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QUEL AVENIR POUR LES FRANCAIS
DES ANCIENS COMPTOIRS DE L’INDE ?

 

 par André Lewin, 

ancien ambassadeur de France en Inde (1987-1991)

Texte intégral de la communication effectuée par M. André LEWIN le 24 janvier 1992 à l’Académie des sciences d’Outre-Mer.

Comme tous les Français de ma génération, je n’ai longtemps connu les comptoirs français de l’Inde (des Indes, comme on dit encore couramment) que par la litanie de leurs cinq noms que nous apprenions sur les bancs de l’école, puis par la chanson de Guy Béart, dont le subtil érotisme m’a longtemps échappé, et ne se justifie d’ailleurs en rien lorsque l’on fait connaissance de ces cinq petites unités politiques et administratives dispersées à travers le gigantesque sous-continent indien, où quatre d’entre eux forment encore aujourd’hui un Territoire de l’Union dépendant, pour beaucoup de problèmes, directement de Delhi : Pondichéry et Karikal, enclavés dans l’Etat indien du Tamil Nadu ; Yanaon, enclavé dans l’Andra Pradesh ; sur l’autre côte, Mahé, enclavé dans l’Etat du Kerala ; et enfin, Chandernagor, qui n’a plus aucune existence autonome, absorbée par l’Etat du Bengale occidental.

Je ne parlerai pas des Loges françaises, cette douzaine de petites enclaves extra-territoriales (parfois simple habitation entourée d’un minuscule territoire où se trouvent quelques cases, parfois “factorerie”, agence commerciale d’un comptoir plus important), dispersées à travers les anciennes Indes anglaises entre le Gujarat à l’Ouest et l’actuel Bengladesh à l’Est, dont la superficie totale n’excède pas 4 kilomètres carrés et qui comptaient 2.000 habitants ; notre collègue et ami De Dianous y a naguère consacré ici même une communication intéressante et fort documentée. Pendant les quatre années que j’ai passées à Delhi comme ambassadeur, je n’ai jamais entendu parler de ces Loges ; il en a été tout autrement de nos anciens établissements (et de leurs “aldées”, ces petites annexes enclavées dans l’Etat voisin) ainsi que de leurs actuels habitants, abusivement tous appelés “Franco-Pondichériens”, bien que ce nom ne plaise guère à ceux qui sont originaires d’autres comptoirs, notamment ceux de Mahé, qui tiennent beaucoup à garder leur individualité et leur personnalité. C’est donc à nos compatriotes de là-bas que je me consacrerai.

Je crois les connaître un peu. Je me suis rendu près de dix fois à Pondichéry, pour des séjours parfois prolongés ; ma première visite fut à l’occasion d’un 11 novembre, célébré “à la française” mais sous un soleil éclatant, non loin de la statue de Dupleix, devant le monument “Aux combattants des Indes françaises morts pour la patrie” toujours dressé sur la promenade du port (il est notre propriété en vertu du Traité de cession), après une messe en français à Notre Dame des Anges et avant un verre sympathique au Foyer du Soldat de la rue Lauriston, en compagnie d’une centaine d’anciens combattants des armées françaises, regroupés en une vingtaine au moins d’associations. Une Marseillaise un peu fantaisiste mais combien émouvante avait été jouée, dix fois au cours de la journée, par une clique vêtue de rouge mise à notre disposition par les autorités indiennes, cependant que les policiers de Pondichéry, avec leur fameux képi “à la française” veillaient à l’ordre.

Mais j’ai rendu visite aussi à Karikal, d’où était originaire le Ministre en chef élu du Territoire M.O.H. Farook (Indien, musulman, membre du parti du Congrès et non francophone[1]) ; je suis le premier ambassadeur à avoir visité Mahé, et si je n’ai malheureusement pas pu aller jusqu’à Yanaon (j’espère pouvoir le faire un jour en visite privée), je me suis également rendu depuis Calcutta à Chandernagor. J’ai donc visité quatre de nos cinq anciens comptoirs ; je puis dire que je m’y suis beaucoup attaché et que je resterai fidèle à mes amis. C’est d’ailleurs en raison même de mes liens affectifs avec eux que je suis aujourd’hui préoccupé de l’avenir qui les attend, eux et surtout leurs enfants et petits-enfants.

Toutefois, au sujet de Chandernagor, je voudrais commencer par une anecdote, qui montre combien les Indiens (et aussi les Franco-indiens) font de leur petit univers le centre du monde. En 1989/90 s’est tenu en Inde le Festival de la France en Inde, opération réciproque de la magnifique Année de l’Inde qui avait été organisée en France en 1985/86. Pour l’inaugurer, le Président François Mitterrand est venu en Inde ; l’une des étapes prévues de sa visite (la seconde qu’il y faisait officiellement puisqu’il y était déjà venu en 1982), était Calcutta. Quelques semaines avant le voyage, comme d’habitude, une mission préparatoire s’était rendue sur les lieux et je l’accompagnais. Je fus abordé par un indien (un enseignant, je crois), qui me demanda si le Président français allait visiter Chandernagor ; je lui répondis que non, car le temps manquait (il faut environ 4 à 5 heures de voiture sur des routes très encombrées, ou 2 heures de bateau sur la rivière Hoogly) ; il me sembla très déçu et me dit : “Comme c’est dommage, je suis sûr que le Président aurait aimé y revenir, car c’est là-bas qu’il est né !”. Tous mes efforts pour le convaincre du contraire ne servirent à rien. Peut-être avait-il lu quelque part que François Mitterrand était très lié à son ami André Chandernagor, ancien Ministre de la justice, actuel Président de la Cour des comptes ?

Quelque temps plus tard, à Calcutta, lorsque je racontai cette histoire au Président Mitterrand, celui-ci me répliqua, après avoir souri de la confusion : “Mais, oui, j’aurais bien aimé visiter Chandernagor ; ce sera pour la prochaine fois”.

Je n’insisterai pas sur les données géographiques et historiques de nos anciens établissements, ni sur la manière dont ils furent cédés à l’Inde indépendante ; tout cela est déjà bien connu. Mais je constate un certain “oubli des comptoirs des Indes” (pour paraphraser le titre de l’excellent ouvrage de Roger-Pol Droit “L’oubli de l’Inde”) ; Pondichéry ne figure pas dans l’Encyclopédia Universalis, et la littérature qu’elle a suscitée, fort nombreuse pourtant, n’a été jugée digne de figurer ni dans les “Littératures des îles de l’Océan Indien” de Jean-Louis Joubert (paru en 1985), ni dans les “Ecrivains de langue française/Afrique noire/Maghreb/Caraïbes/Océan Indien” de la Revue du Livre de janvier-mars 1986[2]. Pire encore, l’existence de nos anciens établissements et de ses milliers de locuteurs francophones de nationalité française ou indienne reste totalement ignorée par le Haut Conseil de la Francophonie dans son “Etat de la francophonie dans le Monde – données 1991”.[3]

Je n’aurai pourtant pas sur ces anciens établissements le regard nostalgique ou fasciné de l’historien, comme celui que nous font découvrir Guy Deleury dans son “Anthologie des voyageurs français (1750-1820)” parue chez Laffont dans la collection Bouquins, ou Jean-Marie Lafont, qui pourchasse inlassablement à travers l’Inde le souvenir français, ou encore Jacques Weber ; je n’aurai pas l’imagination du romancier, puisque quelques livres passionnants tournent autour des événements de Pondichéry (Rose Vincent avec “Le temps d’un royaume”, ou Irène Frain avec “Le nabab”) ; je ne ferai pas non plus l’analyse d’un chercheur, comme Paul Michalon qui a soutenu en 1990 à l’Université d’Aix-Marseille un excellent mémoire de sociologie intitulé “Des Indes Françaises aux Indiens Français, ou comment peut-on être Franco-Pondichérien ?” ; je me garderai d’avoir l’exaltation mystique de ceux qui n’accordent de valeur qu’aux enseignements de l’Ashram de Sri Aurobindo ou aux rêves futuristes et à l’existence exaltante de la cité d’Auroville, née d’une idée de “La Mère”[4] ; je ne suivrai pas les guides de voyages qui y découvrent une typique sous-préfecture française des Tropiques ; mais surtout, je m’efforcerai de ne pas avoir la verve caustique des quelques journalistes français qui, faute d’avoir creusé le sujet, ne voient en Pondichéry qu’un “Clochemerle sur Coromandel”.

Je me bornerai à livrer mes impressions, à évoquer quelques souvenirs, à citer quelques faits et chiffres, à énoncer quelques problèmes, à présenter quelques solutions et à rappeler que je resterai disponible pour œuvrer, aux côtés de ceux qui le souhaitent, à l’avenir de nos compatriotes de là-bas.

A mon avis, les menaces qui pèsent sur l’avenir de nos compatriotes des comptoirs sont de trois ordres : celles qui résultent de l’Inde, celles qui résultent de la France, et celles qui résultent d’eux-mêmes. Les solutions exigent donc une réflexion et une action à ces trois mêmes niveaux.

 

 

I- LES MENACES

A : LES MENACES INDIENNES

On connaît la fameuse formule de Nehru, alors Premier Ministre et Ministre des affaires étrangères, déclarant, lorsqu’ il eut signé avec l’ambassadeur Stanislas Ostrorog le Traité de Cession du 28 mai 1956, que Pondichéry serait en Inde une fenêtre ouverte sur la France. Depuis lors, il faut bien le reconnaître, le gouvernement de Delhi n’a jamais manifesté vis-à-vis de la situation spécifique reconnue à la France et à ses ressortissants la moindre réticence et a même cherché, au cours de ces dernières années, à pousser la France et ses entreprises industrielles ou institutions culturelles à mieux utiliser Pondichéry comme “tête de pont” pour ses relations avec l’Inde, ou tout au moins avec le Sud de l’Inde.

Il y a cependant eu quelques alertes qui doivent nous inciter à la vigilance. Il y a en effet deux types de menaces, les unes spécifiques sur le problème des retraites, les secondes, globales et plus dangereuses à terme, sur le maintien de l’existence même du Territoire de Pondichéry.

D’abord, l’on doit constater la curiosité persistante que manifestent les services bancaires et fiscaux indiens à l’égard des pensions et retraites versées aux ressortissants français de Pondichéry ; une ou deux fois par an, ceux-ci à ce sujet interrogent le Consulat général de Pondichéry ou l’ambassade. Nous n’avons jamais accepté de répondre dans le détail, nous bornant à donner des sommes globales, dont on sait d’ailleurs qu’une partie est versée en France et ne transite pas par le territoire indien. De plus, dans le projet de convention fiscale tendant à éviter les doubles impositions (pas encore ratifié par les deux pays) qui doit remplacer l’ancienne convention de 1970, la situation particulière des pensionnés de Pondichéry est spécifiquement mentionnée et en principe réglée de manière satisfaisante.

Cette “inquisition fiscale” est évidemment liée à l’impression, globalement ressentie en Inde, que les Franco-Pondichériens se voient verser en devises des allocations substantielles par la France ; qu’à ce titre, nos retraités même de niveau modeste disposent de revenus largement supérieurs à la plupart des salaires d’activité perçus par les Indiens[5] ; et qu’enfin, la grande majorité d’entre eux ne font pas fructifier cet argent de manière constructive en l’investissant dans des secteurs économiques d’avenir, mais au contraire, on leur reproche de l’utiliser au jour le jour, parfois de manière ostentatoire, voire en le prêtant à des taux usuraires.

Il y a quelques années, en 1988 je crois, l’un des plus dynamiques Lieutenant-Gouverneurs du Territoire de Pondichéry[6], le Général Dayal, pourtant très bien disposé vis-à-vis de notre pays et du fait français à Pondichéry, convoqua même les représentants de la Communauté française et leur tint un langage tout militaire, leur reprochant de thésauriser leurs avoirs et les incitant vigoureusement à investir pour le développement du Territoire. Cette entrevue tumultueuse au Palais du Lieutenant-Gouverneur (l’ancien Palais du Gouverneur français[7]), inquiéta fort les Franco-Pondichériens, qui ne manquent évidemment pas d’arguments pour se défendre (dépenses liées aux études de leurs enfants, qui doivent aller en France, etc...). La nécessité pourtant pour eux de faire davantage pour assurer l’avenir de leurs propres enfants sur place est évidente, et, j’y reviendrai, il me semble aussi qu’ils doivent se mobiliser davantage.

Diverses mesures administratives de détail édictées par l’administration indienne sont ressenties comme de réelles vexations par les Franco-Pondichériens et comme une entorse à la liberté de circulation et d’établissement : ainsi, l’instauration en 1989 d’une autorisation de séjour d’un an renouvelable assortie d’une taxe (de 440 roupies, ramenée par la suite à 100 roupies), corrigée cependant l’année suivante par la création, pour l’ensemble des étrangers souhaitant vivre en Inde, d’un visa de séjour longue durée de cinq années. Sans être formellement contraires aux textes, ces mesures montrent cependant que les autorités indiennes ont tendance à traiter les Franco-Pondichériens comme des “étrangers comme les autres”, alors que ceux-ci souhaitent être considérés de manière spécifique.

D’autres menaces sont plus globales et risquent de porter atteinte aux dispositions mêmes que prévoit le Traité de 1956. Elles consistent surtout à vouloir supprimer l’autonomie des anciens établissements en les intégrant aux Etats indiens dans lesquels ils sont enclavés. Cette absorption a déjà été réalisée pour Chandernagor, rattachée à l’Inde et intégrée à l’Etat du Bengale après la consultation électorale du 19 juin 1949 et le Traité de cession du 2 février 1951 ; les douze “loges” avaient déjà été remises à l’Inde (sans le referendum théoriquement indispensable en vertu de la Constitution de 1946) le 6 octobre 1947. Le problème pourrait donc se poser pour Pondichéry et Karikal (Tamil Nadu), Yanaon (Andra Pradesh) et Mahé (Kerala).

Il faut reconnaître que l’administration, par le gouvernement élu de Pondichéry, de quatre petits territoires peu peuplés et aussi dispersés à travers l’immense pays qu’est l’Inde, est une aberration en termes de gestion et de logique, d’autant qu’aucun des quatre anciens comptoirs français ne dispose d’un aéroport proche[8] et que les liaisons par route ou fer sont longues et pénibles. Le Lieutenant-Gouverneur de Pondichéry est représenté dans les autres parties de son territoire par un Administrateur. Les gouvernements locaux élus de Madras (Tamil Nadu), Hyderabad (Andra Pradesh) et Trivandrum (Kerala) pourraient fort bien estimer qu’il importe de mettre fin à ce régime et mettre la main sur ces enclaves, encore que le profit économique ou le gain de population serait pour eux infime ; ce serait plutôt une question de principe et de rationalisation.

Sauf en de rares occasions, le problème n’a cependant pas été posé par le gouvernement fédéral de Delhi ou par le gouvernement de Madras (les deux autres Etats ne semblent jamais avoir abordé ouvertement la question). Les gouvernements dirigés par des leaders du Congrès (Nehru lui-même, puis Indira Gandhi et Rajiv Gandhi, de même qu’actuellement Narasimha Rao) ne remettent évidemment pas en cause la signature donnée en 1956 par le premier dirigeant de l’Inde indépendante ; mais, après la défaite électorale d’Indira en 1977 et la constitution du gouvernement dominé par la coalition Janata, le Premier Ministre Morarji Desai s’exprima à ce sujet de manière suffisamment inquiétante et précise pour justifier une protestation française immédiate et l’envoi à Delhi d’un Secrétaire d’Etat ; le projet de rattachement de Pondichéry à Madras fut alors rapidement abandonné.

Il y eut une nouvelle alerte au début de 1990, alors que le Congres de Rajiv Gandhi avait perdu les élections nationales et qu’un gouvernement dirigé par V.P. Singh venait d’accéder au pouvoir à Delhi, cependant qu’un gouvernement DMK (le parti régionaliste Tamoul) très anti-Congressiste gouvernait à Madras ; en outre, le parti du Congrès, avec Farooq, avait également perdu le pouvoir à Pondichéry et un Ministre en chef proche du DMK y dirigeait le gouvernement local. C’est dans cette conjoncture plutôt défavorable que le Lieutenant-Gouverneur nouvellement nommé à Pondichéry par le gouvernement V.P. Singh, une dame originaire de la région de l’Haryana près de Delhi, ancienne militante rurale et sociale, ne parlant ni le tamoul, ni l’anglais ni évidemment le français, Madame Chandrawati, fit à un journal de Delhi des déclarations étonnantes.

Elle semblait découvrir qu’il y avait à Pondichéry des Français et des Indiens francophones, des établissements culturels et scientifiques français, des pensions versées par la France, tout un passé français encore vivant ; elle s’en étonnait fort et se demandait si Nehru n’avait pas eu tort de laisser se créer une telle situation, alors que rien de semblable n’existait pour les anciens territoires portugais, et que l’Angleterre de son côté ne versait aucune pension à ses retraités. Il est clair qu’elle souhaitait qu’il soit mis fin rapidement à une telle aberration. Pour elle, la présence de Français à Pondichéry était “a nuisance” (une chose négative, sinon néfaste).

Huit jours après ces étranges propos (heureusement parus dans un journal pas très répandu), je me rendis à Pondichéry avec une promotion d’auditeurs de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Madame Chandrawati nous reçut dans le palais gubernatorial devant une montagne de sandwichs un peu desséchés (elle-même était végétarienne) et une conversation difficile s’engagea avec l’aide d’un interprète qui traduisait mon anglais en hindi et son hindi en français. Elle découvrit en cette occasion qu’il y avait à Pondichéry un Consulat général de France ; elle apprit l’existence du lycée et des autres institutions françaises qui y existaient et comprit que le gouvernement français s’intéressait concrètement à Pondichéry, comme le prouvaient le fréquent passage de délégations et de personnalités et l’effort financier consenti par Paris. Visiblement abasourdie par tant de découvertes, mais peut-être pas tout-à-fait convaincue encore, elle nous laissa repartir vers le Ministre en chef, qui nous réserva le meilleur accueil. Quelques mois plus tard, d’ailleurs, Madame Chandrawati fut mutée par le gouvernement de Delhi, après un temps de séjour anormalement bref.

C’est qu’entretemps, j’avais évidemment alerté sur ces propos les instances fédérales à Delhi. Le Ministère des affaires étrangères, en particulier, avait immédiatement réagi en nous rassurant sur les intentions de Delhi : il n’était pas question de remettre en cause les dispositions du Traité de 1956 non plus que le statut de Pondichéry, et Madame Chandrawati s’était exprimée sans connaître le dossier et sans avoir quelle que compétence que ce soit en matière de politique étrangère.

Je dois dire que nous avions également reçu de précieux renforts de la part de plusieurs Indiens éminents, historiens ou politiques, qui eux, connaissaient fort bien l’affaire. Je me souviens en particulier d’un long article publié dans le Times of India du 12 avril 1990 sur ce sujet, intitulé “Pondicherry and Goa : historical contrast”[9] ; il était rédigé par M. Kewal Singh, qui fut nommé en 1954 Haut commissaire indien à Pondichéry et signa le 1er novembre 1954 avec l’envoyé spécial du gouvernement français Pierre Landy l’acte de transfert de pouvoirs. M. Kewal Singh, qui termina sa carrière diplomatique comme Secrétaire général du Ministère des affaires étrangères, et qui est en train d’écrire ses Mémoires, connaissait également fort bien le dossier de Goa, puisque ce fut lui qui tenta de négocier avec Lisbonne un transfert pacifique de cette province d’outre-mer portugaise, qui fut finalement récupérée par l’armée indienne en 1961[10] ; il put donc “river son clou” à Madame Chandrawati, dont il dénonça l’absence de culture historique et de sens politique, comparer les attitudes de la France et du Portugal, expliquer la position de Nehru, et justifier les dispositions du traité sur le droit d’option de nationalité des Pondichériens et sur le maintien des institutions culturelles et scientifiques françaises.

Ceci dit, une conjoncture défavorable pour la France et Pondichéry peut à nouveau se produire un jour en Inde. Les témoins de l’histoire auront disparu et moins de voix s’élèveront pour expliquer. La dynastie Nehru, qui fut à l’origine de cette négociation et qui avait des sympathies pour la France, affirmées avec Indira, encore perceptibles chez Rajiv, est éloignée des affaires publiques pour longtemps. Il n’est donc pas dit que le temps joue encore pour nous à Delhi. Tout alors, dépendra des réactions de la France.

B LES MENACES DU COTE DE LA FRANCE

Je crains que malheureusement, Paris n’accorde qu’une importance très relative aux réalités et aux problèmes de Pondichéry ; certes, Paris paie impeccablement les pensions et retraites, modernise et informatise le Consulat général, et gère avec une réelle générosité, mais aussi avec une rigueur croissante, les crédits dispensés au titre des diverses allocations, secours, bourses, ou ceux prévus pour d’importantes actions d’enseignement, de formation professionnelle, de recherche scientifique, de coopération universitaire, de travaux de sciences sociales ou humaines, etc.... Tout ceci représente annuellement environ 120 millions de francs pour les pensions, et plus de 42 millions de francs pour les interventions diverses[11].

En une période de restrictions budgétaires, la tendance est évidemment à se montrer plus sélectif et moins généreux. Déjà, la simple tendance démographique réduit année après année le nombre des pensionnés et, partant, le montant des pensions versées. Mais il y a peu de chances que les crédits d’intervention directe augmentent sensiblement au cours des prochaines années.

Aussi n’est-il pas impossible que les instances parisiennes se demandent un jour si le jeu en vaut la chandelle, et s’il ne conviendrait pas de laisser progressivement le dossier se refermer doucement. Il y a déjà plus de Franco-pondichériens installés en France qu’à Pondichéry même (bien qu’un grand nombre d’entre eux retournent finir leurs jours dans leur terre d’origine).

Certes, les Pondichériens et les Français des autres comptoirs sont fort habiles à faire valoir leurs droits, leurs successifs délégués élus au Conseil Supérieur des Français de l’Etranger se montrent fort actifs et mobilisent des sympathies politiques variées. Des hommes politiques français éminents visitent Pondichéry : Michel Rocard (alors ministre de l’agriculture), Didier Bariani (alors Secrétaire d’Etat), Raymond Barre, les sénateurs Guy Penne, Charles de Cuttoli, Bayle, d’autres encore (et ce n’est pas uniquement le potentiel électoral des Français de Pondichéry qui justifie à lui seul ces régulières visites). Le bateau-école Jeanne d’Arc a fait au large du port une escale remarquée, l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale y a envoyé une partie de sa promotion, le Conseil Régional de la Franche-Comté y envisage des projets.

Malgré cela, un certain oubli, une certaine indifférence, un certain agacement s’installent à propos de Pondichéry. L’éloignement du territoire au Sud de l’Inde, l’étroitesse de la population française ou au sein d’une masse indienne de plus en plus nombreuse, le fait que beaucoup de Français ne soient même pas francophones, le volumineux et abusif contentieux de la nationalité qu’engendre trop visiblement le désir de bénéficier des avantages sociaux français, les évidentes magouilles électorales au regard desquelles les pratiques corses sont un modèle de transparence, tout ceci contribue à desservir la cause de la communauté française de Pondichéry. Les reportages critiques de la télévision ou les acerbes articles de quelques journalistes contribuent à assombrir le tableau.

D’ici une génération, il n’y aura pratiquement plus de pensions civiles et militaires versées à Pondichéry[12], et cette source d’aisance, voire de richesse, pour une partie au moins de la communauté française sera définitivement tarie. L’armée, qui constituait pour celle-ci l’un des débouchés majeurs, recherche aujourd’hui des qualifications plus sophistiquées que celles qu’offrent les jeunes Pondichériens. Il ne restera sur place que les enfants et petits-enfants des ex-pensionnés (qui, comme certains l’ont remarqué avec une certaine acrimonie, n’auront jamais vu leurs parents travailler), sans doute mieux éduqués et mieux formés que leurs anciens, mais sans perspectives réelles d’emploi sur place. Déjà à l’heure actuelle, le pourcentage d’actifs dans la population franco-pondichérienne n’est que 8,7 % de la population totale (12,5 % des adultes, étudiants exclus).

Que deviendra alors cette communauté de nos compatriotes paupérisés, sous-employés, qui se sentiront abandonnés au milieu d’une population indienne que le souvenir des différences de fortune passées rendra peu indulgente, au point que des incidents susceptibles de peser sur les relations franco-indiennes ne peuvent être exclus. Cependant que le gouvernement indien s’étonnera que la France montre si peu d’empressement à s’intéresser au sort difficile d’une population que la signature de la France au bas d’un Traité international a perpétuée.

Jusqu’ici en effet, le gouvernement français n’a pas défini de politique à long terme pour la population française des anciens comptoirs, non plus qu’elle n’a tracé de perspectives d’avenir pour nos actions à Pondichéry. Ce que nous y faisons est intéressant et non négligeable, mais cela ne témoigne pas d’une prise de conscience réelle du potentiel que représente, dans une Inde en pleine transformation économique et en plein développement technologique, et aux portes du monde de l’Asie du Sud-Est, une position stratégiquement (je ne donne pas à ce terme sa seule acception militaire, évidemment) aussi bien placée que Pondichéry.

On peut bien sûr concevoir que d’ici vingt ou trente ans, la France décide de rapatrier vers la métropole tous nos ressortissants qui le souhaiteront ; mais a-t-on prévu ce que sera financièrement et socialement une telle opération pour une communauté d’une importance comparable à celle de Briançon, Foix ou Castelnaudary ? Sans compter tous les débats politiques, tous les déchirements humains, toutes les difficultés avec les autorités locales indiennes, qu’un tel rapatriement entraînerait s’il devait être entrepris. Tout cela vaut la peine de commencer à y penser sans tarder.

A l’inverse, on pourrait penser que les responsables français aient décidé de tout mettre en œuvre pour assurer à cette communauté une vie sur place convenable, un avenir sérieusement préparé en liaison avec le gouvernement indien, avec les autorités locales de Pondichéry, avec les représentants de la communauté française elle-même. Ceci implique également une sérieuse réflexion et un programme à démarrer dès maintenant.

La vérité oblige à dire que si l’administration française (affaires étrangères, éducation nationale, formation professionnelle, etc...) continue à tenir honnêtement ses obligations et à même savoir faire preuve d’esprit d’initiative et d’innovation, le pouvoir politique (parlement et gouvernement) n’a pas encore entamé de réflexion pour choisir en toute connaissance de cause entre les deux options.

Au cours des années que j’ai passées à Delhi, j’ai en vain tenté de susciter au moins la création d’un groupe d’études sur ce sujet, qui eût été composé de personnalités qualifiées et de responsables politiques de tous bords, qui aurait pu proposer au gouvernement des choix possibles. J’ai tenté en vain de faire inscrire ce problème à l’ordre du jour des entretiens entre les deux Premiers Ministres Michel Rocard et Rajiv Gandhi. J’ai tiré une sonnette d’alarme dans mon rapport de fin de mission, en mars 1991, et j’espère y avoir finalement intéressé Madame Catherine Tasca, Ministre délégué chargé de la Francophonie.

C : LES MENACES PROVENANT DE LA COMMUNAUTE FRANCO-PONDICHERIENNE ELLE-MEME

Paradoxalement, l’attitude d’une partie de la communauté franco-pondichérienne elle-même peut être qualifiée de “suicidaire”, dans la mesure où, jusqu’à une période récente, beaucoup d’entre eux se préoccupaient davantage de faire valoir individuellement leurs droits acquis et de les pérenniser en les gérant au jour le jour, plutôt que de préparer méthodiquement l’avenir de leurs descendants. Certains indices plus encourageants apparaissent cependant, j’y reviendrai.

Mais l’évolution démographique et l’émigration vers la France vont inéluctablement diminuer le nombre des Franco-Pondichériens. Les très strictes mesures de contrôle des immatriculations imposées au Consulat général à la suite d’ une inspection du Ministère des affaires étrangères, et que facilitent l’informatisation de ses services, ont notablement réduit le nombre des inscriptions, ainsi que les prérogatives qui en résultent (liste électorale, attribution éventuelles de secours, bourses scolaires, etc...), tout en accroissant fortement le contentieux de la nationalité.

Au 31 décembre 1990, la communauté française des quatre anciens établissements était composée de 8.060 immatriculés, dont 6.300 adultes et 1.760 enfants ; de plus, 847 dossiers étaient en instance. Par rapport à 1989, ce chiffre est en réduction de ... 5.660.

En onze ans (1980-1990), 858 actes de naissance ont été dressés, soit chaque année un nombre de naissance sur place variant de 61 à 90, avec une légère tendance à la baisse, ce qui montre un taux de natalité en diminution, et divergeant nettement des taux de natalité des Tamouls indiens. Il faut encore y ajouter les demandes de transcription d’actes de naissance pour des Français par filiation ou mariage (en vertu du Code français de la nationalité) ainsi que pour ceux qui peuvent prouver qu’eux-mêmes, ou leurs parents, auraient eu le droit d’exercer en 1963 l’option de nationalité prévue par le Traité mais n’avaient pu, pour diverses raisons, l’exercer effectivement, et dont le contrôle exige de longues vérifications ; le nombre de transcriptions annuelles (qui devrait aller en diminuant) a varié de 178 (en 1987) à 601 (en 1989), avec une moyenne de 300 environ.

En 1982, 600 jeunes gens de 17 ans sont encore recensés pour le service militaire (que beaucoup sont cependant dispensés d’accomplir) ; il n’y en a plus que 250 en 1989. Le chiffre des électeurs est passé de 6.975 inscrits (dont 3.048 voteront par correspondance) en 1988 à 4.799 en 1990.

Il faut également tenir compte des départs (définitifs ou non) vers la France, où la population franco-pondichérienne est d’ores et déjà nettement plus importante que sur place (probablement une vingtaine de milliers). Ainsi, pour les 237 recensés de 1985, 192 étaient partis pour l’étranger (essentiellement en France), et en 1989, il y avait 192 recensés sur place et 254 départs (ces derniers chiffres ne concernent évidemment que la population mâle astreinte en principe au service militaire).[13]

A terme, cette population, même si elle devait rester identique en valeur absolue, sera progressivement de plus en plus noyée au milieu d’une population indienne en forte augmentation ; forte de 350.000 âmes en 1945, la population du territoire de Pondichéry (pour les 4 anciens comptoirs) dépasse 600.000 au recensement de 1981 et approche actuellement des 700.000. Les Franco-Pondichériens représentent donc environ 1 % de ce total.

L’évolution démographique n’est pas le seul élément qui menace l’avenir de la communauté franco-pondichérienne. J’ai déjà parlé de leur tendance à privilégier la thésaurisation de leurs avoirs et l’acquisition de biens immobiliers ou mobiliers, plutôt que les investissements productifs. Mais il y a aussi leur irréductible individualisme, ce en quoi ils se révèlent effectivement parfaitement semblables à leurs compatriotes de métropole, et leur non moins irréductible “esprit de clocher” ou même “esprit de caste ou de clan”, ce en quoi ils montrent qu’ils restent tout aussi fondamentalement Indiens !

La diversité des associations qui fleurissent dans les anciens comptoirs est un exemple typique de cette situation, qui a, sous couvert de représentativité des intérêts, l’inconvénient de multiplier les divergences locales, les conflits de personnes, les rivalités socio-professionnelles, les jalousies individuelles, les affrontements idéologiques et politiques, voire les appartenances à des castes, tout en empêchant pratiquement toute possibilité d’action commune ou même de véritable réflexion sur l’indispensable solidarité. Le déroulement des campagnes électorales (pour le Conseil Supérieur des Français de l’Etranger, notamment) est un édifiant exemple de cette situation, à coté de laquelle les pratiques électorales corses sont un modèle de transparence et de rigueur.

Les associations reconnues par le Consulat général (ou connues de lui) dépassent largement la trentaine. Citons près de vingt amicales militaires[14], 5 associations “culturelles”, deux associations de parents d’élèves, 3 Unions (les Français de Karikal, de Mahé et de Yanaon), une Mutuelle des Créoles, plusieurs sections locales de partis politiques métropolitains, sans compter divers regroupements aux objectifs humanitaires ou économiques. Toutes les amicales militaires et plusieurs des associations civiles sont présidées par d’anciens militaires. Il existe aussi, heureusement, toute une série d’œuvres humanitaires, religieuses ou laïques, dont les responsables, métropolitains, Franco-Pondichériens ou Indiens, se dévouent sans compter, souvent dans des conditions très précaires, en faveur des Franco-Pondichériens et des Indiens déshérités, malades ou handicapés.

Toutes les tentatives (j’ai moi-même essayé d’en susciter, y compris après mon retour en France) pour fédérer ces associations ou au moins les amener à travailler en commun, se sont rapidement avérées illusoires et inopérantes.

Enfin, un facteur supplémentaire de faiblesse pour la communauté franco-pondichérienne provient de la présence sur place de quatre catégories de Français qui vivent, travaillent, habitent, se divertissent, se réunissent dans des univers largement séparés, comme s’ils appartenaient à des mondes différents qui co-existent sans réellement se fréquenter, se connaître ou s’apprécier.

J’ai déjà parlé des Franco-Pondichériens, qui constituent le nombre le plus important et qui sont à vrai dire les seuls pour lesquels existent de véritables problèmes, dont il convient de s’occuper.

Une deuxième catégorie de Français se trouve là en raison de l’existence de la première et grâce au statut spécifique de Pondichéry : il s’agit des fonctionnaires du Consulat Général, des enseignants “expatriés” du Lycée ou des autres établissements d’enseignement ou de formation, des chercheurs de l’Institut Français de Pondichéry et de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, etc... Ils sont une centaine au total, familles comprises. Totalement dévoués à leur tâche, le plus souvent ouverts à l’Inde et à ses traditions, parfois installés de longue date, ils n’en forment pas moins une communauté à la mentalité “expatriée” qui, à quelques exceptions près, fréquente peu les Franco-Pondichériens, lesquels le leur rendent bien et les considèrent un peu comme les lointains continuateurs des anciens fonctionnaires de la colonie, dont ils ont souvent repris les habitudes et les maisons dans la “Pondichéry blanche” proche de la mer.

Une troisième catégorie de Français installés à Pondichéry, deux cents environ au total, y a été attirée par la philosophie de Sri Aurobindo et les enseignements de la “Mère”. Unis autrefois dans la même ferveur, ils se sont plus tard divisés, à la suite de complexes dissensions philosophiques, mais surtout financières et juridiques, entre les fidèles de l’Ashram, qui vivent en ville et y travaillent (souvent dans l’enseignement, dispensé en français à des enfants dont beaucoup viennent de toutes les régions de l’Inde), et ceux d’Auroville, aux portes du Territoire, qui s’y livrent aux activités les plus diverses en fonction de leurs aspirations et de leurs capacités, pour couvrir les besoins de la cité, lui fournir ses ressources, et assurer son futur développement : ils sont actuellement au nombre de 170 environ, ce qui fait du groupe français, dont certains membres sont là depuis vingt ans, le plus nombreux groupe national après les Indiens eux-mêmes ; leur influence sur le fonctionnement d’Auroville est donc importante. Leurs relations avec les expatriés français ou avec les Franco-Pondichériens dépendent largement de l’attitude qu’adoptent à leur égard les successifs Consuls généraux et leurs collaborateurs ; les deux derniers, fort heureusement, ont largement ouvert leurs portes aux “Aurovilliens”, et j’ai moi-même visité à trois reprises la cité, où l’on constate, même si l’on n’en est pas un adepte, un bel enthousiasme, une réelle sérénité et d’heureuses réalisations économiques, sociales, culturelles et techniques.

Il faut dire enfin un mot des quelques responsables d’organisations humanitaires, ainsi que des religieux ou religieuses d’origine française, qui mènent, le plus souvent dans la discrétion et fréquemment dans la pénurie, une action digne d’éloges en faveur de Franco-Pondichériens ou d’Indiens défavorisés : orphelins, lépreux, handicapés...

Ces quatre catégories coexistent sans réellement s’interpénétrer, et si leurs relations sont en général convenables, leur commune présence ne constitue cependant pas la synergie en faveur du “fait français” que l’on pourrait en attendre.

 

 

II - ESQUISSE DE SOLUTIONS POSSIBLES

Il devient urgent pour la France, compte-tenu de l’évolution démographique, économique, culturelle et psychologique de la communauté franco-pondichérienne, de se doter d’une structure de réflexion sur l’avenir de Pondichéry et des autres anciens établissements. Sinon, comme j’ai tenté de l’expliquer, nous nous retrouverons en l’espace d’une génération devant une situation difficile qui concernera dix mille de nos compatriotes dont nous n’aurons su, ni organiser la survie convenable sur place, ni prévoir le rapatriement sur la France si tel devait être leur vœu ou leur destin. Ce problème provoquera alors des débats politiques délicats en France et pèsera nécessairement sur les relations entre la France et l’Inde.

Nous avons encore, mais tout juste, le temps d’y penser, puis de définir et de prendre les mesures nécessaires. Il s’agit là d’une indiscutable responsabilité gouvernementale française, mais à laquelle il convient bien sûr d’associer pleinement les Franco-Pondichériens, et dont il faudra, le moment venu, discuter au niveau gouvernemental avec les autorités indiennes.

J’espère que le gouvernement, le parlement et les administrations concernées, se saisiront sans tarder de cette question. Dans un premier temps, il me paraît indispensable que soit créé un comité de réflexion, auquel seraient associées des “personnalités qualifiées”[15] afin d’étudier les différentes options possibles (en réalité, elles ne sont vraiment que deux : que la France décide de rester présente à Pondichéry selon le Traité et de s’en donner les moyens ; que la France décide de proposer à ceux des Franco-Pondichériens qui le désirent de s’installer en France et préparer leur insertion, en dédommageant individuellement et une fois pour toutes ceux qui souhaitent demeurer sur place et qui en fait sinon en droit deviendraient Indiens).

Peut-être d’ailleurs l’Académie des Sciences d’Outre-mer pourrait-elle jouer un rôle d’aiguillon à cet égard, en créant une commission chargée de suivre le dossier de Pondichéry.

A : DEFINIR PUIS APPLIQUER UNE POLITIQUE DE LA FRANCE

Je me place personnellement plutôt dans la première hypothèse, pour toutes sortes de raisons historiques, psychologiques, humaines, mais aussi économiques, culturelles et politiques. Il est même probable que cette option ne serait pas plus coûteuse pour la France que la poursuite de l’action actuelle, car il suffirait de décider qu’outre les dotations budgétaires déjà prévues annuellement, le montant actuellement versé pour les retraites et pensions (un peu plus de cent millions de francs par an) serait affecté, au fur et à mesure de la disparition des bénéficiaires, à un fonds pour le développement de Pondichéry, qui servirait au financement total ou partiel de certaines des actions qui seraient décidées.[16]

Il faudra également se fixer une priorité géographique : compte-tenu des intérêts en cause et des moyens à mettre en œuvre, c’est évidemment Pondichéry elle-même qu’il faudra privilégier, quels que déchirements que l’on puisse éprouver et quelle que sympathie l’on puisse ressentir pour les communautés françaises de Karikal, Yanaon et Mahé[17], qui pourront au mieux bénéficier, comme d’ailleurs c’est déjà le cas (et comme ce l’était du temps des Comptoirs), des retombées de notre effort principalement axé sur la capitale du Territoire.

Je pense aussi qu’une redéfinition de notre action à Pondichéry devrait aller de pair avec une réorganisation de notre dispositif consulaire dans le Sud de l’Inde, où, en raison du poids administratif de notre ancien comptoir, nous sommes à peu près absents en dehors de quelques Alliances Françaises ; nous devrions être présents à Madras (où nous avons totalement fermé notre représentation consulaire au moment où nous avons ouvert Pondichéry) et à Bangalore, par exemple en y ouvrant des chancelleries détachées ou des représentations commerciales et en faisant du Consulat général de Pondichéry un “Consulat Général de France en Inde du Sud et à Pondichéry”. Une autre solution (préconisée par le dernier Consul général de Pondichéry) pourrait être de transférer le Consulat Général à Madras ou à Bangalore, deux villes très importantes et très dynamiques, d’où l’on peut mieux rayonner que depuis Pondichéry, en laissant dans cette dernière ville un consulat moins important. Mais il y aurait quelque paradoxe à adopter cette solution si nous voulons rendre crédible aux Indiens notre nouvel effort en faveur de Pondichéry.

Une fois l’option retenue, les idées ne manqueront pas. J’en ai naguère formulé quelques unes, dont certaines devraient être concertées avec les autorités indiennes. Je les livre ci-après en vrac :

1. ajustement plus poussé des systèmes d’enseignement français et indien depuis le primaire jusqu’au supérieur ; la nouvelle Université centrale (c’est-à-dire fédérale) de Pondichéry cherche à s’axer sur la coopération avec la France, cependant que le précédent Ministre de l’Education du Territoire a formulé des demandes de coopération très précises ; le proviseur du Lycée français a étudié de son côté un intéressant projet d’évolution de son établissement vers un véritable “pôle d’éducation et de culture” françaises, tamoules et même bilingues (franco-anglais) ainsi que d’ambitieuses mais opportunes propositions de meilleure prise en charge des écoles indiennes à programmes français (où pourraient trouver place les 600 jeunes Français qui ne sont actuellement pas scolarisables au Lycée et à Saint Joseph de Cluny).

2. intensification de la coopération franco-indienne pour la formation professionnelle, et meilleure liaison de cette dernière avec les entreprises françaises cherchant à s’installer en Inde et qui pourraient y trouver un personnel formé parlant à la fois notre langue, l’anglais et une ou plusieurs langues indiennes. Le Centre de formation professionnelle de Pondichéry, conçu et opéré par l’AFPA, que j’ai inauguré en 1987 aux côtés du Secrétaire d’Etat Didier Bariani et d’Isabelle Renouard, Directeur des Français de l’Etranger au Ministère des affaires étrangères, est évidemment l’instrument désigné d’une telle action. Sa présence remarquée et utile, en 1991, à la Foire du Cuir de Madras est un exemple d’action à entreprendre.

3. activités communes de recherche scientifique et technique (avec l’Institut Français de Pondichéry et l’Ecole Française d’Extrême Orient, fortement implantés à Pondichéry, mais dont les travaux sont peu connus dans le Nord de l’Inde) et participation au processus de discussion et de décision, au moins avec voix consultative, de chercheurs appartenant à des institutions nationales de l’Inde. Je sais que pour toutes sortes de raisons juridiques, financières, administratives et scientifiques, parfaitement compréhensibles, les responsables de ces institutions sont résolument opposés à cette dernière proposition et font valoir les coopérations déjà entreprises avec les chercheurs indiens. En outre, le texte du Traité leur donne raison. Mais à mon avis, ils font un dangereux pari de “tout ou rien”. Le Traité disparaîtra si la communauté franco-pondichérienne dont la présence le sous-tend disparaît, et la France ne parviendra à maintenir à Pondichéry des institutions purement françaises que si le gouvernement et donc les chercheurs indiens y voient un intérêt. Et même dans l’hypothèse la plus favorable, le concours du gouvernement indien, dont nous aurons besoin pour un développement plus large de notre action, nous sera d’autant plus facilement acquis que nous nous appuierons sur une coopération davantage concertée plutôt que sur le strict respect d’une obligation juridique.

4. installation d’au moins une filiale de banque française. Toutes nos banques travaillant en Inde ont les yeux braqués sur le Nord du pays, et négligent complètement le Sud, où pourtant la progression industrielle est aujourd’hui plus rapide que celle du Nord. Pondichéry pourrait constituer une base sans doute un peu excentrée, mais dans un environnement favorable. Cette banque pourrait en outre être chargée de gérer les fonds du Fonds de développement économique de Pondichéry dont j’ai parlé.

5. extension aux Français de Pondichéry de la législation indienne sur les “Non Résident Indians” (facilités fiscales et autres pour les investissements productifs réalisés avec des fonds rapatriés de l’étranger).

6. création d’une “zone franche” douanière et industrielle (qui a existé autrefois), afin d’aider au démarrage économique régional

7. développement du tourisme français et des activités de loisirs connexes (hôtellerie, cuisine, camps de vacances, pêche), en profitant notamment de l’ouverture d’un aéroport desservant la ville et peut-être de la création d’un service d’hydroglisseurs dont il est question depuis quelque temps

8. étude de mesures pour inciter des entreprises françaises ou des joint ventures franco-indiennes à s’installer dans le Territoire (par exemple, utiliser pour bonifier des emprunts ou pour des subventions de démarrage les sommes progressivement économisées sur les pensions et retraites du fait de la disparition des bénéficiaires pour constituer un Fonds franco-indien pour le développement économique de Pondichéry, auquel le gouvernement indien pourrait lui aussi contribuer à parité....). Le Territoire de Pondichéry étant classé par Delhi parmi les régions à développer, des mesures complémentaires pourraient être étudiées par la C.E.E. afin d’inciter des entreprises européennes à s’y installer.

9. coopération dans la restauration du patrimoine culturel franco-indien à Pondichéry et ailleurs en Inde. Un colloque sur ce sujet s’est tenu à Pondichéry en décembre 1988, co-organisé par l’INTACH (Indian National Trust for Art and Cultural Heritage) et l’Ecole Française d’Extrême-Orient ; il a adopté de nombreuses et intéressantes recommandations. Des opérations parallèles pourraient être suscitées pour d’autres pays européens (Danemark, Pays-Bas et surtout Portugal) et la CEE pourrait ainsi s’y associer.

10. jumelages accrus entre institutions métropolitaines et pondichériennes ; la mission envoyée sur place par le Conseil Régional de Franche-Comté en novembre 1990 et les projets économiques et culturels qu’il compte promouvoir dans le Territoire, sont une initiative à saluer. Je sais que d’autres jumelages avec des régions ou des villes françaises sont en cours d’étude (la ville de Rezé avec Chandernagor, par exemple). Il y a là une source de projets considérable.

11. association de Pondichéry aux institutions de la francophonie (avec statut d’observateur ou d’associé) et développement d’activités culturelles francophones (presse, radio, télévision, cinéma, édition, traduction, tournées artistiques plus nombreuses, animation d’un véritable Club pour les jeunes), en utilisant notamment les services de l’Alliance Française (qui présente déjà la particularité d’être la seule au monde à enseigner le français à des Français !), de son excellent restaurant-club, des anciens du Lycée, des associations d’anciens combattants les plus dynamiques, et de nos compatriotes installés à Auroville, dont la plupart ne demandent qu’à être davantage associés aux activités que la France mène à Pondichéry.

Il est certain qu’il faudrait faire de Pondichéry un pôle culturel francophone qui fait actuellement cruellement défaut et serait un excellent moyen d’intéresser et de retenir la jeunesse, non seulement franco-pondichérienne, mais aussi indienne (en partie seulement francophone).

Je regrette, l’ayant su trop tardivement, qu’il n’ait même jamais été envisagé d’installer à Pondichéry un réémetteur pour l’Asie du Sud-Est de Radio France-Internationale, pour lequel on a prospecté successivement le Sri Lanka en pleine guerre, puis la Thaïlande pas du tout francophone. Je pense que l’on aurait pu négocier avec le gouvernement de Delhi (comme on l’a fait pour un autre émetteur avec celui de Pékin) et donner à notre ancien comptoir, avec quelques emplois pour des jeunes Français, une station de radio qui aurait diffusé sur les ondes des émissions “qui vous sont transmises depuis Pondichéry”. Quant à la radio indienne de Pondichéry, qui diffuse quelques heures par semaine en français, elle ne demanderait pas mieux que de coopérer avec des stations françaises et de reprendre des émissions. Il en est de même pour une future télévision propre à Pondichéry. Compte tenu du monopole, il faudrait évidemment discuter de la question avec le gouvernement de Delhi.

Une aide éditoriale et technique, ainsi qu’en abonnements, à l’un ou à l’autre des deux journaux de langue française publiés à Pondichéry (le Trait d’Union, presque cinquantenaire, et Les Annonces, créé en 1987), s’avérerait également très utile.

Bien entendu, pour plusieurs de ces idées, le plein accord des autorités du Territoire de Pondichéry (Lieutenant-Gouverneur, Chef du gouvernement local) et du gouvernement de Delhi, devrait être recherché, car les relations de nature internationale ne sont pas de la compétence des Etats fédérés. L’accord et l’intérêt des responsables de Pondichéry ne fait aucun doute ; et je crois pouvoir dire que dans l’ambiance actuelle des relations franco-indiennes, l’accord, de Delhi, sans cependant n’être qu’une simple formalité, ne devrait pas provoquer de difficultés.

B : OBTENIR LE PLEIN CONCOURS DES FRANCO-PONDICHERIENS

Rien de tout ceci n’aurait de sens ni d’utilité si les Franco-Pondichériens eux-mêmes n’étaient pas pleinement conscients de la gravité de la situation, associés à la réflexion sur leur avenir et celui de leurs descendants, et convaincus qu’ils doivent s’y investir (et investir) sans restriction.

Pour y parvenir, et faire taire les doutes et critiques qui s’élèvent parfois en métropole à leur sujet, il est indispensable qu’ils renoncent à leurs querelles intestines et à leurs mesquines coteries, qui ne sont plus de mise dans la situation actuelle et s’ils veulent que les autorités françaises soient réellement persuadées de leur motivation et de leur détermination. La dispersion des efforts, la multiplicité des associations conduiront à l’échec de l’œuvre entreprise.

J’ai lancé plusieurs appels plus ou moins solennels en ce sens, alors que je me trouvais sur place, puis à mon retour en France, notamment lors d’une conférence que j’ai faite à Paris en juin 1991 sous la double égide du Forum des Comptoirs et du CIDIF (Centre d’Information et de Documentation de l’Inde Francophone).

Je ne suis pas certain d’avoir été jusqu’ici sinon compris, du moins entendu. Mais je ne me lasserai pas, convaincu que la réussite est à ce prix.

C : PARLER AU GOUVERNEMENT INDIEN

Une fois nos options décidées et la détermination des Franco-Pondichériens assurée, il faudra obtenir le plein appui des autorités indiennes, tant sur le plan local qu’à Delhi.

Le concours du gouvernement de Pondichéry ne devrait faire aucun doute, tant il est vrai que les perspectives d’une coopération accrue avec la France sont sinon essentielles, du moins très intéressantes pour le développement et le renom du Territoire. Les liens historiques avec la France sont aujourd’hui considérés comme un atout par les autorités locales. C’est pourquoi il serait d’ailleurs opportun de le tenir informé à un certain stade des discussions que nous mènerons entre nous, afin d’obtenir son appui et éventuellement ses suggestions.

Quant au gouvernement de Delhi, surtout s’il est Congressiste, il ne nous est pas non plus défavorablement disposé. Plusieurs ministres ont devant moi fait l’éloge de la politique de Dupleix (il est vrai qu’il était opposé aux Anglais et que, comme Jeanne d’Arc avant lui et le Mahatma Gandhi après lui, il avait comme objectif de “bouter les Anglais hors du pays”) et ont rappelé que son nom avait été donné à l’une des belles avenues de Delhi (ce qui n’est le cas d’aucun Occidental en dehors d’Olaf Palme !) ; de plus, son buste trône de nouveau au bout du quai du bord de mer à Pondichéry. Certains éditorialistes devaient même écrire, pendant le Festival de la France en Inde, qu’au fond, il était bien dommage que l’Inde n’ait finalement pas été colonisée par les Français plutôt que par les Anglais, parce que les affinités avec la France étaient bien plus importantes !

J’ai à plusieurs reprises parlé de Pondichéry avec Rajiv Gandhi. Je souhaitais qu’il évoque ce problème avec son homologue Michel Rocard lorsqu’ils se sont vus à Paris en 1989, ce qui ne fut malheureusement pas possible, en raison d’un ordre du jour déjà très chargé. Je lui ai exposé en quelques minutes le problème de notre communauté et mes préoccupations d’avenir, ainsi que l’attitude compréhensive du Ministre en chef Farook, qu’il connaissait bien et appréciait beaucoup (il dirigeait à l’époque le seul gouvernement resté congressiste au Sud de l’Inde) ; je lui ai rappelé les objectifs et les propos de son grand-père, le Pandit Nehru. Rajiv Gandhi a immédiatement exprimé sa sympathie pour cette affaire et a reconnu que le gouvernement indien n’y avait pas accordé assez d’attention (“we have not done our home work”).

Et lorsqu’ au moment de quitter l’Inde au terme de ma mission, j’ai fait mes adieux à Rajiv et à Sonia Gandhi, en mars 1991, et que je fus sur le point de prendre congé de lui sur le pas de la porte de sa maison de Delhi, je lui ai dit : “Un dernier mot autant personnel qu’officiel, Monsieur le Premier Ministre ; n’oubliez pas ce que je vous ai dit il y a quelques mois au sujet de Pondichéry ; j’y tiens beaucoup”.

“Je m’en souviens fort bien”, m’a-t-il alors répondu, “ne vous inquiétez pas, nous serons bientôt de retour au pouvoir, et je vous promets d’y penser. Je dois d’ailleurs bientôt aller tenir des réunions là-bas. Nous y avons beaucoup d’amis.”

Il démarrait alors la campagne électorale, celle qui devait le ramener avec le parti du Congrès à la tête de l’Inde. J’étais bien loin de me douter, en le quittant quelques instants plus tard, que quelques semaines après, il allait être odieusement assassiné dans l’Etat du Tamil Nadu, à quelques dizaines de kilomètres de notre ancien comptoir.

Pour moi, c’est aussi à cause de cela, du souvenir de Nehru, d’Indira Gandhi et de Rajiv Gandhi, que l’héritage français en Inde, auquel la famille Nehru était personnellement liée et toujours attachée, que je pense que nous devons nous battre pour qu’il demeure.

 



[1] Marekkar O. H. Farook, après avoir été plusieurs années le Ministre en chef du Territoire, a été l’un des leaders de l’opposition congressiste au gouvernement de Pondichéry issu des élections de 1989. Actuellement, après les élections de 1991, il est devenu Secrétaire d’Etat à l’aviation civile et au tourisme du nouveau gouvernement fédéral à New Delhi.

[2] Dans le premier cas, on m’objectera sans doute que les comptoirs ne sont pas des îles (encore que...), mais dans le second cas, le fait que le Québec et la Louisiane y soient présentés, alors que le nom même de nos ex-comptoirs n’est pas mentionné, témoigne soit d’une crasse ignorance, soit d’un parti-pris. D’autant que, contrairement à plusieurs des cas analysés, la langue française reste, en vertu de l’article 28 du Traité, langue officielle des établissements, et que l’on peut donc l’utiliser au parlement.

[3] Dans la demi-page consacrée à l’Asie dans ce volume, l’Inde tout entière, où existent pourtant, en dehors même des anciens comptoirs, 14 Alliances françaises et près de deux mille professeurs de français, n’est même pas citée, alors que la Corée, la Malaisie, Singapour et la Chine, ont droit à des “mentions honorables”.

[4] Myra (ou Myriam) Alfassa (1878-1973), française juive d’origine égyptienne (ou tunisienne), qui, mariée à un Français, Paul Richard, rencontra en 1912 Sri Aurobindo Ghose (1872-1950), intellectuel et philosophe bengali condamné et recherché par les autorités britanniques et réfugié politique qui s’établit en 1910 à Pondichéry ; Myra Alfassa, qui quitta son mari après la guerre, s’installa alors auprès d’Aurobindo qui vivait de plus en plus retiré à l’Ashram (créé en 1926) et contribua fortement à organiser ce dernier sur les plans administratif et financier ; après la mort d’Aurobindo en 1950, elle prit elle-même la direction de l’Ashram sur le plan spirituel et contribua largement à son essor tant en Inde qu’à l’étranger (et notamment en France), par ses propres écrits, par son enseignement et par ses talents d’organisatrice. C’est elle qui lança en 1956 le projet de “Cité de l’Aurore” (ou Auroville, par analogie avec Aurobindo), sur les plans de l’architecte français Roger Anger, et dont les premières pierres furent posées une vingtaine d’années plus tard en présence d’Indira Gandhi. C’est à sa présence, entraînant celle de nombreux autres Français, que l’on doit l’influence notable de la langue française tant à l’Ashram qu’à Auroville. “La Mère” continue à faire l’objet d’une dévotion qui ne le cède en rien à celle d’Aurobindo.

[5] Les pensions mensuelles varient en général de 2.000 à 7.000 francs, ce qui, grâce à la constante dégradation du taux de change de la roupie, représente des sommes presque toujours supérieures aux salaires par exemple des professeurs d’université ou des ingénieurs indiens, ou même du Lieutenant-Gouverneur du Territoire ! Les diverses allocations de secours (handicapés, vieillesse), même modestes (250 à 520 francs par mois), dont bénéficient 500 familles environ, sont encore supérieures au salaire minimum indien.

[6] Dans les territoires de l’Union indienne, le gouvernement central (et le Président de l’Union) sont représentés par un Lieutenant-Gouverneur, alors que dans les 25 Etats de plein exercice de l’Inde, ils sont représentés par un Gouverneur.

[7] Que le Général Dayal avait d’ailleurs fait restaurer dans le style d’autrefois, en y replaçant en particulier les magnifiques meubles de bois massif qu’on y trouvait à l’époque française

[8] celui de Pondichéry a cependant été construit, en partie d’ailleurs sur le territoire de l’Etat du Tamil Nadu, et inauguré en 1990, mais sa desserte par la troisième compagnie indienne Vayudoot a été interrompue après quelques semaines, faute de rentabilité. C’est lors des travaux de creusement que fut mise à jour la grande nappe d’eau pure qui a permis la commercialisation de l’excellente eau minérale de Pondichéry, exploitée par une société publique du Territoire.

[9] L’orthographe anglaise, adoptée en Inde, écrit Pondichéry avec deux “R”

[10] Goa, devenu Etat indien, a une superficie de près de 4.000 kilomètres carrés et près d’un million d’habitants, sans commune mesure par conséquent avec nos anciens établissements, qui eussent sans nul doute subi le même sort si un arrangement politique et diplomatique n’était pas intervenu entre Paris et Delhi. Le Portugal paya longtemps le prix de son refus de céder Goa à l’amiable. Il lui faudra attendre trente ans après l’annexion avant que les relations entre Lisbonne et Delhi se normalisent, avec une visite officielle du Président indien au Portugal en 1991 et une visite du Président portugais en Inde en 1992. A cette occasion fut enfin réglé un lourd contentieux ; désormais, le Portugal aura le droit d’ouvrir à Goa un centre culturel et la culture portugaise y aura certains avantages. Rien de comparable toutefois à la situation exceptionnelle dont bénéficie la France à Pondichéry.

[11] Consulat général, Institut Français de Pondichéry, Ecole Française d’Extrême-Orient, Lycée français, Collège de Saint Joseph de Cluny, Centre de Formation Professionnelle, Alliance Française, etc....

[12] Chaque année, une douzaine de retraités reviennent de France s’installer à Pondichéry, alors qu’environ 70 disparaissent annuellement. A ce rythme, il n’y aura plus de pensionnés dans trente ans. A l’heure actuelle, 58 % des hommes immatriculés sont retraités ou pensionnés.

[13] Parmi les immatriculés, la proportion des femmes est élevée : 68 %, tant en raison de la longévité féminine que des départs plus fréquents des hommes vers la France.

[14] Parmi lesquelles celle des Français Libres rappelle que c’est de Pondichéry que sont venues les premières réponses à l’appel du Général de Gaulle

[15] Universitaires ayant travaillé à Pondichéry, anciens consuls généraux, démographes, représentants de régions ou de villes françaises jumelées avec Pondichéry, responsables d’associations, etc....

[16] Il me paraîtrait également logique, opportun et possible, d’inviter les gouvernements de Delhi et de Pondichéry à s’y associer financièrement ; de même, la C.E.E. pourrait y contribuer, dans la mesure même où d’autres Etats-membres (Portugal, Danemark, Pays-Bas, sans même parler de la Grande-Bretagne) peuvent être intéressés à maintenir un courant (touristique, en premier lieu, et économique peut-être) avec des parties de l’Inde où leur influence s’est naguère exercée

[17] Chandernagor, hélas, ne relève déjà plus de ce type d’opérations ; il n’y plus aucun ressortissant français et notre présence, dans un Institut qui a été récemment rénové, devrait être conçue comme un prolongement de notre action culturelle à Calcutta