Blue Flower

Rahiman Abdoul Rahim, alias Baboudjy

artiste peintre

par André Franz

C’est vers les années 50 que j’ai rencontré Rahim. Il restaurait une toile ancienne chez un camarade. Son habileté et sa simplicité m’ont incité à mieux le connaître. Maintes fois, je suis allé lui rendre visite au 32, rue du Petit Canal. A aucun moment je n’ai eu l’impression de le déranger ; l’accueil était toujours chaleureux.

Ayant quitté le pays pour une longue carrière militaire, je ne l’ai revu ensuite que quinze ans après, au cours de mon premier congé à Pondy. Notre rencontre et nos contacts étaient faits pour durer. R. A. Rahim est devenu mon maître et mon ami.

A chaque séjour à Pondichéry, je passe, avec un immense plaisir, une partie de mon temps chez lui. Plein d’enthousiasme et de curiosité admirative, je feuillette ses carnets de croquis qui s’entassent sur des étagères, m’intéresse à ses œuvres nouvelles, partage ses doutes et ses certitudes, vois naître des aquarelles, discute d’art et surtout laisse parler l’artiste. Français, anglais, tamoul, nous nous comprenons bien.

“Every work is experimentation”, “water is the key”. Remember, it is water-COLOUR when we discuss light, but WATER-colours when we apply our washer” (1)

En effet, il est vraisemblablement le meilleur aquarelliste que je connaisse. Parlant dessin et aquarelle, je ne manque pas de faire référence à lui, à son travail, ses exigences, sa façon de faire, son credo artistique.

Enfant, il aimait passionnément la peinture. Pas d’école, ici, pour ce domaine particulier, jugé peu rentable. “ça n’aboutit à rien, de tels gribouillages perturbent les études, quelle perte de temps ! Il y a bien mieux à faire, non ?”

Qu’importe, c’est dans les livres et revues glanés ça et là qu’il entreprendra sa formation : Ingres, Corot, Cézanne, Van Gogh, Turner lui enseigneront la rigueur, le sentiment, la couleur, l’atmosphère et le mouvement. Dans un magazine, l’Illustration, il découvre des œuvres de Vignal représentant des vues de Damas, Balbeck, Meknès, Venise, pleines de lumières et de vie, brillamment enlevées ; c’est le coup de foudre pour l’aquarelle.

Il lui fallait un “gourou”. Il décide d’aller voir Maître V. Jaganathan, un peintre orientaliste habitant la banlieue. Cet homme sympathique et d’une grande gentillesse lui prodigue ses conseils, communique son savoir faire et apporte le recul nécessaire dans l’appréciation de ses œuvres, l’encouragement escompté. Afin de mieux aider ce disciple particulièrement doué, il le met en rapport avec Paul et Arul Raj, Saïd Ahmed, des artistes de renom, résidant à Madras, pratiquant admirablement l’aquarelle. La formation acquise est en train de se faire au contact de ces grandes signatures du Sud de l’Inde

En 1953, pour un tableau intitulé “Wind blast” (2), il obtient le premier prix au “Mysore Dasara Exhibition”. L’artiste est lancé. Quelques ventes et commandes viennent récompenser son obscur et long périple. Plus tard, il est professeur de dessin au lycée français à la suite de MM. Petrus et Vengadessan qui n’ont pu motiver que très peu de jeunes à l’acquisition des connaissances de base d’une matière, bien secondaire, pendant laquelle les élèves terminaient souvent un devoir de français ou de mathématiques.

Aujourd’hui, à la retraite, Baboudjhi, artiste peintre professionnel, se livre pleinement à sa passion du “watercolour painting” (3) Il peint également, avec autant de talent, à l’huile, à l’acrylique etc. ... De nombreux prix et distinctions lui ont été attribués. Excellent pédagogue, il a formé et forme de jeunes talents.

Membre du jury et conseiller artistique pour diverses manifestations d’arts plastiques, il est depuis deux ans sociétaire du “Lalit Kalâ Akademi,” la plus importante institution de peinture contemporaine de l’Inde. Ses œuvres (paysages, scènes de genre) figurent dans de nombreux musées à New Delhi, Bombay, Madras, Pondichéry et chez des particuliers indiens et touristes étrangers. Elles parlent de la vie rurale, de ces foules aux couleurs chatoyantes circulant à pied, en charrettes à boeuf sur les routes poussiéreuses, à l’ombre des banians et des cocotiers, des tamariniers immenses enserrant l’espace dans une voûte de verdure, des pêcheurs de Coursoucoupam, Kirepalayam luttant pour vivre, des pèlerins des temples et des mosquées en longues files très colorées, de ces nombreux “bazars” au long des rues ...Un dessin sûr, des couleurs fortes et harmonieuses, des lumières agréables, du mouvement, du sentiment ... C’est beau.

Salut l’artiste, je t’aime bien


Démonstration de peinture à l’aquarelle

sujet : Le retour du troupeau, format : 38 × 45

Peu de couleurs : ocre jaune, vermillon, terre d’ombre brûlée bleu outremer. (travail de mémoire sous esquisse préalable)

L’artiste est assis sur une natte ; le papier fixé sur une planche est posé au sol, légèrement incliné vers lui. Les couleurs, la palette, les brosses et pinceaux, l’éponge et la gamelle d’eau sont disposés à sa droite.

10 h. Laissons le faire et parler.

“On va peindre un troupeau de bœufs rentrant sous une lumière à contrejour. Ca sera pas mal. Tu vas voir, Inch Allah !”.

Avec l’éponge, il verse beaucoup d’eau au milieu du papier, l’étend à l’aide d’une brosse en haut et à gauche, répand la peinture (ocre jaune, outremer, vermillon) dans le sens des aiguilles d’une montre. “Je travaille avec l’eau”. L’excès est épongé. “Cette technique - mouillé sur mouillé - nécessite beaucoup de patience et une bonne connaissance du “watercolour”.

Il incline la planche vers le haut, la gauche, la droite, afin que les couleurs se mélangent comme il l’entend. Un peu d’orange (vermillon + ocre) vers le haut ... le bas, du bleu outremer + terre d’ombre pour les arbres de l’arrière plan. La brosse intervient pour ouvrir des blancs “light is the life of the painting” (4), “il faut faire très attention aux cernes (excès d’eau sur une surface encore humide)” transparent sur opaque, la couleur transparente file vers le fond”. Exemple : bleu outremer sur ocre jaune”. PAUSE CAFÉ

A l’aide d’un pinceau chargé de terre d’ombre claire, il dessine les contours des bêtes, leurs formes et ajoute un peu de bleu “formes à peine reconnaissables (dit-il en tamoul), les détails viendront ensuite ...”. Il crée des lumières derrière les boeufs, met en place un bouvier vers le milieu, hésite ..., trace les ombres portées pour faire apparaître la perspective. “il s’agit de concentrer l’attention sur le troupeau.

Il fait poser le tableau à environ deux mètres, le reprend, efface les boeufs, le gardien, avec une éponge, parce que trop petits. “Il faut attendre que le papier sèche ... l’environnement est bien représenté ; il y a de la lumière et l’“effect”(5) souhaité”. Reprise du travail : les bouviers prennent leurs places définitives, les bœufs sont aux dimensions souhaitées. Quelques ombres, quelques lumières encore et l’oeuvre est terminée. “On arrête là. Cela n’a rien de difficile. Dieu m’a aidé”. Il est 11h30.

Les bêtes sollicitées par les hommes fendent l’espace dans un beau désordre, soulevant la poussière qui s’en va rejoindre les nuages. Une aquarelle est née : “lumière et poussière sur le troupeau”.

Notes de l’auteur

(1) “Chaque œuvre est une expérience. l’eau est la clé. Souviens-toi : c’est la PEINTURE à l’eau quand nous parlons de la lumière, mais la peinture à l’EAU quand nous appliquons les lavis”*

* citation d’un artiste anglais. Jeu de mot plus significatif en version originale.

(2) “Coups de vent.” Madras - > 160 km de Pondichéry. Coursoucoupam, Kirepalayam, villages de pêcheurs situés respectivement au nord et au sud de Pondichéry.

(3) Aquarelle (watercolour, watercolour painting) peinture à l’eau, d’exécution rapide se caractérisant par la fraîcheur et la transparence des couleurs. Les blancs du sujet et les grandes lumières sont rendus par le blanc même du papier. La spontanéité qui lui est attribuée est l’effet d’une maîtrise de la technique.

(4) la lumière, c’est la vie de la peinture.

(5) Effet