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LES VOYAGEURS FRANCAIS EN INDE (1757-1818)

par Florence D’SOUZA

 

Présentation de la thèse soutenue par Florence D’SOUZA en 1991 à l’université de PARIS III sous la direction de M. le Professeur D.H. PAGEAUX.

Entre 1757 et 1818, plusieurs Français se rendirent en Inde pour différentes raisons : pour des études scientifiques, par exemple, ou le commerce, la représentation du gouvernement français ou de la Compagnie des Indes Orientales, le travail missionnaire et religieux, ou simplement chercher fortune comme aventuriers. Les témoignages écrits qu’ils ont laissés de leur passage en Inde constituent une documentation précieuse, quoique trop peu utilisée par les chercheurs jusqu’ici, sur la situation politique, économique et sociale de l’Inde à cette époque, ainsi que sur la nature des contacts et des échanges entre Français et Indiens d’alors.

Le choix des dates retenues se justifie sur plusieurs plans. Les voyages de découverte du xvième siècle avaient poussé les Européens à élargir les frontières de leurs connaissances, et le siècle des Lumières et de l’Encyclopédie avait donné l’élan à d’innombrables explorations scientifiques. C’est dans cet esprit d’ouverture que les premiers jalons de la discipline connue ultérieurement sous le nom d’“Indianisme” avaient été posés dès le début du xviiième siècle par de savants Jésuites. Après le retour du gouverneur Dupleix en France en 1754, les Français n’avaient plus guère d’ambition politique en tant que nation en Inde, faute d’un soutien sérieux de la part des autorités métropolitaines. Et à partir de 1757, date de la bataille de Palassey où le général Clive vainquit le nabab du Bengale après avoir corrompu son général en chef, les Anglais ne cessèrent d’accroître systématiquement leur pouvoir politique et administratif en Inde, ainsi, en 1818, les derniers bastions de résistance indienne devant l’avancée des Anglais devaient finalement céder et passer sous le joug de la colonisation britannique, malgré l’aide et les conseils de certains militaires français de premier plan, tels de Boigne, Perron, Dudrenec, Raymond et autres. Quant aux vagues projets de conquête indienne entretenus par le gouvernement français, ils avaient définitivement avorté avec la fin du premier Empire.

Ainsi la période entre 1757 et 1818 est sur la scène indienne à la charnière entre le désagrègement progressif de l’autorité de l’empereur mogol et l’imposition du pouvoir colonial des Britanniques. C’est pourquoi les écrits des Français qui s’y trouvaient pendant ces années présentent un grand intérêt historique et social.

Puisqu’ils s’y trouvaient dans des capacités fort variées, le ton, la longueur et la présentation de leurs écrits sont très divers. Parmi les cent trente cinq Français dont nous avons trouvé des traces, environ soixante quinze ont laissé des témoignages écrits. Dans cet ensemble de documents nous avons effectué des enquêtes détaillées parmi les textes imprimés et quelques sondages parmi les sources manuscrites inédites. Des soixante quinze auteurs nous en avons retenu neuf comme témoins privilégiés, en raison de leur sympathie pour l’Inde et les Indiens, de leur contact approfondi avec cet autre univers si étrange et de la pertinence de leurs observations.

Notre étude se divise en trois parties. Dans la première nous essayons d’analyser le voyageur. D’abord nous tentons de dresser sa biographie socio-culturelle en étudiant ses origines, en interrogeant les raisons de son départ en Inde et en notant ses activités dans ce pays. Les conditions matérielles de ses déplacements en Inde et les itinéraires qu’il a empruntés nous renseignent sur les expériences et les difficultés du voyage en Inde à cette époque. L’étude des motivations de son récit de voyage, de la forme d’expression qu’il adopte et des conditions de sa diffusion nous permet de jauger la valeur de ces écrits en tant que témoignage. Un survol des publications les plus fréquemment consultées par les candidats au voyage et des connaissances sur l’Inde en circulation à l’époque nous donne une idée des a priori et du “bagage culturel” du voyageur qui débarquait en Inde alors.

Ayant ainsi identifié le voyageur, nous en venons ensuite au tableau du pays tel qu’il ressort de ses écrits. Nous essayons de faire le tour des régions visitées et décrites en notant au passage les endroits qui lui présentent intérêt spécial – les centres de pèlerinage, les centres commerciaux, les monuments, les palais et les tombeaux des personnalités importantes. Nous observons ainsi à travers les yeux du voyageur les produits indiens recherchés par les Européens, les techniques de fabrication qui attirèrent son attention et nous découvrons l’intérêt particulier qu’il prêta au problème de la possession des terres (liée à la question du “despotisme oriental” très controversée dans les milieux intellectuels en Europe) ainsi qu’au régime de collecte des impôts. Nous y glanons des détails passionnants sur le tissu économique du pays et sur les structures administratives en place avant l’ère coloniale.

Dans la troisième partie de cette étude nous regardons le tableau de la société et de la population de l’Inde tel qu’il est perçu par le voyageur. Certaines sections de la population se sont signalées à son attention tout particulièrement en raison du rôle qu’elles jouaient dans l’ensemble de la société. Par exemple les banquiers avaient une fonction très importante dans les affaires économiques du pays, les femmes avaient un statut à part, et, parmi elles, ce sont les veuves qui montaient sur le bûcher de leurs maris défunts et les danseuses des temples qui ont frappé le voyageur français avant toutes les autres. Sur le “système des castes” noté comme spécifique de l’organisation sociale indienne, entre autres castes observées, ce sont les Brahmanes et les Intouchables qui ont retenu en premier lieu l’attention du voyageur à cause de la position sociale singulière qu’ils avaient.

Concernant les mœurs et les croyances des Indiens, le voyageur y a été très attentif dans son témoignage écrit, notant tout ce qui lui paraissait insolite ou différent comme pratiques. Les plus curieux parmi les voyageurs ont été jusqu’à se renseigner sur les mythes et les textes sacrés des Indiens dans leur effort pour comprendre les mécanismes de ces “coutumes” si étranges. Nous terminons cette troisième partie en esquissant un portrait de l’Homo Indianus tel que l’a brossé le voyageur – avec tous ses traits caractéristiques, ses comportements typiques, ses défauts et ses qualités.

En conclusion nous retenons une impression générale de la grande variété géographique et culturelle de l’Inde. Le voyageur n’a pas pu s’empêcher de noter ses étonnements, ses émerveillements et ses réserves vis-à-vis des conditions climatiques, des nourritures diverses, de la flore, de la faune, du système social et des pratiques religieuses des Indiens. Ses témoignages sur les luttes politiques et militaires des pouvoirs indiens en place face à l’invasion anglaise sont précieux parce qu’ils sont notés sur le terrain et sur le vif.

De façon générale nous avons noté que le dépaysement et l’éloignement de la mère patrie étaient des incitations à l’observation lucide de cette réalité étrangère pour les Français en déplacement en Inde et que l’état des connaissances en Europe pendant ce siècle de remises en question des vérités reçues créait un esprit d’ouverture et de découvertes humanistes.

L’imaginaire français sur l’Inde vers la fin du xviiième siècle est caractérisé par une idée de démesure et d’extravagance où le voyageur était surtout frappé par les monstruosités et les barbaries. Ainsi quelques clichés simplificateurs, par exemple sur l’ascète au comportement bizarre ou sur la veuve brûlée vive, déjà introduits par les voyageurs français du xviième siècle, se sont confirmés dans son esprit. Cependant cela n’a pas empêché le voyageur du xviiième siècle d’être sensible à d’autres aspects sans doute moins choquants pour lui de la réalité indienne -comme les pratiques agricoles en usage, les techniques de fabrication des tissus indiens tant recherchés en Europe à l’époque, le contenu des anciens textes sacrés des Indiens, le fonctionnement des “aldées” ou villages indiens avec leur système de fermage des terres et de perception des impôts et l’esprit général de “tolérantisme” qui régnait malgré la diversité des religions, des cultes, des langues et des coutumes.

Entre le xviième siècle où quelques pionniers européens ont pénétré l’univers indien pour la première fois et le milieu du xixème siècle où la domination coloniale a élevé une barrière séparatrice entre les “indigènes” et les Européens, la période charnière entre 1757 et 1818 représente un moment privilégié d’ouverture de l’Europe envers l’Inde où les relations entre Français et Indiens n’étaient pas de pouvoir mais peut-être tout simplement des rapports humains. Ainsi pendant cette période l’image de l’Inde s’est transformée sous le regard du voyageur, de l’irréel et lointain “berceau des civilisations” cité par Voltaire en un monde concret avec des êtres en chair et en os qui avaient des comportements différents à observer et à noter, des productions intéressantes sur le plan commercial, des richesses matérielles et spirituelles à découvrir, une topographie à cartographier, une zone géographique précise avec des conditions climatiques, une flore et une faune à inventorier, etc. etc., avant de devenir, hélas ! par la suite, un univers exotique de rêve, idéal pour l’évasion d’un Occident jugé ennuyeux et frustrant ou, pire encore, un lieu de stéréotypes rassurants pour un ethnocentrisme européen grandissant, comme des contrastes extrêmes entre misère et faim d’une part, luxe et fastes exagérés de l’autre.

 

 

TABLE DES MATIERES

1. INTRODUCTION

Première partie : LE VOYAGEUR

27. Chapitre I  : Quels Français ? Biographie socio-culturelle du voyageur

65. Chapitre II  : Itinéraires

57. Chapitre III  : Le récit de voyage comme témoignage

233. Chapitre IV  : Les connaissances sur l’Inde

Deuxième partie : LE PAYS ET LES CHOSES

287. Chapitre V  : Les régions visitées

461. Chapitre VI  : Produits, techniques, agriculture et régime des terres

Troisième partie : LA CIVILISATION ET L’HOMME

613. Chapitre IVII  : La société indienne

729. Chapitre VIII  : Les mœurs et la religion

863. Chapitre IX  : L’Homo indianus

927. CONCLUSION

935. Notes des chapitres

1003. Annexe  : Notices biographiques

1095. Bibliographie

1139. Index général

1157. Table des matières