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LES LIVRES ET LEURS AUTEURS

par Jacqueline Lernie-Bouchet

Dans son article “Comment défendre Salman Rushdie ?”[1], Guy Scarpetta[2] est le premier à sortir l'écrivain britannique de son ghetto juridico-politique pour rappeler “la dimension littéraire” de son œuvre mais aussi pour relever tous les aspects issus du métissage culturel dont les effets sont bien plus prégnants sur la vie de tout individu que les marques visibles du métissage génétique. La pertinence d'un mode de pensée qui a pu se développer grâce à la place donnée à l'individu en Occident n'a d'égale que la difficulté à en prendre conscience et à la consacrer par l'écriture. Salman Rushdie s'est exprimé en tant qu'individu.

Il est urgent de ne jamais cesser de rappeler la valeur de l'individualisme, porteur de progrès, opposé au holisme qui “valorise la totalité sociale et néglige ou subordonne l'individu humain”[3]. J'ai été frappée, lors d'un colloque organisé par l'Association France-Union indienne il y a de cela de nombreuses années, d'entendre l'un des conférenciers nous rappeler qu'en Occident, et bien avant le christianisme, l'individu a toujours eu l'occasion de s'épanouir dans le cadre de son propre milieu, ce qui lui a permis d'accéder à la créativité et de laisser à ses descendants un patrimoine que ces derniers ont constamment amélioré. Il en est résulté la notion de progrès et la conscience de l'existence d'une histoire. Il ne faut pas non plus opposer l'individualisme au nationalisme. “En réalité, la nation au sens précis, moderne du terme, et le nationalisme – distingué du simple patriotisme – ont historiquement partie liée avec l'individualisme comme valeur. La nation est précisément le type de société globale correspondant au règne de l'individualisme comme valeur. Non seulement elle l'accompagne historiquement, mais l'interdépendance entre les deux s'impose, de sorte que l'on peut dire que la nation est la société globale composée de gens qui se considèrent comme des individus”[4]. Dans “Qu'est-ce qu'une nation ?”[5], Ernest Renan, quant à lui, définit la nation comme “une âme, un principe spirituel, deux choses qui à vrai dire n'en font qu'une, constituant cette âme, ce principe spirituel (...) L'homme n'est esclave ni de sa race ni de sa langue ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation”.

Histoire, patrimoine, nation, nationalisme, individualisme, créativité, progrès, identité se trouvent parmi les mots qui ont plus que jamais une place de choix dans le monde d'aujourd'hui. Une civilisation est-elle digne de ce nom tant que l'individu (homme ou femme) n'est pas pris en compte, tant qu'il n'a pas le droit de s'exprimer et d'agir, tant qu'il ne peut pratiquer le droit à la dérision pour lui-même comme pour les autres, le droit de pouvoir toujours se remettre en question pour placer bout à bout tout ce que l'humanité nous offre de richesses dans les domaines les plus variés de la culture et en “tirer la substantifique moëlle”, le droit de... Je suis en train d'énumérer toutes les libertés auxquelles nous sommes profondément attachés mais qui sont constamment bafouées. Montaigne[6] lui-même a eu maille à partir avec les notables de son temps. Son “Que sais-je ?” est d'autant plus justifié qu'il s'est lui-même trouvé à un carrefour culturel, sa mère étant sépharade.

Nous n'avons aucun écrivain francophone (M. Shashi Tharoor, peut-être un jour) jusqu'à ce jour. L'Etat de Pondichéry, seul Etat indien francophone, peut même se glorifier de compter un savant parmi ses enfants. Nombreux sont les hommes de valeur. De trace écrite, nenni. Ananda Rangapillai auquel nous faisons toujours référence a laissé ses mémoires en tamoul, ce qui complique notre consultation. Et nous ne connaissons qu'une infime partie de ses écrits, sauvés par des Anglais ou des Français.

Mon admiration pour Salman Rushdie, l'écrivain, n'en est que plus profonde. Je n'ai pas lu Les Versets sataniques. En revanche, j'ai lu la Honte (Shame)[7] d'une traite, ce qui m'arrive très rarement. Le philosophe et le sociologue réunis à Strasbourg[8] pourront certes gloser sur “les droits de l'homme à l'universalité” (le roman en est l'un des véhicules à ne pas négliger) mais ne pourront jamais me dire pourquoi j'ai aimé tel ou tel roman. M. Sylvère Monod[9] m'avait fait prendre conscience du droit à l'imaginaire et de son rôle dans le processus de la création.

Et c'est ce droit à l'imaginaire que je revendique pour Thierry Ardisson dans son roman, Pondichéry[10]. Je ne reviendrai pas sur les plagiats qui sont scrupuleusement relevés dans ce numéro de la Lettre ni sur le fait qu'il a utilisé un nègre (des auteurs bien connus font de même). Si les textes des chercheurs donnent pleine satisfaction parce qu'ils rappellent la déontologie que doivent pratiquer les écrivains entre eux, il n'en est pas de même de certains articles de journaux, sous-tendus par des arrière-pensées politiques.

L'auteur de Pondichéry aurait pu faire l'économie de toute la partie historique qui ne lui a d'ailleurs valu que des ennuis, pour ne se consacrer qu'à son personnage principal, Dorgères qui est vraisemblable malgré toutes les invraisemblances. Dorgères croyait en certaines valeurs de la République qu'il a essayé d'inculquer à ses “concitoyens” dans un territoire, mouchoir de poche. Trente ans après, un journaliste le retrouve dans une banlieue parisienne défigurée, accompagné de son fidèle serviteur, devenu son alter ego.

Henry James reprochait à George Eliot de n'avoir pas su tirer parti, dans Middlemarch, du personnage de Dorothea, qu'il estimait “trop superbe pour être ainsi gâché”[11]. Son roman Portrait de femme[12] est une réponse à cette assertion. De la même manière, il y aurait de nombreux romans à imaginer, et cette fois avec des personnages autochtones, dont le point de départ pourrait être celui de Dorgères.

Et puis, pourquoi n'accorderions nous pas à Thierry Ardisson ce que nous souhaitons pour Salmann Rushdie ? Qui a pensé à relever, au delà des plagiats, la volonté littéraire de cet ouvrage, même s'il est l'œuvre d'un nègre ? C'est la première fois qu'un roman (un mauvais roman à thèse, peut-être) sur Pondichéry nous fait vivre les événements qui se sont déroulés dans les années cinquante. Aucun Pondichérien d'origine, créole ou indien, ne s'est encore exprimé sur ce thème. Et pourtant, le roman n'est-il pas la forme la plus apte à une expression à la fois individuelle et universelle ? Ne peut-on se permettre des erreurs historiques si l'ambiance historique est sauvegardée ? Il est vrai qu'Alexandre Dumas est toujours boudé par l'Université.

Je vais me faire l'avocat du diable et aller jusqu'au bout de ma plaidoirie. Thierry Ardisson est connu dans le monde des médias. Il aurait très bien pu s'intéresser à une autre ville que Pondichéry, l'éternelle oubliée. “Pondichéry a le vent en poupe” m'a dit l'autre jour Mireille Lobligeois. Oui, mais, comme par hasard, c'est de nouveau la ruée vers tout ce qui rappelle l'Indochine. La France et les Français ont toujours été occupés ailleurs, faute, probablement, de connaître les relations suivies qui existent depuis plusieurs siècles entre des Français et des Indiens, au delà des idéologies ponctuelles. Alors, nous pourrions peut-être accorder à Thierry Ardisson le mérite d'avoir appelé l'attention ne serait-ce qu'un court instant sur ce morceau de terre qui ne mérite pas l'oubli compte tenu de son passé qui remonte à l'Antiquité.

Nous avons réuni quelques unes des critiques dans la revue de presse. Par ailleurs, l'article de Jacques Weber appelle un droit de réponse. Nous sommes prêts à ouvrir largement nos colonnes à M. Ardisson auquel nous aimerions également poser de nombreuses questions constructives et utiles aux chercheurs.

Nous apprenons la réédition, en livre de poche, de l'Histoire de l'Inde des Français, par Roger Glachant, parue en 1965 aux Editions d'histoire et d'art (librairie Plon) et préfacée par Thierry Maulnier qui, à la question “Oui, avions- nous la vocation coloniale ?”, répondait : “En mille ans une moitié du monde a coulé entre nos doigts comme le sable entre les mains d'un enfant”.

 

 



[1] Voir la revue de presse : Le Monde, 29 décembre 1993.

[2] Guy Scarpetta est également l'auteur de L'Eloge du Cosmopolitisme. Grasset. 1981.

[3] Louis Dumont, Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, Collection Esprit/Seuil. 1983.

[4] p. 20, op. cit..

[5] La revue des cours littéraires, 11 (janv-juin 1882) p 35. A lire également les textes choisis et présentés par Joël Roman (Agora. Les classiques. Presses Pocket. Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation. ? Et autres essais politiques)

[6] Lire le Montaigne de Stefan Zweig (1ère édition Quadrige : : août 1992. P.U.F.)

[7] 1984, Editions Stock pour la traduction. Nouveau cabinet cosmopolite.

[8] Allusion à l'article de Guy Scarpetta (Le Monde, 29 décembre 1993). Voir la revue de presse.

[9] La contribution la plus récente du professeur Sylvère Monod à la littérature est la préparation de l'édition des œuvres de Joseph Conrad dans la collection de “La Pléiade” (Gallimard). Parution du cinquième et dernier volume : 1992

[10] Albin Michel. 1993.

[11]altogether too superb a heroïne to be wasted” (article tiré de la revue Galaxy et édité par Patrick Swinden dans A Selection of Critical Essays, (à trouver à la bibliothèque de la Sorbonne)

[12] Portrait of a Lady. 1860