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                                                           HISTOIRE

Lorsque j’ai contacté Jacques Weber pour lui faire part de la création toute récente du C.I.DI.F. en 1988, nous sommes tombés d’accord sur un point bien précis : l’ignorance totale de tous sur tout ce qui touchait à l’histoire commune entre la France et l’Inde. Nous avons donc décidé de consacrer une part non négligeable de La Lettre du C.I.D.I.F. à ce passé qui est à l’origine de la présence des Pondichériens (originaires de l’Etat de Pondichéry) en France.

La connaissance de ce passé peut être utile à tous les Pondichériens qui ont choisi de s’intégrer en France sans pour autant renier leurs racines. mais aussi à tous ceux qui, Indiens comme Français, ont enfin compris qu’il n’était pas utile de laisser dans l’ombre des événements faussement rattachés au colonialisme car qui peut parler de colonialisme français dans ces cinq petits comptoirs oubliés de tous.

Dans ces pages, nous avons prévu de donner la parole à tous les jeunes qui font des recherches dans les domaines qui nous intéressent. Aujourd’hui, vous allez trouver le résumé de deux mémoires de maîtrise, l’un que nous devons à Bernard Ozanam, le fils de Geneviève Cornet dont la famille était très connue à Pondichéry, l’autre, à Renaud Fuchs.

Kanchanna Mukhopadyaye est bengalie. Elle vit à Calcutta et s’est toujours intéressée à la France. A plusieurs reprises, elle a travaillé sous la direction de Jean Deloche et ensuite de Jacques Weber. Nous avons eu le plaisir de la rencontrer lors de son dernier séjour en France où elle était venue effectuer des recherches à l’université d’Aix en Provence. Elle fait pour nous, avec l’aide de Jacques Weber, le bilan de l’influence de la Révolution française auprès des intellectuels indiens et plus particulièrement bengalis.

Bien entendu, ces colonnes sont ouvertes à tous ceux qui souhaitent nous faire part d’événements qu’ils ont vécus et qui sont devenus historiques par leur appartenance à ce passé proche encore. Tous ces témoignages seront utiles aux chercheurs futurs.

Avec Jacques Weber, nous ne risquons pas de nous trouver à court de textes à publier. En avant-première, vous trouverez, dans les pages consacrées aux livres et revues la couverture de l’ouvrage Pondichéry. 1674-1761, publié par les Editions Autrement, auquel il a contribué.

 

 

 

L’Inde moderne et la Révolution française en 1798 :

Tentative de bilan

par Kanchana Mukhopadhyay (Calcutta)

 

Le bicentenaire de la Révolution française fournit l’occasion d’évaluer la portée de cet événement majeur de l’histoire mondiale. Son impact, très sensible en Europe, ne tarda pas à être ressenti dans les différentes régions du monde oriental, et notamment en Inde. C’est l’aspect indien de la révolution que je ma propose d’étudier.

La Révolution française influença à ce point la pensée indienne qu’elle contribua en partie à la modernisation et à la Renaissance du xixe siècle, dont Ram Mohan Roy fut le pionnier. Le premier parmi les Indiens, il saisit la signification historique de la révolution française et en fut profondément marqué. Aucun signe de modernisation ne s’était certes manifesté avant 1798 ; néanmoins Sir Jadunath Sarkar observe que le gouvernement britannique avait contribué à plonger l’Inde dans le tourbillon de la pensée et de la culture européenne. Ram Mohan Roy et ses contemporains tels que Dwarakanath Tagore, Derozio et les jeunes radicaux du Bengale (Young Bengal) en étaient imprégnés si bien que leur compréhension de message révolutionnaire s’en trouva facilitée. Ram Mohan Roy et les Deroziens s’étaient familiarisés avec les œuvres de Voltaire, Montesquieu et Rousseau et méditèrent les principes révolutionnaires de Liberté, Egalité et Fraternité qui contrastaient avec la situation générale de l’Inde d’alors. Conscients qu’ils n’étaient pas applicables à leur pays, ils les considérèrent comme des idéaux à cultiver davantage qu’à mettre en pratique. Le désir de lutte contre l’injustice et la tyrannie qui animait les révolutionnaires enthousiasma les intellectuels indiens. Ram Mohan Roy fut particulièrement séduit par les idées de solidarité des Nations et de fraternité des hommes. Dans une lettre adressée à Talleyrand, ministre des Affaires étrangères français, il plaida la cause de la libre circulation des individus d’un pays à l’autre, sans passeport. Il était également favorable à l’idée avancée par Rousseau d’une fédération des républiques pacifiques. On sait avec quel enthousiasme il accueillit la révolution de 1830. Les Deroziens comme Dakshinaranjan Mukherjee ; Radhanath Sikdar, Ramtanu Lahiri, Rasikkrishna Mullick et Tarachand Chakravarti suivirent également les progrès de la Révolution alors qu’ils poursuivaient leurs études au Hindu College. Derozio, qui avait lui-même vu dans la Révolution l’aube d’une ère nouvelle, leur servit de mentor. Les radicaux remarquèrent, comme Ram Mohan Dwarakanath et d’autres modérés, qu’un abîme séparait les implications de la Révolution française de la réalité indienne et durent admettre les limites de leur action. Comme Ram Mohan Roy, ils essayèrent d’utiliser les principes révolutionnaires pour faire pression sur le gouvernement britannique.

Avec le temps et les progrès de l’instruction occidentale, la Révolution française ne cessa de s’imposer à l’intelligentsia indienne. Elle s’intégra au programme d’étude adopté par le système scolaire indien. Des érudits occidentaux comme David Kopf affirment que l’essentiel de la révolution fut communiqué aux intellectuels britanniques. Si les livres importés d’Occident jouèrent un rôle décisif, quelques Indiens parvinrent à apprécier la révolution en Europe même, profitant de leurs liens avec des amis anglais. Ce fut le cas de Dwarkanath Tagore qui, à l’occasion de son voyage sur le vieux continent, rencontra Louis-Philippe et put observer la scène politique française. D’autres Indiens n’eurent pas la chance de voyager en Europe mais leur intérêt jamais démenti pour les affaires européennes parvint à pallier ce manque de contact direct. La politique anglaise et américaine les intéressait autant que les événements de France. Les œuvres de Tom Paine et John Locke retinrent toute leur attention. Leur intérêt pour la Révolution française constitua un élément important de la compréhension globale qu’a l’Inde de l’Europe moderne. Cette compréhension était doctrinale tout autant que pratique : les lettrés indiens cherchaient d’une part à comprendre les forces fondamentales de la Révolution, d’autre part à établir des rapports entre elle et les réalités de l’Inde.

On attribue souvent la naissance du nationalisme indien à des modérés comme Dadabhai Naoraji, Badruddin Tyabji, et, plus tard, G.K. Gokhale. Ils fonderont tous leurs espoirs quant au futur de l’Inde sur le libéralisme occidental, dont ils virent l’origine dans la Révolution française. Les principes de Liberté (Démocratie), d’Egalité (Justice sociale et Egalitarisme) et de Fraternité (Fraternité internationale) furent une source d’inspiration éternelle pour les patriotes de l’Inde. Conformément à leurs principes de modération, ils ne perdirent ni leur sang froid ni l’espoir devant l’absence d’institutions libérales en Inde. Ils conservaient au contraire la foi en une ère nouvelle et en une Inde moderne, dont la domination européenne favoriserait l’avènement. Sans doute étaient-ils plus familiarisés avec les institutions parlementaires britanniques, mais ils admiraient profondément les apports révolutionnaires et l’héritage français dans lesquels ils voyaient des éléments essentiels de la grande culture européenne.

Les nationalistes radiaux au contraire, fortement attachés à la culture traditionnelle de l’Inde, délaissent l’apport français. A la fin du xixe siècle, le regain d’intérêt qu’ils suscitent pour l’héritage indien contribue à dissiper l’engouement pour les principes révolutionnaires français. Dans le cadre de leur lutte contre la puissance coloniale, les nationalistes indiens s’inspirent davantage des patriotes italiens, tels que Mazzinî et Cavour, que des Révolutionnaires français comme Robespierre et Danton. Il est vrai que ces derniers n’eurent pas à lutter pour libérer leur pays d’un gouvernement étranger. C’est fort logiquement que les nationalistes radicaux virent dans l’Italie d’avant l’unité une situation comparable à celle de l’Inde sous domination britannique. Les patriotes italiens luttant pour libérer et unifier leur pays étaient naturellement plus proches des radicaux que les révolutionnaires français, préoccupés d’abord par la démocratie et les réformes socio-économiques.

Aspirant à l’émancipation politique de leur pays, considérant que les Indiens devaient sans retard acquérir le droit de se gouverner eux-mêmes, les nationalistes reléguaient au second rang les transformations socio-économiques ; Cette primauté du politique sur l’économique et le sociale (faut-il un e à sociale comme pour martyre ?) ne fut pas remise en cause jusqu’en 1947. Par ailleurs, les écrits d’un Edmund Burke dénonçant “le règne de la terreur”, les excès et les effusions de sang de la Révolution contribuèrent à la discréditer. Transmis par les Britanniques, les informations et les jugements manquaient parfois d’objectivité et ternissaient l’image des révolutionnaires.

Les contacts que Tippû Sâhib, sultan de Mysore, tenta de nouer avec la France révolutionnaire sont tout à fait exceptionnels. Son intérêt pour ce pays n’était cependant que politique : il ne voyait dans l’alliance française qu’un moyen de venir à bout des Anglais. Il ne faut pas voir autre chose dans ses initiatives francophiles.

Il ne faut donc pas exagérer l’influence de la révolution française sur l’évolution de l’Inde moderne. Seule une communauté restreinte d’intellectuels a été sensible aux théories révolutionnaires. Elle n’a pourtant pas envisagé un seul instant leur adaptation au contexte indien si différent de celui de l’Europe, n’y voyant finalement qu’un ensemble de propositions idéalistes. Les critiques la considéraient même comme une suite d’événements sanglants dont il fallait préserver leur pays. D’une façon générale, les nationalistes s’intéressaient davantage au système parlementaire britannique, les plus observateurs cherchant dans la culture traditionnelle de l’Inde, et non dans les valeurs européennes, les fondements d’un renouveau.

Ce n’est qu’au xxe siècle que les nationalistes s’intéressent aux principes socio-économiques de la Révolution. Beaucoup désormais se penchent sur le message social de la gauche révolutionnaire incarnée par Hébert et Babeuf. La diffusion des théories marxistes et bolcheviques contribue à mettre en lumière ces “radicaux” de la période révolutionnaire : Marx et Engels considéraient, observent les nationalistes indiens, certains épisodes de la Révolution française comme des jalons décisifs de l’histoire de l’humanité. En conséquence de quoi, les radicaux de la gauche indienne, qui associent de plus en plus Révolution française et Révolution russe, estiment désormais que leur programme doit reposer sur deux piliers : liberté politique et réforme sociale.

Grâce au développement des études européennes dans les Universités, la connaissance de la France s’améliore peu à peu. Trois idées majeures concernant la Révolution s’imposent parmi les intellectuels :

1. Elle a libéré la France de la tyrannie et des iniquités de l’Ancien Régime.

2. Elle a eu une portée internationale incontestable.

3. Ses idéaux sont éternels.

C’est en raison de sa valeur universelle que la Révolution est, de plus en plus, au centre des préoccupations de certains intellectuels indiens.

Pendant les années trente, le mouvement socialiste du Congrès, parti favorable à un gouvernement constitutionnel aboutissant à l’autonomie, ne cache pas sa profonde admiration pour la Révolution. Yusuf Mehr Ali, Acharya Narendra Dev, Jayaprakash Narayan examinent la possibilité d’appliquer les principes révolutionnaires à la lutte contre le gouvernement colonial. Ils préconisent pourtant d’éviter la violence tout en recourant au soulèvement des masses. Ils étudient le rôle du peuple dans le processus révolutionnaire français et cherchent à savoir dans quelle mesure ce modèle peut contribuer à la libération de l’Inde.

Finalement, les nationalistes tirent trois grandes leçons de la Révolution française.

1. Il faut éviter les excès qu’elle a engendrés. La révolution doit être un guide, mais pas un modèle d’excellence.

2. Il faut comprendre et appliquer le caractère populaire et progressiste de la Révolution.

3. Il faut interpréter le concept révolutionnaire de Fraternité comme une condamnation de l’impérialisme.

Outre les Congressistes de gauche et les marxistes, un petit groupe influent et constituant le Conseil Supérieur du Congrès, dont Jawaharlal Nehru était le leader, parlait de la Révolution avec admiration, affirmant qu’elle contenait les solutions aux problèmes de l’Inde. L’aspect idéologique avait toujours retenu l’attention des intellectuels indiens ; on envisageait enfin son exemple comme une solution concrète aux problèmes de l’Inde.


Références :

1. A. F. Salahuddin Ahmed : Social ideas ans social change in Bengal : 1965

2. M.S. Bose : Indian awakening and Bengal

3. Goutam Chattopadhyay (edited) : Awakening in Bengal Vol - I - 1965

4. A.C. Gupta (edited) : Studies in the Bengal renaissance : 1958

5. David Kopf - British Orientalism and the Bengal renaissance : 1969

6. B.B. Mazumdar : History of political thought : 1934

7. Hiren Mukherjee : India’s struggle for freedom : 1962

8. Kazi Abdul Odud : Creative Bengal : 1950

9. Arabinda Poddar : Renaissance in Bengal : 1970

10. Suntharalingam : Indian nationalism.