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PONDICHÉRY, entre le roman et l'histoire

Thierry ARDISSON, Pondichéry, roman, Albin Michel, 1993, 332 pages.

par Jacques Weber

[Jacques Weber est l'auteur des Etablissements français en Inde au xixe siècle (1816-1914), thèse pour le Doctorat d'Etat, Histoire, soutenue en mars 1987 à Aix-en-Provence, publiée en 1988 par la Librairie de l'Inde, Paris, 5 volumes, 3 200 pages.]

 

Le quotidien Le Monde, dans son numéro du 8 octobre 1993, a relevé certaines similitudes entre le récent Pondichéry de M. Thierry Ardisson et Désordres à Pondichéry de George Delamare, que j'ai présenté et commenté en février 1989, à l'occasion du colloque sur les littératures coloniales, organisé à la Maison des Sciences de l'Homme par M. Denys Lombard. Le texte de ma communication, publié l'été dernier dans Rêver l'Asie, est reproduit dans le présent numéro de la Lettre du C.I.D.I.F. avec l'autorisation de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, que je remercie.

Sans doute les trames des deux romans et les objectifs poursuivis par les deux auteurs diffèrent-ils sensiblement. Il n'en demeure pas moins que, dans des décors souvent semblables, des héros se ressemblant jusqu'à porter parfois des noms identiques poursuivent les mêmes conversations. Réminiscences inconscientes ou emprunts indélicats ? Il appartient au lecteur de juger. J'ai été pour ma part tenté de voir dans ce Pondichéry un hommage très appuyé à Georges Delamare, injustement oublié aujourd'hui. Son nom n'étant pas mentionné une seule fois, j'ai dû rejeter cette hypothèse. Dresser une liste complète des similitudes entre les deux livres serait sans doute un bel hommage à rendre à Georges Delamare. J'ai pour ma part reculé, faute de temps, devant un aussi long travail.

J'ai cru trouver dans le roman de M. Ardisson, pages 83-86, quelques similitudes avec ma propre thèse. Il est évidemment fort possible que M. Ardisson ait consulté les divers fonds relatifs aux comptoirs conservés aux Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, ainsi que la série des Madras Foreign Proceedings à l'India Office Library and Records de Londres, et que les mêmes sources lui aient inspiré une prose proche de la mienne. Mais il est également possible qu'il ait puisé dans ma thèse quelques informations voire quelques phrases.

Je ne puis m'empêcher de songer à l'étude de M. H. J. de Dianoux sur les loges françaises en Inde et au Bangladesh lorsque je découvre, pages 278 et 279, les réflexions de M. Ardisson sur la cession à l'Inde, en 1947, des loges se trouvant ... au Pakistan oriental. Il se peut que M. Ardisson ait utilisé les mêmes sources et peut-être d'autres qu'il serait intéressant de connaître. Il se peut aussi qu'il se soit contenté de lire l'étude de M. de Dianoux et s'en soit inspiré, ce qui n'est pas une faute. Encore faut-il rendre à César ce qui appartient à César.

Lorsque le roman se veut historique, le romancier doit, me semble-t-il, agir en historien, s'imposer la rigueur de l'historien et respecter la déontologie de l'historien. Il doit citer ses sources. Ce faisant d'ailleurs, il permet à son lecteur de faire la part entre la fiction et la réalité. C'est ce qu'a fait Mme Rose Vincent au terme de son beau et scrupuleux roman, Le Temps d'un royaume que la Lettre du C.I.D.I.F. a déjà présenté à ses lecteurs. C'est ce qu'aurait dû faire M. Ardisson : il se serait évité bien des soupçons et des critiques.


COMPARAISON DES TEXTES

1. ARDISSON, p. 83 : « Mais le gouvernement de Louis XVIII ignorait presque tout de ces territoires indiens occupés par les Anglais depuis plus de vingt ans et le « Mémoire du Roi pour servir d'instruction au Sieur Comte Dupuy », que Decazes lui laissa, contenait beaucoup d'indications peu précises et parfois carrément fantaisistes à leur sujet ».

WEBER, p. 5 : « Le gouvernement de Louis XVIII ignore presque tout de ces territoires indiens occupés par les Britanniques depuis plus de vingt ans. Le « Mémoire du Roi pour servir d'instruction au Sieur Comte Dupuy », qui est chargé d'en reprendre possession, ne contient à la date du 9 mai 1816, que des indications vagues et parfois fantaisistes à leur sujet ».

2. ARDISSON, p. 84 : « Fin d'une épopée à laquelle trop de pénibles souvenirs étaient encore liés pour provoquer quelque regret dans l'opinion métropolitaine ».

WEBER, p. 7 : « Trop de mauvais souvenirs leur [les Établissements français de l'Inde] sont attachés pour qu'on puisse les considérer sans « un sentiment de pénible regret ».

3. ARDISSON, p. 85 : « Ce jour-là, sous le drapeau des Bourbons qui flottait dans un ciel sans nuages, un extraordinaire sentiment de fraternité unit Français et Anglais. On se rapprochait, on s'embrassait et, sans le moindre interprète, tout le monde se comprenait. Le comte de Saint-Belin repartit illico pour Paris avec mission de rapporter l'événement à Sa Majesté Louis XVIII. En fait les difficultés ne faisaient que commencer ».

WEBER, p. 25 : « Le transfert de facto eut lieu le 4 décembre 1816, dans une ambiance fraternelle, à en croire Dupuy :

“[...] Le ciel le plus serein semblait nous protéger. Un sentiment de fraternité électrisait tous les Français et Anglais qui se trouvaient à Pondichéry ; on se rapprochait, on s'embrassait, et, sans interprète, tout le monde s'entendait[1].

Le comte de Saint-Belin fut envoyé à Paris pour annoncer au Roi la reprise de possession de ses Établissements.

Dans un ciel sans nuage flottait de nouveau le drapeau des Bourbons. En fait, malgré la chaleur de l'événement, les difficultés ne faisaient que commencer ».

4. ARDISSON, p. 85 : « Etranges colonies que se voyait restituer la France ! Lambeaux d'un fabuleux empire à jamais perdu ! Possessions lilliputiennes dont on ne connaissait exactement ni la superficie ni la population, éparpillées au flanc de l'Inde anglaise, cet immense continent où vivaient des dizaines de millions d'hommes...Deux jours de navigation séparaient Pondichéry de Karikal, les établissements les plus proches, mais il en fallait vingt-quatre, par la terre comme par la mer, pour atteindre Mahé ».

WEBER, p. 26 : « C'était une étrange colonie que la France se voyait restituer en ce 4 décembre 1816. Les territoires dont le comte Dupuy reprenait possession, derniers vestiges d'un immense empire à jamais perdu, s'éparpillaient sur des milliers de kilomètres, de la côte de Malabar au Bengale. Le comptoir le plus proche du chef-lieu, Pondichéry, était Karikal qui se trouvait à deux jours de navigation ; le plus éloigné, Mahé, était à vingt-quatre jours par terre comme par mer [...] ».

WEBER, p. 28 : « Isolées les unes des autres, ces possessions qui allaient revenir à la France, et dont on ignorait encore la superficie exacte, seraient d'une “étendue lilliputienne[2]”, comparées aux immensités de l'Inde anglaise [...] Il ne s'agissait que de “quelques pauvres et insignifiantes bourgades[3]”, peuplées de quelques dizaines de milliers d'habitants, accrochées aux flancs d'un continent où vivaient des dizaines de millions d'hommes ».

5. ARDISSON, p. 86 : « Le territoire de Pondichéry, par exemple, se retrouva être une véritable mosaïque composée d'une multitude d'enclaves au sein des possessions britanniques, quelquefois de simples languettes de terrain situées à plusieurs kilomètres de la ville. Sur ce damier, ce « puzzle », aurait traduit l'officier Sim[4], chaque couleur figurait une puissance ».

ARDISSON, p. 86 : « [...] les Anglais avaient conservé le contrôle des positions élevées, les plus propices à l'installation de batteries ».

WEBER, p. 33 : « Le territoire de Pondichéry, véritable mosaïque, était fait d'une multitude d'enclaves entourées de possessions britanniques. Ce fut pour des raisons militaires que le gouvernement de Madras s'ingénia à bâtir ce “puzzle[5]” :

« [...] Ils ont tracé les limites sur un plan tout à fait arbitraire, n'ayant d'autre objectif que de conserver, fût-ce par languettes de terrain, toutes les positions propres à l'installation de batteries. Il en résulte que le territoire est, par endroits, pour ainsi dire déchiqueté[6] ».

[...]

« Les villages ou aldées de cette bienheureuse partie de l'Inde s'entremêlent et produisent l'effet d'un jeu de dames dont les cases blanches représenteraient les districts anglais et les cases noires les districts français[7] ».

6. ARDISSON, p. 86 : « Quand l'absurde découpage conférait la souveraineté d'une route aux Anglais, les fossés qui la bordaient pouvaient tout aussi bien être français ! Tel cet étang placé sous autorité britannique dont les terres environnantes étaient travaillées par des agriculteurs pondichériens ! A Valdenour, la propriété d'un champ était indivise, les cinq douzièmes de sa production revenant à la France. Il existait même un espace dont le propriétaire était inconnu ».

WEBER, p. 33 : « Ce “découpage monstrueux[8]” confinait à l'absurde. Telle route appartenait ainsi à l'Angleterre alors que les fossés étaient français. Tel étang se trouvait dans la présidence de Madras, mais les terres qui en dépendaient étaient travaillées par des agriculteurs français. Il existait même, à Vadanour, un espace indivis où la part de propriété attribuée au gouvernement français n'était que de 5/12[9] ».

7. ARDISSON, p. 169 : « Nos indigènes sont doux et probes, mais ils pratiquent à l'extrême la division du travail »

WEBER, citation de la page 1244 : « Ils pratiquent la division du travail à l'excès ».

Cette dernière phrase est du député Paul BLUYSEN, Notes de voyage aux Indes. Mes amis les hindous, Paris, s.d., p. 97.

 

 



[1] India Office Library and Records, Londres, Madras Foreing Proceedings, 334/51, p. 808, lettre de Dupuy à Hugh Elliot, gouverneur de Madras

[2] Paul MIMANDE, Le Mamoul, Paris, 1904, p. 277.

[3] Ibid.

[4] L'officier du génie Sim fut chargé de fixer conjointement avec le receveur des Domaines, Malavois, les limites des districts de Pondichéry, Villenour et Bahour, voir WEBER, p. 32.

[5] Charles MOUZON, Pondichéry. Etude de géographie humaine. Acta Geographica, Comptes rendus de la Société de Géographie de Paris, n° 19, fascicule spécial consacré à l'Inde française, 1954, p. 9.

[6] Exposition coloniale de 1889. Les colonies françaises. Notices illustrées, vol. 1, p. 364.

[7] Louis de CHAROLAIS, L'Inde française. Deux années sur la côte de Coromandel, Paris, 1877, p. 109.

[8] Charles MOUZON, Pondichéry, op. cit., p. 9.

[9] Elisée RECLUS, Nouvelle Géographie universelle. La terre et les hommes, tome VIII, L'Inde et l'Indochine, Paris, 1883, p. 561.