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LE MONDE DES LIVRES (5 février 1993)

 

I N D E

 

Deux jumeaux spirituels

 

Catherine Clément et Sudhir Kakar retracent les destins parallèles de Madeleine, la folle, et de Râmakrishna, le mystique bengali

 

LA FOLLE ET LE SAINT

Catherine Clément

Sudhir Kakar.

SEUIL coll. « Le champ freudien ».

 

 

En 1886, après des années d’errance et de marginalité, une pauvre délirante, connue seulement sous le pseudonyme de Madeleine, est admise à la Salpêtrière, dans le service du professeur Pierre Janet. En Inde, dix ans plus tard s’éteignait le grand mystique bengali Râmakrishna, entouré par ses disciples et vénéré de tout un peuple. Deux événements en principe sans rapport l’un avec l’autre. Voici pourtant qu’un livre rapproche ces deux figures et les éclaire l’une par l’autre en un fascinant jeu de miroirs. Cette improbable rencontre, nous la devons à une autre rencontre, celle de Catherine Clément, philosophe et romancière, et de Sudhir Kakar, un Indien de Delhi qui fut en son temps l’unique psychanalyste en activité dans cette ville[1].

 

La thèse générale est simple : Madeleine et Râmakrishna sont comme des jumeaux spirituels, nés dans des environnements totalement différents et voués par là même à des destins sans commune mesure. L’un et l’autre possèdent un tempérament hypersensible, aux franges de l’hystérie et qui s’est révélé dès la petite enfance. L’un et l’autre ont d’emblée refusé toutes les modalités classiques d’intégration sociale, comme la profession ou la fondation d’une famille. L’un et l’autre sont passés par des formes extrêmes de souffrance psychique qui les ont menés au bord du désespoir. L’un et l’autre enfin ont connu, toute ou partie de leur vie, des extases nombreuses et d’une durée quasi incroyable.

 

Vus de l’extérieur, au plus fort de leur extase, ils se ressemblent : « Ils éprouvent les mêmes contractures, la même catatonie, les mêmes arrêts de la respiration, les mêmes faims dévorantes, ils ont le même regard fixe, le même énorme sourire sur les lèvres, la même immobilité… » L’immense différence qui les sépare est uniquement d’ordre socio-religieux.

 

Répression feutrée

 

Sudhir Kakar rappelle que si Râmakrishna a pu s’épanouir comme mystique, après être passé par toutes sortes d’expériences déviantes et connu des phases de chaos mental proches de la folie, c’est que l’Inde, de son temps encore, prévoyait et même codifiait la possibilité, pour certains êtres exceptionnels, de rompre avec le « village », c’est-à-dire le monde clos des rites, des hiérarchies et des conventions sociales, pour s’en aller vers la « forêt », en quête d’une formule de salut irréductible aux formes « séculières » de la religion de caste. Et toute la force du texte de Catherine Clément consiste à montrer comment, dans la France laïque de la IIIe République, toute personne porteuse de semblables aspirations était inévitablement « piégée », condamnée à la marginalité, à la prison (ce fut aussi le cas de Madeleine) et finalement à l’hôpital psychiatrique.

 

Pourtant, Madeleine la stigmatisée, qui passe régulièrement par toutes les phases classiques du « désert », de la « nuit obscure » et du ravissement extatique, est bel et bien une mystique à part entière, l’égale à maints égards d’une Catherine de Gênes ou d’une Thérèse d’Avila. Seulement, la répression feutrée à laquelle elle est en butte décapite sans cesse ses élans mystiques et les fait dévier vers diverses formes de délire. Elle finira, après des années, par sortir de l’hôpital plus ou moins éteinte et « normalisée »…

 

Saisissante illustration de l’impact de l’époque et du milieu social sur le cours d’une vie. Un ouvrage passionnant donc, mais qui n’en laisse pas moins certaines questions pendantes. Ainsi, il est sans doute exagéré de dire que le personnage de la sainte était, dans la France de 1900, devenu aussi impossible que celui de la sorcière. Le problème est plutôt ici celui du monopole de fait exercé dans ce domaine par des structures monastiques rigides : après tout, sainte Thérèse de Lisieux fut aussi la contemporaine de Madeleine !

 

Par ailleurs, si les auteurs reconstituent bien la psychologie, et même la psychogenèse du mystique, décrivant avec une grande finesse son moi « fluide » et « perméable », ils n’abordent pas l’arrière-plan philosophique qui seul permettrait de rendre compte de la possibilité même du phénomène mystique, avant sa prise en charge par les religions institutionnalisées. On trouvera cependant chez Kakar quelques lignes de réflexion susceptibles, une fois prolongées, de mener à ces problèmes. C’est le cas notamment du dernier chapitre, très neuf de ton, qu’il consacre au personnage traditionnel du gourou indien. Il y prend ses distances vis-à-vis des interprétations « régressives» du phénomène mystique qui ont longtemps régné dans le champ freudien.

 

Michel Hulin         

 

 

 

 



[1] (1) S. Kakar est connu du public français par son livre Moksha, le monde intérieur,
              enfance et société en Inde
, Les Belles Lettres, 1985.