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CONFERENCES ET EXPOSITIONS

Mademoiselle Lobligeois nous donne ici un compte rendu de sa conférence du 22 mars 1992 au Musée Guimet. : “Les miniatures indiennes du musée de Chateau-Thierry”.

Cette conférence sera renouvelée le samedi 13 mars, à 15h30 au CHEAM, 13 rue Dufour, 75006 Paris. Elle est organisée par l’association “Les comptoirs de l’Inde”.

Sur le même thème, le musée de la Compagnie des Indes, à Lorient, organise une exposition du 10 mars au 10 mai 1993. Adhérents et amis du C.I.D.I.F., si vous souhaitez vous y rendre, nous pourrions peut-être y aller ensemble en demandant, par exemple à M. Sandman de nous organiser ce voyage. Faites nous savoir vos préférences de date.

J.L.B.

Présentée par Amina OKADA, Conservateur, Mireille Lobligeois dont la modestie est vraiment trop grande, a travaillé longtemps à l’E.F.E.O. sur les Établissements français de l’Inde : elle a même séjourné à Pondichéry dont elle a gardé un inoubliable souvenir. C’est dire qu’elle s’intéresse particulièrement à tout ce qui touche l’Inde, d’où sa grande curiosité pour partir à la recherche des pièces indiennes dans les musées de France, recherches qui donneront lieu bientôt, nous l’espérons, à une publication. Cette première étude sur les miniatures indiennes de Château-Thierry en est un avant-goût.

Si nous pouvons dire, sans craindre de nous tromper, que tout le monde, et chaque Français en particulier, pourrait réciter par cœur certaines fables apprises dans l’enfance, comme chacun de nous aura pu admirer au hasard des circonstances certaines illustrations de qualités des œuvres de notre grand fabuliste, je ne crois pas que beaucoup de personnes dans l’assistance ce jour-là se doutaient que ces fables avaient inspiré également un artiste de l’Inde...

Nous tenons donc à remercier chaleureusement Mireille Lobligeois de nous avoir fait partager son émerveillement devant ces miniatures abondamment commentées grâce à de nombreuses diapositives reproduisant parfaitement les originaux.

Commencé sur un ton délibérément universitaire, notre conférencière de plus en plus habitée par son sujet, s’anima peu à peu jusqu’à faire partager à tout l’auditoire son intérêt passionné pour ces images jusque dans leur moindre détail.

Anne-Marie LEGAY

 

 

LES MINIATURES INDIENNES

DU MUSEE DE CHATEAU-THIERRY

par Mireille Lobligeois

Le Musée municipal de Château-Thierry est installé dans la maison natale de Jean de la Fontaine. Qui serait allé chercher la des miniatures indiennes ?

Et pourtant... La Fontaine, qui s’est tant inspiré d’Ésope, reconnaît lui-même, dans l’Avertissement du livre VII de ses Fables, qu’il en doit une partie à “Pilpay, sage indien”. Pilpay (ou Bidpâi) est l’auteur du célèbre Panchatantra, recueil de contes issu d’une longue tradition orale dans tous l’Orient, et alors diffusé à nouveau en Asie et en Europe à travers de multiples traductions et adaptations.

La Fontaine eut vraisemblablement connaissance du Panchatantra par deux ouvrages, l’un en français (“Le Livre des lumières”), l’autre en latin (“Spécimen sapientiae Indorum veterum”). Il dut en entendre parler dans le Salon littéraire de Madame de la Sablière, où il rencontre François Bernier, rentré en France en 1669 après avoir passé huit ans à la Cour du Grand Mogol Aurangzeb. La Fontaine s’ouvrit alors au monde “fabuleux” -au sens propre du terme- de l’Orient. Quoi de plus naturel, par conséquent, de voir ses Fables illustrées en Inde : c’est un véritable “retour aux sources”.

Il fallut pourtant attendre le xixe siècle pour que se réalise une œuvre aussi logique. En ce temps-là, vivait à Paris Félix Feuillet de Conches (1798-1887), esprit curieux de tout, et passionné de La Fontaine. Il conçut l’idée de faire illustrer les Fables dans tous les pays du monde. La réalisation de ce projet fut possible grâce à sa situation de Chef du Protocole au Ministère des Affaires Étrangères : quand il voyait partir un ambassadeur, un consul, ou tout autre voyageur, il lui confiait des pages imprimées des œuvres de La Fontaine, pour qu’il fasse exécuter des illustrations dans le pays où il se rendait.

Il constitua ainsi une collection de 145 dessins occidentaux, et de 200 dessins orientaux (Égypte, Abyssinie, Chine, Japon, Inde). Cet ensemble resta dans sa famille, puis passe en vente publique en 1968, et fut alors acquis par le Musée de Château-Thierry.

Nous nous en tiendrons ici aux œuvres indiennes. Pour les faire exécuter, Feuillet de Conches s’adressa à deux officiers français, les Généraux Allard et Ventura, qui étaient alors au service de Ranjit Singh, Maharajah de Lahore. C’est pourquoi nous voyons dans sa collection un portrait de ce monarque.

Les autres peintures sont les illustrations de 59 fables, plus une du “songe de Vaux”, et des pages de titre enluminées, ainsi que des pages d’ornement. L’une des pages de titre répète plus brièvement ce que nous fait connaître le colophon qui clôt l’ouvrage : le nom de l’auteur, Imam Bakhsh Lahori, le lieu d’exécution (Attock), et la date (25 novembre 1837) – date qui pose problème, car elle est donnée aussi dans le calendrier indien et dans le calendrier musulman, et la concordance n’est pas parfaite. Que l’œuvre ait été terminée en 1837, ou en 1838, ou en 1839, peu importe en définitive : cela n’enlève rien au charme des images.

Ces images sont remarquables par leur mise en page très variée, leurs couleurs rutilantes, leur composition toujours parfaite. Nous n’avons jamais deux fois le même point de vue, que la scène se déroule dans une rue (“Le Meunier, son fils et l’Âne”), sur la terrasse d’une maison (“Le Vieillard et ses enfants”), ou dans la campagne. Les paysages se caractérisent par des ciels dorés, aux nuages souvent festonnés. Les eaux sont grises, ou plus exactement argentées, mais la poudre d’argent a terni : quel dommage que ne miroite plus la rivière, dans “Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte” ! Mais le plus étrange, c’est de voir des montagnes enneigées sur plusieurs illustrations : nous n’avons guère l’habitude de trouver le Mont-Blanc en toile de fond des Fables de la Fontaine... Souvenons-nous que ces peintures ont été faites à Attock, ville du Penjab proche de l’Himalaya, les artistes n’ont rien inventé.

Quant aux acteurs des fables, les animaux sont parfois bien typés comme un bel éléphant harnaché (“Le Rat et l’éléphant”), les bœufs blancs à bosse de l’Inde, le singe, l’âne. En revanche, d’autres sont imaginés d’après description : le lion est un tigre affublé d’une crinière postiche (“Les Animaux malades de la peste”), le loup est un renard gris (“Les Loups et les Brebis”). Certainement pas imaginés, mais maladroitement représentés sont les chats : chat lourdaud et figé en face d’un rat très vivant (“Le Chat et le Rat”). Il est étonnant aussi que les oiseaux soient stéréotypés, et dans “Le Corbeau voulant imiter l’Aigle”, l’aigle est assez proche du pigeon. Inversement, poissons et grenouilles forment des ballets étourdissants (“Les Poissons et le Cormoran”, “Le Soleil et es Grenouilles”).

Revenons à un quadrupède : l’unique représentation du cheval (“Le Cheval et le Loup”) est beaucoup plus souple que celle des autres animaux qui sont toujours figurés de profil – et c’est la seule de ces peintures qui porte la signature d’Imam Bakhsh. Cela signifie-t-il que les animaux (hormis ce cheval) ont été exécutés par ses aides ou ses élèves ? Cela est probable.

Lui-même a dû réaliser les figures humaines, toujours si vivantes et si vraies, qu’il s’agisse d’un personnage isolé (“La Forêt et le Bûcheron”), d’un petit groupe (“Les deux Amis”), ou d’une foule (“Les deux Aventuriers et le talisman”) – foule dans laquelle on remarque un soldat européen.

Un autre de ces militaires à l’uniforme français est le héros de la fable “Le petit Poisson et le Pêcheur”, alors que dans “Un Fou et un Sage” figure un cipaye (soldat indigène au service des armées européennes). “L’Huître et les Plaideurs” nous montre une autre forme d’influence occidentale : deux vaisseaux inspirés d’une image européenne du xvie ou du xviie siècle. Enfin, dans “Le Renard et les raisins”, plus rien n’est indien : la treille décorative est copiée sur un modèle probablement français.

L’iconographie européenne est encore utilisée d’une manière curieuse dans “Phébus et Borée”, où sont juxtaposés un voyageur indien et un char du soleil pris dans l’antiquité gréco-latine, alors que les nuages semblent de carton-pâte amalgame d’images d’Iran, d’Asie Centrale et d’Inde. Nuages que nous retrouvons dans l’extravagante illustration du “Songe de Vaux”, où se mêlent étrangement éléments indiens et gréco-romains – ce qui aboutit à un chef-d’œuvre dans l’insolite sinon dans l’esthétique.

On préfère s’attarder devant le beau “Songe d’un habitant du Mogol”. Car les particularités que nous avons mentionnées ne doivent pas occulter le caractère très indien de ces images. Nous voyons là les petites gens du Penjab dans leurs occupations habituelles, vêtus de costumes colorés, enturbannés chacun à sa manière.

Les différences de qualité que nous avons remarquées nous font penser qu’Iman Bakjhsh n’a pas exécuté seul ces illustrations. Étant le maître d’œuvre qui a signé l’ensemble, il a dû agencer les compositions, peindre les personnages (et le cheval), et diriger ses collaborateurs dans la représentation des animaux, des paysages. Quant aux pages d’ornement, elles éclatent d’une splendeur toute orientale.

Merci donc à Feuillet de Conches d’avoir suscité cette belle œuvre. Malheureusement ; le très mauvais papier de l’édition qu’il a utilisée rend ces images trop fragiles pour être exposées en permanence. Elles ne peuvent être montrées qu’en alternance, une par une, au Musée Jean de la Fontaine, dont elles sont un des plus beaux fleurons.