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LES FRANCAIS EN INDE DU TRAITE DE PARIS A LA GUERRE D’INDEPENDANCE (1763-1781).
PROJETS ET MOYENS D’ACTION

 

Par Renaud Fuchs

 

Avec la chute de Pondichéry (1761) et le Traité de Paris (1763), c’est l’Inde française de Dupleix qui s’effondre au profit des Anglais. Les vingt années qui suivent présentent un contraste étonnant : la puissance territoriale et militaire des Français est réduite à presque rien, mais les Français qui courent l’Inde n’ont jamais été plus nombreux ni les imaginations plus fécondes. Voyageurs, aventuriers, espions, partisans au service des princes, négociateurs plus ou moins mandatés observent l’Inde et proposent des dizaines de projets militaires, économiques et politiques. Ils explorent tous les moyens d’un redressement que même les plus prudents jugent encore possible.

Ces projets furent-ils réalistes ?

De quels moyens disposèrent les Français de l’Inde pour les mettre à exécution ? Dans quelle mesure préparèrent-ils le terrain à l’expédition décidée à l’occasion de la guerre d’Indépendance où s’illustra Suffren ?

I. Les fondements de la présence française en Inde

* Des établissements précaires

- Un regard sur la carte de l’Inde permet de mesurer la faiblesse des politiques françaises. Le Traité de Paris (1763) apparaît comme un retour pur et simple à la situation de 1749 : il restitue à la Compagnie des Indes les fameux cinq comptoirs et les loges nécessaires au commerce (Bengale, Mazulipatam...). L’essentiel n’est-il pas sauvegardé après l’effondrement brutal de l’édifice bâti par Dupleix ? Ce n’est pourtant pas dans l’Inde de 1749 que débarque le gouverneur Law de Lauriston, chargé par le Roi de procéder au “rétablissement” : en 1765, les Anglais viennent d’achever la conquête du Bengale et du Carnatic. Ils poursuivront leur avantage jusqu’à la guerre d’indépendance (conquête du Tanjore en 1773, progrès autour de Bombay, expansion au-delà de Bénarès).

Les Français, resserrés dans leurs comptoirs n’ont plus que des possibilités d’expansion limitées : ils ont perdu tout contrôle sur l’arrière-pays. Prenons le cas du Carnatic : la victoire des Anglais le place sous l’autorité nominale du Nabab d’Arcote, Méhémet Ali Khan, leur protégé. Pondichéry, chef-lieu des Établissements français n’a plus d’accès libre à l’intérieur du pays : les principales routes et les carrefours stratégiques sont aux mains des Anglais au moyen de postes fortifiés dont beaucoup étaient français avant 1761 : Vadanvachy vers le nord, Gingy, Valconde ou encore Thiagar vers l’ouest, Gondelour, Devicotta et surtout l’imprenable Trichinopoly dans le sud. Toutes les routes menant hors du Carnatic vers le Tanjore ou le Mysore à travers les Ghates orientales sont sous contrôle anglais. Aucun poste fortifié par contre ne couvre plus Pondichéry vers l’intérieur et la place devra compter sur ses propres moyens de résistance en cas de conflit.

Pour les autres comptoirs français ce n’est guère différent : Chandernagor est un îlot français dans un Bengale anglais, coupé de la mer par Calcutta. Karikal est dans la même situation que Pondichéry depuis la conquête de Tanjore en 1773. Mahé, sur la côte Malabare, semble échapper à la règle, plus à l’écart des zones d’expansion anglaise. Mais il est sous la surveillance de la place de Tellichery. Ne parlons pas des loges, plus resserrés encore : celle de Mazulipatam se trouve dans “une ville maure qui dépend des anglais”...

Du côté de la mer, les Français continuent de pâtir d’un handicap déjà ancien : l’absence d’un port en Inde ou à proximité, alors que les Anglais possèdent Bombay. Les rades foraines de la côte Coromandel ne permettent pas à une escadre de mouiller toute l’année.

Qu’en est-il des moyens de défense des comptoirs eux-mêmes ? En 1765, on doit repartir de zéro : Karikal n’a plus qu’un “mauvais fort à moitié détruit” ; Mahé a été démantelé : une simple enceinte de bambou protège le comptoir et les cinq forts qui couvraient la ville du côté des terres sur des montagnes ne sont plus qu’un souvenir. Pondichéry, centre de la puissance française en Inde, a été démantelé et rasé de fond en comble en 1761 : fortifications, casernes, poudrières, arsenaux et ateliers sont à refaire. Malheureusement, le manque de fonds, le conflit entre les ingénieurs Bourcet et Desclaisons, tour à tour, chargés des travaux et dont les conceptions sont opposées, la nécessité de se consacrer à des bâtiments spécifiques (un corps de caserne en 1776) retardent la construction de l’enceinte pourtant prioritaire aux yeux de Law. A l’arrivée de son successeur Bellecombe, l’enceinte n’est pas encore achevée alors que la guerre va éclater.

La faiblesse des effectifs des troupes françaises renforce le déséquilibre. Au rétablissement, Law dispose d’à peine 300 hommes. Il doit même licencier des cipayes et renoncer à regrouper les soldats français dispersés en Inde par la défaite, faute d’argent. En 1771, les troupes de la Compagnie s’élèvent à 700 soldats blancs et 950 cipayes peu entraînés, répartis dans les comptoirs. A la même date, les Anglais alignent 1 500 Européens et 10 000 cipayes aguerris, effectifs portés en 1778 à 6 000 Européens et 70 000 cipayes. En 1770, une activité peu fréquente amène à Pondichéry un renfort de 600 hommes tandis que 4 000 hommes débarquent à l’Ile de France : faut-il y voir l’avant-garde d’une expédition envisagée par Choiseul ? Le projet n’a pas de suite, et cette troupe repart pour l’Ile de France car elle était une charge écrasante pour la colonie. La mise en place de l’administration royale en 1771/73 réduit encore les effectifs par souci d’économie...

- La véritable plaie de l’Inde française durant l’“Entre-deux guerres” est incontestablement le manque de fonds. Plusieurs facteurs en sont la cause : la faiblesse de l’assise territoriale et donc des revenus locaux (douanes, fermes, revenus des terres) incapables de compenser les dépenses d’administration ; l’insuffisance des revenus du commerce à cause de l’insécurité qui règne dans le Carnatic (guerres d’Haider Ali) ou le long de la côte de Malabar (pirates Angrias) ; l’irrégularité et l’insuffisance des envois de France.

Etant pendant toute la période une ville ouverte, Pondichéry n’attire ni les riches Indiens, banquiers ou gros marchands, ni les tisserands qui préfèrent s’installer à Madras. Les établissements français vivent donc d’expédients : emprunts pour les dépenses d’administration, ventes d’armes à des princes alliés mais aussi véritables quêtes souvent vaines auprès des princes, surtout Haider Ali. Pour le gouverneur Law, la seule solution viable réside dans la possession d’une “concession d’une certaine étendue pour amortir les frais de gouvernement” et rapportant au moins deux millions de livres par an.

- De leur côté, les Anglais s’emploient à rendre encore plus précaire la présence française. Ils ont deux objectifs : décourager le commerce français et priver leurs rivaux du crédit qu’ils ont pu conserver auprès des Indiens. Les Établissements du Bengale isolés en sont les principales victimes : interpellation et fouilles des navires français sur le Gange, actes de violences (attaque de la loge de Chandela en 1771), intimidation et remise en cause des privilèges de la Compagnie, qu’ils soient économiques ou juridiques.

* Les responsabilités françaises :

Les décisions prises par les autorités en France, sans consulter les Français de l’Inde, contribuent à aggraver la situation.

Un événement important de la période est le changement d’administration qui intervient en 1771- 1773 à la suite de la suspension du privilège de la Compagnie (1769). Le roi prend en charge les Établissements de l’Inde ; les pouvoirs sur place sont réorganisés. A l’ancien système qui laissait au gouverneur général de larges compétences, tempérées par le Conseil supérieur de Pondichéry, succède une véritable dyarchie : si le gouverneur conserve la maîtrise des affaires de politique générale et des relations avec les princes, c’est désormais l’intendant ou “commissaire ordonnateur de justice, police, fiance, guerre et marine” qui “dispose des emplois de fonds” et des approvisionnements. Les conséquences sont funestes : l’action du gouverneur Law auprès des princes est paralysée, faute de pouvoir user rapidement et à son gré, des fonds secrets. Circonstances aggravantes, les intendants Foucault (1773/74), Courcy (1774/77) et Chevreau n’ont aucune expérience de l’Inde et traitent Law en suspect, lui mesurant chichement les fonds. Remède partiel ; Law obtient de Sartine en 1776 une allocation directe de 100 000 livres par an pour les dépenses spéciales (présents aux princes, paye des dorbars, des divans, des waquils). Auprès des princes, cette division des pouvoirs nuit au prestige du gouverneur ; certains princes tentent même d’en jouer : Haider Ali affecte de traiter Courcy en égal du gouverneur, mais Law y met bon ordre.

-L’installation de l’administration royale s’est accompagnée de la mise en place du commerce libre sur les dépouilles de la Compagnie des Indes. Sans améliorer nettement les résultats commerciaux, ce changement introduit de nouvelles difficultés : malgré les conseils de Law, on n’a pas cru bon de préserver la fiction de la compagnie. Sur tous les documents officiels, le nom du roi remplace celui de la Compagnie. C’est une arme supplémentaire pour les Anglais qui, arguant de la disparition de la Compagnie, contestent les privilèges qui lui furent reconnus par Firmans et Paravanas. Nombreux sont les Français de l’Inde (Law, Lagrenée, Martin) qui réclament le rétablissement d’une Compagnie, organisation purement commerciale (l’administration royale restant en place pour les dépenses de gouvernement et la protection du commerce). Ils en recensent inlassablement les avantages : confiance des Indiens, négociations plus faciles avec les princes, meilleure assise financière ...

II. Les moyens d’une politique

* L’armée : Européens et cipayes des troupes de la Compagnie, devenues troupes royales sont réorganisées par l’ordonnance du 30 décembre 1772. Le bataillon de l’Inde devient le Régiment de Pondichéry auquel sont adjoints un corps d’artillerie (deux compagnies), une compagnie d’invalides et le bataillon cipaye (qui n’inclut pas les cipayes chargés du maintien de l’ordre à Chandernagor).

Les cipayes, troupes indigènes recrutées dès l’époque des premiers gouverneurs, commencèrent à représenter une force importante à partir de la guerre de Succession d’Autriche (1746/49 en Inde). Dupleix dut procéder à de nombreuses levées qu’exigeaient les circonstances. Les mécomptes furent nombreux (exactions, désertions) car l’encadrement européen était nettement insuffisant. Le règlement de 1773, qui réorganise le bataillon cipaye, s’efforce de corriger ces insuffisances : l’encadrement européen est étoffé, chaque compagnie a, à sa tête, deux commandants européens, seuls les grades subalternes sont réservés aux Indiens. Progrès important, le commandement se fait désormais en français. Certains projets vont plus loin et proposent d’augmenter les effectifs du corps cipaye et de le structurer par “castes ou nations guerrières” (Antoine Ruelle, 1767). En vain ...

- Les déboires des Français en Inde résident en partie dans le mauvais emploi des cipayes : alors que les Anglais en ont fait un corps combatif, employés en première ligne pour soulager les troupes européennes, les Français s’en défient et ne les emploient qu’en dernier recours et pour des besognes subalternes. Attitude que dénonce Law mais qui n’évoluera guère : à Pondichéry, après 1765, les cipayes restent une force de police chargée, en même temps de paix, d’empêcher la désertion des soldats blancs !

- La désertion frappe davantage les Français que les Anglais. Servir chez les princes ou chez les Anglais promet souvent une solde supérieure, un avancement plus rapide, une discipline moins rigoureuse chez les princes, des gratifications plus intéressantes lors d’expéditions fructueuses.

* La politique

- Disposant de peur de moyens sur place en hommes et en argent, les Français sont nombreux à placer leurs espérances dans les puissances indiennes.

Les plus au fait de la politique indienne, comme Law ou Bussy, n’en dissimulent pas les difficultés ou les exigences : le théâtre indien est très changeant, aucun système d’alliance n’y est durable et les “révolutions” politiques y sont fréquentes. Les princes indiens eux-mêmes n’ont pas de politique à long terme, ils “ne connaissent que le moment présent” et “ne se déterminent qu’en fonction de la puissance du moment”. Si l’on veut engager les princes à ses côtés, on n’y parviendra qu’en montrant sa force et en versant de l’argent dans les dorbars, en vue d’une action immédiate comme l’affirme Duplessis en mission auprès d’Haider Ali.

- Vers quelles alliances se tourner ? Haider Ali Khan semble l’auxiliaire idéal : il a servi dans les troupes françaises en 1752/54, a envoyé des secours à Pondichéry en 1760. Devenu Nabab du Mysore en 1761, il a vaincu les Anglais en 1769. Il présente le double avantage de couvrir l’arrière-pays de Mahé et de menacer directement Madras et le Carnatic. Son armée est très efficace, disciplinée à l’européenne, avec de nombreux Français à son service ; il est l’“héritier de l’effort français” en Inde. En 1778, elle compte 60 000 hommes d’infanterie, 5 à 600 blancs, 20 000 cavaliers d’élite et une artillerie bien servie. Le port de Mangalore peut s’avérer utile. Les Français comptent surtout sur le “génie” du Nabab mais le Mysore, création d’un homme, survivrait-il à la mort d’Haider ?

D’autres Français préfèrent l’alliance des Marattes : c’est une véritable “nation”, l’étendue de leurs possessions leur permet d’attaquer les Anglais partout en Inde : à Bombay, au Bengale et dans le Carnatic. Composées de cavaliers innombrables, leurs troupes sont conçues pour ravager le territoire de leurs adversaires. Une arme terrible contre les Anglais si on parvenait à les pousser contre leurs possessions et donc à les priver de leurs revenus, comme le propose Saint-Lubin.

Les agents français s’emploieront peu avant la guerre d’indépendance à résoudre cette alternative en bâtissant une coalition dont le pivot serait une alliance entre le Mysore et les Marattes. Ce sera chose faite en 1780.

* Ceux de l’intérieur : les partis et les autres

- Parmi les agents de l’influence française dans cette période, les plus spécifiques sont ces partisans au service des princes qui semblent couvrir l’Inde à partir de 1761. Pour la plupart, ce sont des officiers et des soldats qui se sont enfoncés à l’intérieur du pays au moment des désastres de la guerre de Sept ans, entre 1761 et 1764, et qui n’ont pas pu ou voulu rallier Pondichéry au rétablissement.

- L’existence des partis semble positive : c’est un réservoir d’hommes en Inde qui ne sont pas à la charge de l’administration ; ils renforcent la capacité de résistance des princes face aux Anglais en introduisant les méthodes européennes dans les armées maures ; ils peuvent même servir de monnaie d’échange avec les princes pour les autorités françaises (en 1778, Haider fournit des subsistances à Mahé contre des soldats français). Le nombre des partisans est difficile à évaluer : entre 1 500 et 3 000 vers 1765 selon les auteurs et les critères. L’administration cherche à les attacher à la nation par des moyens de fortune : les réintégrer dans le tableau d’avancement et leur obtenir des gratifications (Gentil obtient en 1771, grâce au gouverneur Chevalier, la Croix de Saint-Louis pour ses services auprès du Nabab d’Oudh). Chevalier espère pouvoir fédérer les principaux partis français sous l’autorité d’un chef énergique en cas de guerre.

- Pourtant, les problèmes soulevés par l’existence et l’utilisation des partis ne manquent pas : un problème politique tout d’abord, la souveraineté du corps français. S’il est sous la seule autorité du prince, les Français deviennent de simples mercenaires à son service. S’il est placé sous commandement français, cela implique un accord entre les autorités et le potentat indien, les Français devenant des protecteurs qui participent à l’initiative politique et contrôlent l’usage des troupes. Or, les partis français répondent davantage à la première définition. Haider Ali s’en tient à “la maxime qui est de n’avoir d’Européens qu’autant qu’il lui en faut pour ses propres affaires et non en telle quantité qui puisse lui faire craindre de les voir dans l’occasion de lever la tête contre lui-même”. Les Français n’ont pas les moyens de contester ce principe : Pour ménager les Anglais et Méhémet Ali, c’est par “petits paquets” qu’ils font passer des hommes au Mysore (Hügel en 1769), rien qui puisse menacer l’indépendance du nabab. Incapables de contrôler le Dorbar des princes et donc de peser sur la décision politique, les partisans subissent des événements plus qu’ils ne les conduisent et participent aux seules campagnes que les princes ont décidées : la bataille de Balary en 1776 manque de mettre aux prises le parti français auprès d’Haider, commandé par Russel, et le parti au service de Bassalet Jing, Nabab d’Adony, dirigé par Lallée.

Un problème militaire ensuite : le successeur de Law, Bellecombe, doute même de l’efficacité militaire des partis en cas de guerre contre l’Angleterre. Il parle pour le parti de Lallée de “400 à 500 Européens sans discipline aucune”, à moitié accoutumés au mode de vie indien et susceptibles de contaminer les troupes régulières. Ce parti constitue par son existence même un pôle d’attraction pour les soldats de la garnison de Pondichéry qui ne demandent qu’à le rejoindre.

- Voyons un peu ces partisans à l’œuvre. Un parti, c’est une armée en réduction composée de soldat européens (déserteurs, soldats en fin d’engagement ...), de cipayes et de topas, commandée par un chef européen. Ce dernier reçoit du prince qu’il sert, une somme d’argent ou une concession ou “jaguir”, territoire dont les revenus servent à l’entretien de ses troupes. On peut citer dans les années 1770 les partis de Madec et de Sombre (Hindoustan), celui de Russel (Mysore), celui de Lallée (Deccan). Ce dernier est l’un des plus stables : il reste douze ans au service de Bassalet Jing avant de passer sous la pression des autorités françaises au service d’Haider Ali (1779). Il participe alors à toutes les campagnes d’Haider et de Tippou Sahib contre les Anglais (1780/84). En 1775, il compte un état-major, 500 Européens, 600 topas, 2 000 cipayes et un train d’artillerie de 30 pièces de canons. Lallée est un ancien sergent de la Compagnie des Indes qui a servi au Deccan sous Bussy. Celui de Russel est plus modeste et moins bien traité, mais les hommes qui sont placés à sa tête sont plus étroitement liés aux autorités françaises : Hügel et son état-major ont été envoyés par la Cour en 1769.

III. Projets, objectifs et tentatives

* A la recherche d’un chef-lieu militaire

- L’acquisition d’un port sûr pour la flotte, dont on ferait le nouveau centre des établissements français, est souvent envisagée. On regarde, bien sûr, vers la côte malabare qui en est bien pourvue : Karwar, Chaul, Bassein, Baroche sont évoqués dans le cadre d’un accord de cession avec les Marattes. Le rachat de Goa aux Portugais ou de Cochin est étudié. Trinquemalé, à Ceylan, intéresse aussi les Français : Law et Bellecombe en recensent les avantages, un excellent port bien abrité, une position stratégique unique (la clé du golfe du Bengale), une implantation encore possible (on peut l’acheter aux Hollandais). A défaut, Chevalier songe aux îles Andaman.

Un conflit essentiel oppose deux écoles : les partisans d’un repli sur l’Ile de France comme centre de l’effort français, où troupes et ressources seront concentrées. Les avantages militaires semblent considérables : soldats et navires y seront à l’abri des Anglais et, en cas de guerre, on pourra en un mois faire passer un corps expéditionnaire (tenu en réserve dans les îles) en Inde, avant que les Anglais ne puissent réagir. La nouvelle route découverte par le comte de Grenier assurera aux Français l’effet de surprise.

Les partisans d’un maintien de la présence française en Inde (Moracin) leur opposent arguments militaires (des troupes adaptées à l’Inde) mais surtout politiques : la confiance et l’appui des princes sur lesquels on ne pourra pas compter si on l’abandonne. Mais cette option suppose le renforcement des moyens de défense du chef-lieu que l’on aura choisi : Pondichéry est-il encore apte à répondre à cette exigence ?

* Plans de paix et plans de guerre

L’objectif général des Français n’est pas de bâtir un “empire des Indes” sur les ruines de la puissance anglaise. Il se veut plus modeste et plus “raisonnable” : rétablir l’équilibre entre Français et Anglais, libérer l’Inde en forçant les Anglais à restituer aux princes leurs États, et reconquérir la liberté commerciale et les privilèges. Du point de vue territorial, on s’en tiendra à des concessions côtières couvrant des dépenses d’administration.

- Certains (Chevalier, Lagrenée) ne désespèrent pas d’obtenir ces concessions dans le sud de l’Inde par la négociation avec les Anglais. D’autres se contentent d’attendre que l’empire anglais s’effondre sous son propre poids (Saint-Estevan).

L’emploi de moyens militaires est plus souvent envisagé. Il implique l’organisation d’un corps expéditionnaire venu de France et de l’Ile de France qui sera jeté directement sur Bombay, Madras ou le Bengale. Le projet d’Heurtault de Lamerville (1780) est assez représentatif : la cible est le Bengale, le point de débarquement Balassor, l’expédition réunira 6 000 hommes (2 500 de l’Ile de France, 200 de l’Ile Bourbon, 1 500 de France et 2 000 Cafres), cinq vaisseaux de ligne, deux frégates et deux corvettes.

D’autres projets associent les puissances indiennes à ces opérations : le projet de Madec sur Tatta (1778) prévoit une jonction à Delhi avec l’armée du Grand Moghol, puis une attaque du Bengale par l’intérieur ; Mallet de Maisonpré (1781) envisage une collaboration étroite entre un corps français de 1 800 hommes débarqués sur la côte malabare et les Marattes. Dans les deux cas, on compte sur l’appui financier des princes, sur la possibilité de lever des cipayes chez eux et de discipliner leurs troupes à l’européenne. Chevalier étend même ce système à une coalition des princes (Empereur, marattes, Cashem Ali) cimentée par la présence de trois corps français totalisant 5 000 hommes.

Le traité proposé par Duplessis à Haider Ali en 1777 est un essai de réalisation de ce programme : c’est un projet d’alliance formelle couplé à la formation d’un corps officiel français auprès du Nabab (2 000 blancs et 6 000 cipayes à sa solde). Prudent, Haider impose des restrictions draconiennes qui réduisent à néant le projet.

- En 1781, le traité Souillac (gouverneur de l’Ile de France), négocié après le déclenchement de la guerre d’Indépendance et la chute de Pondichéry par Piveron de Morlat, est bien différent. Il s’agit d’une collaboration militaire entre le prochain corps expéditionnaire français et les troupes du nabab (dépenses et subsistances fournies par Haider qui placera une partie de ses troupes sous commandement français. Le traité énonce aussi les buts de guerre français : comptoirs anglais du sud de l’Inde et de l’Orissa et Nababie d’Arcate. Effet malheureux, ces ambitions territoriales tardivement affirmées inciteront Haider à se méfier de ses alliés.

L’histoire de l’Inde française entre 1763 et 1782 est celle des occasions manquées. Beaucoup de projets, mais pas de politique cohérente et suivie ; trop peu de moyens financiers et militaires sur place. Le contraste est frappant entre la diversité des combinaisons échafaudées dans les mémoires politiques et militaires et le résultat final : l’expédition Duchemin/Bussy qui n’est, somme toute, dans ses conceptions comme dans son lieu d’exécution, qu’une réédition de l’expédition de Lally en 1758.