Blue Flower

La « société franco-indienne » en péril :

Désordres à Pondichéry, de Georges Delamare (1938) (I)

 

par Jacques Weber

 

 

Désordres à Pondichéry est l'antithèse du Fleuve, le roman de Rumer Godden, dont Martine van Wœrkens nous donne, ci-après (p. 443), une analyse remarquable. Le Fleuve est un roman « ahistorique », « atemporel », qui tente non seulement « de gommer toute dimension historique mais qui de surcroît prétend ignorer l'espace lointain dans lequel il est situé ». Il s'agit pour Rumer Godden de « glorifier le présent éternel, de faire comme si les Anglais et ce présent ne faisaient qu'un ». Dans Désordres à Pondichéry, le journaliste Georges Delamare[i] décrit les lieux avec la précision du géographe et analyse les événements avec une rigueur qui se veut scientifique. Le réalisme de la présentation du pays et des hommes n'a ici d'autre but que de souligner la fragilité, la précarité de l'influence française à Pondichéry.

Le racisme est présent dans Le Fleuve comme dans beaucoup de romans coloniaux : le nôtre échappe à la règle. Il y a certes « un raciste », mais il est dénoncé comme tel par l'auteur et il n'appartient pas à la société coloniale ; il est même son ennemi. C'est celui qui ne parle que d'affranchir les peuples coloniaux qui en son for intérieur leur voue le plus grand mépris.

Dans un certain sens, Désordres à Pondichéry raconte l'histoire banale de la lutte entre le Bien et le Mal. Mais le Bien n'est pas l'apanage du colonisateur ni le Mal le propre du colonisé. Dans un monde où la confiance s'est progressivement établie entre deux peuples dissemblables, où un art de vivre ensemble est apparu, la perversion et la subversion viennent de l'extérieur.

Ville blanche et ville noire. Réalisme et idéalisme.

Un roman colonial plus qu'un roman exotique

Lorsque Georges Delamare écrit Désordres à Pondichéry, l'heure n'est plus à la description d'un Orient imaginaire, « peu soucieux de la réalité et privilégiant l'aventure, l'enchantement et le rêve »[ii]. Notre auteur aurait sans doute fait sienne la définition de Roland-Lebel, auteur d'une thèse sur l'Afrique occidentale dans la littérature française : « La littérature coloniale réside dans l'essence des idées, des sentiments, des faits exprimés, et non pas dans le lieu, dans le décor [...]. L'exotisme est plus romantique que le colonial. Exotisme s'oppose à colonialisme comme romantisme s'oppose à naturisme. »[iii]

Désordres à Pondichéry est un roman colonial bien plus qu'un roman exotique. C'est un reportage porteur d'un message, dont chaque page répète le même cri d'alarme. Les faits et les idées importent beaucoup plus que le décor. L'action aurait d'ailleurs pu se situer dans toute autre colonie. Le choix de Pondichéry n'est cependant pas le fruit du hasard, ni même le résultat de l'intérêt que Delamare porte à une cité chargée d'histoire. Nulle autre possession de la France ne pouvait mieux que cette « vieille colonie », où depuis trois siècles cohabitent deux grandes cultures, contribuer à la démonstration de l'auteur. La description qu'il nous donne de cette ville double a une finalité.

A dessein, l'exotisme est totalement absent de la peinture de la ville blanche, que l'on préférait au xviiie siècle appeler le « quartier des affaires », par opposition au « quartier des amours » qu'était alors la ville noire. On est loin de la poésie des vers que Hérédia consacre à cette ville morte et semblable à Pondichéry, qui s'étend

« Entre le Ciel qui brûle et la mer qui moutonne

Au somnolent soleil d'un midi monotone »

pour s'endormir

« Dans l'énervement des nuits chaudes et calmes

Sous les palmiers au long frémissement des palmes. »[iv]

Écrasé par un soleil qui « torréfie les vieilles murailles et change la mer en nappe de mercure », le Pondichéry de G. Delamare, où l'on « ruisselle par le simple effort de faire des phrases avec des idées » (p. 75), n'est pas propre à enflammer l'imagination et susciter le rêve. La description de la ville blanche, dans le style d'un dépliant touristique, aurait même pour effet paradoxal de dissuader le voyageur le plus enthousiaste.

« Inattendue », « paradoxale », telle est la ville blanche : ville altière, « fauve et noble » (p. 70), « avec son air grand siècle, ses terrasses à balustres surgissant des bouquets de cocotiers » (p. 1), mais aussi « nostalgique et vide », « cité du silence et du regret » (p. 70). A chaque pas, le contraste entre la splendeur passée et le dénuement présent s'offre au nouvel arrivant : avec son imposant cours Chabrol, le long du golfe du Bengale, avec ses rues qui se coupent à angle droit et ses maisons « à architecture pompeuse », le quartier des affaires a quelque chose d'un « Versailles tropical »[v]. Mais un Versailles que recouvre la poussière du temps. La place Dupleix a conservé ses jardins à la française, « mais une herbe poussiéreuse a effacé les nobles parterres d'antan ». La splendeur de la ville blanche « n'est plus qu'un fantôme. Les façades montrent des plaies profondes, les balustrades, les acrotères d'un exquis dessin s'effritent lentement sous les pluies de novembre » (pp. 4-5).

Plus que cet état d'abandon, « ce qui frappe en cette capitale oubliée, c'est le silence, la tristesse des rues presque désertes, trop spacieuses pour une population clairsemée [...] Aucune animation, aucune âme à ce grand corps de pierre étendu sur la côte de Coromandel » (p. 5).

Alors que deux siècles plus tôt, elle dominait, « comme le Mont Meru [...] Delhi, Agra et les autres grandes villes »[vi], la cité de Dupleix, capitale déchue, offre désormais un contraste pénible avec les grandes métropoles mondiales : « Pas folichon, le patelin », s'exclame Gourdieu, le héros du roman, « oui, c'est autre chose que Londres, New York, Berlin, Paris [...] autre chose que Saïgon » (p. 4).

Dans la ville blanche vivent les créoles et les Européens « de passage ». L'indigotier Morel, est issu d'« une vieille famille de Pondichéry, la plus vieille peut-être [...] Morel, c'est comme si vous disiez Le Faucheur ou Gallois-Montbrun »[vii]. Il descend de Philippe-Jean Morel, lieutenant de Dupleix. Comme tous ses ancêtres, il est, avec son « cachet mousquetaire », un « maniaque patriote » (p. 76).

Les Frémont, dont les ancêtres sont arrivés à Pondichéry au début de la Restauration, au moment de la reprise de possession des comptoirs, en 1816, sont également des industriels. Ils partagent les convictions patriotiques et conservatrices de Morel.

Les fonctionnaires sont représentés par le gouverneur et le trésorier-payeur La Verdière, hommes compétents et intègres, qui considèrent avec la même bienveillance les créoles et les Indiens. La Verdière est affublé d'une épouse superficielle qui, à l'image de la société coloniale, s'ennuie. Elle passe ses journées à ressasser ses souvenirs de Hanoï et Saïgon, « le plus intense [tenant] dans la maladresse d'un officier de Marine qui lui renversa du porto sur sa robe gris perle ». Elle regrette surtout son Poitiers natal, se lançant à tout propos dans « d'effarantes comparaisons entre Pondichéry et le chef-lieu du département de la Vienne », à tel point qu'elle finirait « par donner aux hindous l'envie d'aller coloniser Poitiers » (p. 49).

A travers elle, Delamare dénonce une société coloniale souvent médiocre, incapable de saisir la grandeur de l'Inde, imbue de mille préjugés et raciste inconsciemment, sans méchanceté. A l'égard de « ces stupides indigènes qui ne comprennent rien » (p. 49) elle est, à l'image de Jukes, le héros de Conrad, simplement bourrue « comme il convient quand on se sent de race supérieure mais non pas hostile »[viii].

Madame La Verdière se rend à Tranquebar, à Gingy, buts des excursions préférées des Pondichériens. Elle assiste à la fête de Villenour, « pour tuer le temps » : « C'est si ennuyeux ce Pondichéry sans mouvement mondain, sans relations. » Car la fête elle-même n'attire que son mépris. Dans la danse des bayadères, elle ne voit que « des simagrées, des grimaces, tout ce que vous voudrez, excepté de la danse » (p. 69).

Lorsque l'on franchit le canal qui sépare la ville blanche de la ville noire, tout change, le paysage urbain, les hommes, l'ambiance, beaucoup plus chaleureuse, jusqu'au style de Georges Delamare, qui se fait plus alerte. Le roman colonial se teinte d'une touche d'exotisme.

C'est dans le « quartier des amours » que, dans une exubérance bonne enfant, l'Inde et la France se marient. On y retrouve « le dessin précis de l'architecture française mêlée aux images rituelles de dieux et d'éléphants [...] Nulle part, le contraste n'est aussi saisissant que dans cette capitale déchue entre les vestiges d'une tradition pleine de superbe et la ténacité de la superbe Asie » (p. 33).

La ville noire est un lieu presque idyllique où les sens sont sollicités de toutes parts et où blancs et noirs, hindous et musulmans, connaissent un bonheur presque sans nuages. Alors que la poussière des siècles recouvre la ville blanche, il est un règne que « le temps n'a pas aboli [...] celui des fleurs » : elles répandent leurs senteurs suaves sur la ville noire. « La rose du Bengale, le jasmin et la liane antigone composent les malé, les légers colliers d'hommages offerts à ceux qu'on honore et qu'on aime. » Les fleurs sont les reines de ces « jardins éclatants d'où fusent des rires et des musiques, tout comme dans un conte oriental ».

La faim, la souffrance et le mal sont en effet presque absents de cet Eden. La foule que l'on croise parmi « les bruits et les couleurs » du bazar contraste avec celles de l'Inde du Nord : « On y voit peu de ces faces hagardes, où semblent inscrits des millénaires de détresse. » Au contraire, les visages expriment la « bonhomie et [une] joyeuse nonchalance. » Le bazar est digne des Mille et une Nuits avec sa « marmaille [qui] grouille, piaulante, ses charmeurs de serpents, ses astrologues, ses orfèvres, ses commerces variés, ses femmes aux pagnes multicolores qui portent un bouton d'or et souvent de diamant ou de perle aux oreilles » (pp. 34-35).

C'est à dessein que Delamare accentue le contraste entre les deux quartiers : la ville blanche résume dans sa détresse tous les échecs et malheurs de la France, tandis que la ville noire symbolise sa seule réussite.

La ville blanche témoigne de l'échec d'une entreprise coloniale

Delamare ne consacre pas moins de sept pages (pp. 12-18) à l'analyse des causes de cet échec, à travers un bref résumé de l'histoire de l'Inde française au xviiie siècle. La conclusion est banale, mais non dépourvue d'intérêt dans la perspective de la démonstration : c'est l'indifférence des gouvernements métropolitains à l'égard des questions coloniales et notamment des affaires indiennes qui a condamné les comptoirs à une existence précaire dans une Inde anglaise hostile.

De ces erreurs passées, Pondichéry se ressent toujours. Si le quartier des affaires est devenu sinistre, c'est que précisément il ne s'y fait plus beaucoup d'affaires. Pondichéry est un comptoir sans marchandises. On y trouve bien des filatures, des huileries et une indigoterie – celle de Morel – qui fabrique un indigo turquin « inimitable », mais l'industrie comme le commerce sont étranglés par le cordon douanier britannique qui isole l'établissement de son arrière-pays. On est surpris de trouver dans un roman une analyse aussi pertinente de l'Indian Act de 1894 qui, « sous prétexte de simple fiscalité, paralyse aux Indes tout transit. Le coprah, l'arachide, le coton s'en ressentent [...] et, d'une manière générale, toutes les exportations de la colonie » (p. 27). Le territoire de Pondichéry étant « une mosaïque, un agrégat de lopins français et anglais », la douane britannique « s'en donne à cœur joie ». « Les Pondichériens, quand ils se rendent pour vingt-quatre heures à leur bungalow en terre française doivent payer pour les provisions dont ils se sont munis » (pp. 52-53). Tout changerait si la France s'intéressait à sa colonie. « Mais voilà », comme au xviiie siècle, « la France est occupée ailleurs » (p. 27).

Cette désinvolture de la métropole est désormais d'autant plus coupable qu'une nouvelle menace met en péril l'existence même de la colonie. Il serait temps que la République et l'opinion française[ix] arrêtent enfin leurs regards sur ces « misérables comptoirs ». Si la France attend trop, elle ne verra plus, à Pondichéry, comme dans ses autres colonies, que « des multitudes armées, jaunes ou noires, brandissant des fusils, installant des mitrailleuses, pilotant des avions et poussant à la mer un quarteron d'Européens. [...] Gare aux avidités vigilantes qui, en cas d'alerte, seront, comme par hasard les premières arrivées ! » (pp. 18-19).

La ville noire témoigne d'une réussite : la synthèse franco-indienne

Le danger ne vient pas du nationalisme indien mais de ces « avidités vigilantes » qui guettent la moindre occasion. C'est contre la subversion venue de l'étranger et pour défendre la « société franco-indienne » que la France doit réagir.

Toutes les entreprises de la France sur le sol indien ont avorté, hormis sa politique indigène. Là où les Britanniques ont échoué, les Français ont réussi, parvenant même à établir sur les bases d'une confiance réciproque, une véritable « civilisation franco-indienne ». La joie de vivre de la ville noire témoigne de cette réussite de l'esprit français. Ainsi que l'explique Morel à sa fille Françoise, qui est le symbole de l'union scellée entre Français et Indiens, puisque sa mère est d'origine Télinga, « la petite Inde française [...] est l'exemple d'une colonisation généreuse face à une occupation sans âme » (p. 110).

Les Anglais ne sont certes pas « racistes avec préméditation, avec affectation », mais ils font toujours preuve à l'égard des peuples coloniaux d'une « réserve assez méprisante ». Leur attitude « ne laisse pas de blesser cruellement le sensible orgueil hindou » (p. 44). Si, en revanche, la France avait « gardé les Indes, un Gandhi n'y fût jamais devenu populaire [...]. Nous savons être les amis des peuples, bien plus que leurs maîtres. Tandis que l'Anglais ne connaît point d'égaux, hors les Anglais » (p. 110).

Généreuse, la France a, dès 1848, puis à partir de 1870, accordé à l'Inde des institutions représentatives, conseils locaux et municipaux, conseil général, député, sénateur. Depuis, « tout le monde vote, les parias comme les hindous ». Sans doute « n'ont-ils pas les mêmes isoloirs », sans doute, ajoute Delamare, la République a-t-elle « été un peu téméraire en appliquant ici le suffrage universel sans distinction préalable et en faisant miroiter aux yeux de n'importe quel étudiant de couleur l'accès de la politique ou de la magistrature... Il n'en demeure pas moins que les hindous se considèrent à juste titre comme d'excellents Français » (pp. 21 et 38).

C'est ici que le bât blesse. Delamare omet de préciser que, depuis des décennies, chaque élection est l'occasion d'affrontements souvent sanglants entre partisans de l'« idée française » et partisans de l'« idée indienne ». Nous reviendrons sur cette lacune. Le roman colonial, qui émet des jugements apodictiques, s'accommode parfois mal de certains faits et préfère les occulter.

Les protagonistes sont aussi séparés que les deux quartiers de la ville. Désordres à Pondichéry est un roman manichéen qui, à de rares exceptions près, oppose des êtres entiers, tournés soit vers le Bien soit vers le Mal et incapables de lutter contre leur nature.

Le Bien et le Mal. Les Franco-Indiens et les autres

Dans une analyse récente du Roman d'un Spahi de Pierre Loti, Denise Brahimi écrit que, « d'une manière un peu superficielle, on peut voir dans [le] racisme une constante du roman colonial »[x]. Désordres à Pondichéry serait l'exception qui confirme la règle. On trouve les mêmes vertus, la même grandeur d'âme chez le Français Morel et l'Indien Ashoka, les mêmes tares, la même bassesse chez Gourdieu et son complice Nerhunu.

Morel n'a qu'un ennemi, l'Angleterre, qui bafoue les droits et la dignité de la France. On ne trouve pas chez lui le sentiment de supériorité qui caractérise Madame La Verdière, ni a fortiori la haine d'un Gourdieu pour les gens de couleur. Bien au contraire, il n'a que respect pour une civilisation aussi ancienne et riche que celle de l'Inde, dont il a en partie pénétré les arcanes. Alors que la danse lascive des bayadères ne suscite que des commentaires dédaigneux chez Mme La Verdière et égrillards chez Gourdieu, il est, lui, frappé par « son seul caractère de prière et d'offrande. C'est une joie de l'esprit [...] cela porte à une méditation déférente » (p. 73).

M. La Verdière, qui est aussi réfléchi que son épouse est superficielle, partage cet intérêt et cette admiration pour l'Inde. Lorsque Gourdieu affirme que les castes seront bientôt « balayées » par les « idées nouvelles de libération et d'émancipation », il répond que cette hiérarchie, peu accessible à l'esprit des « descendants de la Révolution [...] rebelles à l'idée d'une échelle sociale, n'a d'autre but que de maintenir la dignité, la beauté morale de ceux qui en font partie à quelque degré que ce soit ». Les parias eux-mêmes ne songent nullement à remettre en cause un système qu'ils défendront s'il est menacé. L'Inde « n'a jamais toléré et ne tolèrera jamais [...] une atteinte à ses dogmes » (pp. 54-57).

La France l'a bien compris, qui a toujours respecté les us et coutumes des Indiens[xi]. Son devoir est, selon Morel, « d'éloigner le moindre risque de trouble, de lutter contre l'esprit de désordre et de fureur » (p. 40). Nous porterions atteinte « à notre œuvre en bouleversant des traditions qui nous échappent, fermées à notre analyse et à notre raison » (pp. 72-73).

Morel a scellé son alliance avec l'Inde par un mariage. De cette union avec une femme chrétienne « de race télinga » est née Françoise, jeune fille « vraiment ravissante ». Gourdieu lui-même, qui méprise les Indiens, reconnaît que « le procédé » a bien réussi à Morel : « Sa fille Françoise est bien belle, avec sa peau dorée et son regard farouche » (p. 74).

Le mariage mixte a longtemps été condamné par le roman colonial. Dans le Roman d'un Spahi, l'union de Jean Peyral et de Fatou Gaye apparaît comme honteuse et, lorsqu'il tente de rompre, Peyral retrouve « sa dignité d'homme blanc souillée par le contact de cette chair noire » (p. 210 du Roman). A la fin du livre, Fatou dépose sur le cadavre de Peyral le corps de leur enfant qu'elle a tué. « On ne saurait, selon Mme Denise Brahimi, condamner plus violemment cette tentation ou cette illusion de procréer dans le cadre de ce que l'administration coloniale appelle le mariage mixte et qu'elle déconseille d'ailleurs formellement. »[xii]

Après la Première Guerre mondiale, les mentalités ont changé. La colonisation est remise en cause par les ouvrages de Gide, Céline et Romain Rolland. Le dogme de la supériorité de la civilisation occidentale est battu en brèche. Une « mauvaise conscience » coloniale apparaît[xiii]. Significatif de cette évolution est le jugement qu'un auteur comme Eugène Pujarniscle porte en 1931 sur le mariage mixte : « Quoi qu'en disent les partisans attardés de la chimérique pureté des races, le métissage donne souvent de remarquables produits »[xiv]

G. Delamare partage cette conviction. Françoise est certainement le personnage le plus attachant de Désordres à Pondichéry. Elle est tombée amoureuse, elle, la fille du plus anglophobe des Pondichériens, d'un jeune Britannique de Madras, Reginald Iggins. Elle le rencontre à l'insu de son père, qui l'aime « sans très bien la comprendre, sans même essayer de lire en elle » (p. 107), mais qui jamais n'accepterait de donner sa fille à un Anglais[xv]. Iggins, qui a promis le mariage à Françoise, lui demande de le suivre à Madras. Désormais la belle Eurasienne est partagée entre son père et son amant. Son sang français et son sang indien s'affrontent en elle. Tantôt, c'est « la passion du scrupule », que « Morel lui a transmise avec son sang », qui la retient à Pondichéry. Tantôt, c'est « la belle Telinga indolente, sa mère, [qui] est plus forte en elle, de toute sa voluptueuse faiblesse » (p. 12) et qui la pousse à Madras.

Françoise saura finalement, aidée par le destin, faire le bon choix, celui que dicte le devoir, renoncer à l'éphémère et à l'illusoire et quitter Iggins, qui n'est pas l'homme qu'elle croit.

Ashoka est le tambiram (administrateur de biens) de la grande pagode de Villenour, la plus importante du territoire, classée monument historique. Ce brahmane, « très savant et d'une invulnérable sérénité », est devenu le gardien des « lois éternelles ». Hormis l'enseignement de ces lois, il ne tient « pour vérité incontestable que celle de sa conscience ». Il sait qu'il n'est qu'un simple maillon « dans la suite des âges », mais que de ses actes dépend l'Ordre cosmique, le Dharma. Sage parmi les sages, il doit mesurer « sans cesse son présent à son passé, gages de l'avenir bien après sa fin négligeable ». Ses actes sont toujours conformes « au svadharma, au “devoir propre”, tel que doit l'accomplir, sans aucun esprit d'intérêt personnel, pour lui-même et pour sa caste, un brahmane dvija, c'est-à-dire deux fois né » (pp. 94-95).

C'est en suivant l'enseignement de la Bhagavad Gîtâ qu'Ashoka ouvre finalement les yeux du naïf Morel et sauve sa famille. « Fais le devoir qui t'appartient ; un Kshatriya ne doit pas refuser la bataille », enseigne la Bhagavad Gîtâ. Le devoir d'Ashoka est clair : entre Morel et Gourdieu, il ne peut hésiter, il remettra donc au premier la lettre du second qu'il a interceptée et qui prouve sa trahison. La famille Morel doit finalement son salut à la sagesse de l'Inde éternelle, qui a toujours contemplé « paisiblement les fureurs carnassières des maîtres nouveaux », consciente que leur domination n'est que passagère.

La sympathie réciproque de Morel et d'Ashoka symbolise les liens d'amitié qui unissent les peuples français et indien. De même que Morel aime l'Inde au point d'avoir épousé l'une de ses filles, le tambiram éprouve une certaine affection pour les Français, que leurs faiblesses mêmes rendent attachants : « Tu connais mieux que quiconque les défauts de ces Français, leur impéritie, leur suffisance et, dans certaines heures décisives, leur étrange timidité. Mais ils ne sont point cruels ; ils goûtent l'indulgence : l'ambition ne les mène jamais jusqu'à la tyrannie. Dans les pays qu'ils prétendent asservir, tu l'as bien vu, vieil Ashoka, ils ne sont pas longtemps les maîtres réels » (p. 94).

Le Mal, qui ne vient ni de la France ni de l'Inde, est apporté par l'étranger. Ses suppôts sont l'Anglais Iggins et les complices Gourdieu et Nerhunu, qui ne sont plus ni français ni indien puisqu'ils se sont vendus à une cause étrangère. Alors qu'un idéal et des principes constituent l'être profond de Morel, de sa fille et d'Ashoka et dictent leurs décisions et leurs actes, Iggins, Gourdieu et Nerhunu ne sont mûs que par le désir de posséder.

Iggins veut posséder Françoise. Il lui a promis le mariage et lui fait croire qu'il n'attend plus que la réponse de son père, armateur à Cardiff. En réalité, il n'a pas écrit et le mariage est le dernier de ses soucis. Britannique, il partage les préjugés de ses semblables à l'égard des « natives » et des « mixtes » : « sachant que Françoise est de mère hindoue, il se considère comme affranchi de bien des scrupules » (p. 43). Cynique, il veut l'attirer à Madras dans le seul but de vivre « en compagnie, d'ailleurs intermittente, d'une douce et jolie fille ». Sportif, il ne lui déplaît pas de jouer un tour à « ce vieux réfractaire de Morel ». « Le champion britannique Regy marque un point : good Shot ! se dit-il tout en pressant Françoise de le rejoindre dans la semaine » (p. 161). Iggins a au moins le mérite d'être un fidèle serviteur de sa Nation, dont il incarne les froides qualités et les nombreux défauts.

Gourdieu est un traître. Dès les premières pages, on sait qu'il vient à Pondichéry pour y semer le chaos. C'est un « bas agent international, bon à tout, prêt à tout » (p. 2). L'organisation à laquelle il appartient a pour but « d'en finir avec les abus criants de la colonisation. Car c'est la féodalité ni plus ni moins » (p. 8). En accablant Gourdieu de tous les vices, Delamare n'a d'autre but que d'affaiblir la cause dont il se réclame. Lui qui prêche la justice sociale n'est qu'un « combinard » qui a spéculé sur les piastres en Indochine et qui aurait pu être élu député « sans une trop grand hâte à consommer les pots-de-vin » (pp. 3-4). S'il a accepté sa mission en Inde, c'est non seulement pour le pactole qui lui est promis, mais aussi parce qu'il caresse l'espoir d'arracher à Morel le secret de fabrication de son « indigo turquin inimitable ».

Gourdieu convoite également Françoise, avec toutefois des intentions différentes de celles d'Iggins. Il veut la gagner à sa cause : « Associer le nom de Morel à ses machinations » lui permettrait de dire : « la preuve que notre œuvre est salutaire, c'est que la fille de Morel travaille avec nous » (p. 118). Gourdieu est l'hypocrite, l'imposteur qui gagne la confiance d'un brave homme pour lui ravir ce qu'il a de plus précieux et de plus cher, et Désordres à Pondichéry apparaît dès lors comme une transposition sous les tropiques du Tartuffe de Molière – Morel, qui n'admettra que difficilement la vérité, à la fin du livre, n'étant autre qu'un Orgon franco-indien.

Gourdieu, qui vient parler aux Indiens de leur dignité, n'a « dans son privé [...] de plaisir qu'à réduire de pauvres êtres tremblants et à les mépriser encore d'avoir servi à ses jeux » (pp. 71-72). A la façon dont il parle de ses domestiques, on devine « qu'il a pratiqué la brutalité, la cruauté déshonorante de certains civilisateurs » (p. 32). Derrière ses propos ronflants d'émancipation, se cache « une cupidité de négrier » (p. 10). Derrière son antiracisme militant et affecté, se cache un racisme profond, autrement plus condamnable que les préjugés de Mme La Verdière ou de Iggins.

On lui a vanté les talents particuliers des bayadères, « très jolies et toutes jeunes [...] dix, douze ans et bien formées et qui savent déjà y faire » (p. 20). Il se rend donc à Villenour. Il est déçu. Il assiste, « méprisant et goguenard », aux évolutions des danseuses : « Si c'est ça les bayadères... ». Mais arrive Krishna, la danseuse sacrée, « La lumière illimitée », au « sang divin ». « En Krishna l'âme s'est incarnée » (p. 65). Mais Gourdieu ne voit que le corps. Il lui faut « ce fin gibier dont la capture rehaussera encore son personnel talent de séduction » (p. 81). Morel le met en garde contre cette tendance à considérer les colonies « comme des marchés ouverts à n'importe quelle licence » (p. 72). En outre, « il y a bayadères et bayadères... Krishna n'est pas de mœurs faciles ». « Possible », répond Gourdieu, « mais entre l'équateur et le tropique, le mot réputation a un sens plutôt vague [...]. D'ailleurs, vous savez, les Asiatiques... hein ? » (p. 71).

Dans le Roman d'un Spahi, tout ce qui vient de France est « honnête, naïf et bon » ; le milieu colonisé, le Sénégal en l'occurence, est source de corruption : « Le plaisir même, la beauté ne peuvent qu'être impurs et malsains »[xvi]. Dans Désordres à Pondichéry, au contraire, la corruption vient d'Occident. L'Inde ne sera pas pour Gourdieu la terre de la régénération mais celle du châtiment. C'est le sage Ashoka qui le lui inflige. Krishna lui a accordé un rendez-vous galant en pleine nuit à la pagode de Villenour, mais, au lieu de la belle bayadère, il rencontre les sbires du tambiram qui lui infligent une mémorable correction et le dépouillent de tous ses papiers, dont la fameuse lettre qui le compromet.

Le troisième larron, Nerhunu, appartient à ces élites indigènes que l'instruction occidentale a élevées au niveau des maîtres mais que ces derniers tiennent éloignés des plus hautes fonctions. « Une rage permanente anime ce licencié ès-lettres qui s'attendait à voir s'ouvrir [...] les portes de la gloire. » On ne lui offre qu'un secrétariat, « fort convenable » au demeurant. « D'autres échecs ayant achevé de l'aigrir, [il] entre dans l'opposition. » Il écrit un livre, Minerve a menti, « procès virulent de l'instruction attrape-nigaud » (p. 98). Depuis, il vit de marchés véreux, « de sous-journalisme » et, dit-on, en renseignant l'Intelligence Service. Gourdieu, qui lui offre un revenu régulier, n'a aucun mal à le convaincre de s'associer à son œuvre de subversion.

Nerhunu est à la fois un décivilisé, qui a renoncé à sa culture pour une autre, et un renégat qui trahit à la fois l'Inde et l'Occident. L'éducation française, qui l'a coupé de ses racines sans le rapprocher véritablement des valeurs métropolitaines, est responsable de cet échec. Ce n'est pas l'œuvre scolaire de la France aux colonies que condamne G. Delamare mais, d'une part, le miroir

aux alouettes que constitue le système pour des indigènes dont les mérites ne sont pas reconnus, et, d'autre part, la tendance « assimilatrice » de l'enseignement dispensé[xvii].

L'acculturation, l'assimilation ne sont ni souhaitables ni possibles. Le constat n'est pas pessimiste, au contraire, le but de la colonisation ne doit pas être la fusion, l'absorption, l'« ethnocide culturel » ; elle doit être faite de respect et de compréhension mutuels. On l'aura compris, G. Delamare préfère à la formule de l'assimilation celle de « l'association ».

Sitôt arrivé, Gourdieu comprend le parti qu'il peut tirer de ces « jeunes qui, ayant à grand frais passé leur licence, s'indignent de ne pas trouver tout de suite une situation en vue. [...] Leur amère déception est comique, mais précieuse » (p. 75). Qui mieux qu'un Nerhunu pourrait susciter le ferment de la révolte parmi le prolétariat ?

 

               Pour la suite, lire : Désordres à Pondichéry, de Georges Delamare (1938) (II)



[i][i]  Georges Léopold Delamare est né le 7 juillet 1881 à Besançon. Après des études classiques à Dijon, Le Havre et Paris, il devient journaliste. Il se marie en 1906 et aura deux filles, dont Lise Delamare, la comédienne. Il est le fondateur du journalisme parlé par radio (1923). En 1927, il devient directeur de Radio Tour Eiffel. Il est également, de 1930 à 1933, directeur-fondateur du Théâtre d'Art Le Tremplin (jeunes auteurs, jeunes acteurs). Membre de la Société des Gens de Lettres et de la Société des Auteurs Dramatiques, Georges Delamare est un auteur fécond qui s'essaye à différents genres : poésies, romans, récits historiques, traductions, pièces dramatiques. Ses principales œuvres sont Le Roi de Minuit. Le Feu de Joie, L'Empire oublié, Dans l'ombre de Mayerling, Libres propos, Transparences, Concino Concini, etc. Il écrit même des livres pour les enfants. Après la Seconde Guerre mondiale, il est l'éditorialiste très écouté de la Radiodiffusion française. Il est fait officier de la Légion d'Honneur et reçoit la médaille d'or des Arts. Sciences et Lettres. Il meurt le 11 août 1975.

D. Lombard (ed.). Rêver l'Asie. Paris. Éd. de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1993.

[ii] Cf. M. Marchal, préface de l'ouvrage de Thornion (Lynn), Les Orientalistes peintres voyageurs, 1828-1908, Paris, 1983. Cité par Catherine Champion, « L'Imaginaire tropical. Le paysage indien dans les romans populaires français, 1860-1920 », in C. Weinberger-Thomas (ed.), L'Inde et l'imaginaire, Paris, Éd. de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (coll. « Purusârtha », 11), 1988, pp. 91-123.

[iii] Roland Lebel, cité par Robert Randau, La littérature coloniale, hier et aujourd'hui, 1929, in Le Roman colonial, Itinéraires et contacts de cultures, vol. 7, publication du Centre d'Études francophones de l'Université de Paris XIII, Paris, L'Harmattan, 1987, p. 206.

[iv] Dans sa thèse, M.V. Labernadie rapproche la ville morte de Hérédia de Pondichéry qui s'est progressivement assoupie après les revers français du xviiie siècle. Cf. M.V. Labernadie, Le vieux Pondichéry 1673-1815, Histoire d'une ville coloniale française, Paris et Pondichéry, 1936. Ce livre essentiel pour la connaissance de Pondichéry a été publié deux ans avant Désordres à Pondichéry.

[v] La comparaison de Pondichéry à Versailles, qui apparaît aujourd'hui bien osée, a souvent été utilisée.

[vi] Ananda Ranga Pillai, The Private diary of Ananda Ranga Pillai, dubash to Joseph Dupleix, Madras, 1904-1908.

[vii] Le nom de Morel est imaginaire. En revanche, les familles Le Faucheur et Gallois-Montbrun sont effectivement parmi les plus anciennes de Pondichéry.

[viii] Joseph Conrad, Typhon, trad. de l'anglais par André Gide, Paris, Folio, 1988, p. 26.

[ix] Gourdieu, à l'image de ses compatriotes, ne sait rien des comptoirs lorsqu'il y arrive. Il ne connaît Pondichéry que « par des calembours et Chandernagor qu'à travers les poèmes de Lautréamont ». G. Delamare, pour sa part, connaît mieux Pondichéry que Lautréamont, qui ne mentionne Chandernagor ni dans ses Lettres, ni dans ses Poésies ni dans ses fameux Chants de Maldoror. Se pourrait-il qu'il ait confondu Chants de Maldoror et Chandernagor, induit en erreur par la musique des mots ?

[x] Denise Brahimi, « Pierre Loti, du roman exotique au roman colonial », Le Roman colonial, op. cit., p. 23.

[xi] Le 6 janvier 1819, le comte Dupuy, premier gouverneur civil de la Restauration proclamait : « Les Indiens, soit Maures ou Gentils, seront jugés, comme par le passé, suivant les lois, us et coutumes de leur caste. » Cette promesse ne fut jamais remise en cause par la suite.

[xii] D. Brahimi, « Pierre Loti », op. cit., p. 21.

[xiii] Jean-Louis Miège, Expansion européenne et décolonisation, Paris, PUF (coll. « Nouvelle Clio »), 1973, p. 306.

[xiv] Eugène Pujarniscle, Philoxène ou de la littérature coloniale, cité in Le Roman colonial, op. cit., p. 217.

[xv] Pour Georges Delamare, la solidarité entre puissances coloniales n'existe pas. Il y a en revanche une véritable solidarité franco-indienne. On est loin des affirmations de Jukes, le héros de Conrad : les coolies Chinois transportés sur son bateau s'étant révoltés, il espère rencontrer « quelque navire de guerre, et une fois sous la protection des canons, sauvés ! car il va de soi que le commandant de n'importe quel vaisseau de guerre – Anglais, Français ou Hollandais – dans le cas d'une rixe à bord, se met du côté des blancs » (Typhon, p. 148).

[xvi] D. Brahimi, « Pierre Loti », op. cit., p. 18.

[xvii] La substitution d'un enseignement adapté au milieu local à un enseignement purement français est préconisée après la Première Guerre mondiale. L'inspecteur Josselin, dont il est peu probable que Delamare ait lu les rapports, dénonce les effets néfastes de l'assimilation par l'éducation et préconise en quelque sorte l'autonomie culturelle de la colonie : « Même si l'écolier de l'Inde est un futur électeur, nous n'avons pas le droit de le laisser dans l'ignorance de la communauté ethnique, religieuse, linguistique, économique et géographique à laquelle il appartient [...]. Donnons à l'Inde française l'enseignement qui lui convient. Le rôle de la France n'en sera pas diminué pour cela ». (« La diffusion de la culture française dans nos établissements de l'Inde. De quelques difficultés qu'elle y rencontre » par Paul Josselin, in L'Inde française dans la guerre, Pondichéry, Imprimerie de la Mission, s.d.).