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RECHERCHES INDIENNES

par Kamala MARIUS GNANOU

Mes premiers travaux de terrain se sont déroulés dans la région de Pondichéry (Inde méridionale) en 1984 dans le cadre d’un mémoire de DEA. L’étude de cette région, située dans une zone alluviale et ayant bénéficié d’une irrigation séculaire, m’a donné l’opportunité de travailler sur les problèmes liés à la maîtrise de l’eau et à l’irrigation. Bien qu’appartenant à la civilisation tamoule, cette région présentait l’avantage d’avoir une histoire agraire spécifique en raison de la colonisation française.

Pour ma thèse de doctorat, j’ai décidé d’orienter plus spécifiquement la recherche sur une des problématiques apparues lors de l’étude de la maîtrise de l’eau. L’irrigation millénaire, mieux maîtrisée depuis l’avènement des motopompes, a permis une diffusion rapide des nouvelles technologies de la Révolution Verte, à savoir les variétés à haut rendement et à cycle court, les engrais chimiques et les pesticides. Aussi me suis-je demandée si la croissance agricole induite par la Révolution Verte a permis ou non un développement rural de la région de Pondichéry. J’ai orienté mon étude autour des thèmes de recherche suivants :

- les techniques modernes de l’agriculture et leur impact spatial (développement des cultures spéculatives, recul des cultures alimentaires secondaires), économique (la croissance de la production et les conséquences sur l’emploi agricole).

- l’abaissement du seuil de viabilité économique des petites exploitations lié au développement du crédit agricole et à l’accès aux différents intrants de la Révolution Verte.

- la répartition inégale des fruits de la Révolution Verte entre d’une part les exploitants, et d’autre part les ouvriers agricoles et/ou les sans-terre, considérés comme les laissés pour compte de la Révolution Verte.

- les formes de diversification économique liées à la modernisation agricole et l’impact des programmes gouvernementaux d’aide au développement rural au niveau des populations villageoises.

Afin d’apprécier les effets de la Révolution Verte sur le développement rural à l’échelle d’une petite région représentative du pays tamoul, j’ai opté pour une approche méthodologique combinant deux niveaux géographiques différents : j’ai utilisé d’une part, des données au niveau des villages, acquises grâce aux registres fonciers et aux enquêtes effectuées auprès des ruraux, et d’autre part des données au niveau régional tirées des statistiques officielles.

J’ai été accueillie par l’Institut Français de Pondichéry où j’ai pu bénéficier d’un encadrement technique et scientifique. Lors de mon premier séjour (avril à novembre 1985), j’ai enquêté à l’aide d’un questionnaire-guide, auprès d’une centaine d’exploitants dans 30 villages, en prenant comme critère essentiel de sélection la taille de l’exploitation, afin d’avoir un échantillon représentatif d’exploitant marginaux, petits, moyens et grands. Lors de mon deuxième séjour (premier trimestre 1987), j’ai sélectionné deux villages présentant des caractéristiques différentes (en ce qui concerne le milieu physique et le développement des infrastructures, l’éloignement par rapport à la ville et le dynamisme de certains groupes sociaux...). Afin de mieux comprendre et de comparer les processus de développement rural, j’ai enquêté auprès d’une trentaine d’exploitants et d’une vingtaine de sans-terre. L’utilisation d’un questionnaire-guide m’a permis d’exploiter les données à l’aide de la micro-informatique et des méthodes statistiques appropriées. Le travail de rédaction fut effectué essentiellement à Strasbourg entre 1987 et 1990. Enfin lors de mon dernier séjour (premier trimestre 1991), j’ai actualisé et complété certains chapitres. Pendant ce séjour, j’ai également établi une carte d’utilisation des sols pour l’année 89-90 et une carte de la répartition des terres par caste pour mon principal village d’étude. Cette étude a mis en évidence entre autres conclusions, le rôle de plus en plus important que pouvait jouer la ville de Pondichéry dans l’industrialisation des campagnes ou encore sa capacité à drainer les ouvriers agricoles au chômage partiel, notamment dans la construction de logements, de routes...

REVOLUTION VERTE ET DEVELOPPEMENT RURAL :

le cas de la région de Pondichéry (Inde méridionale)

Je donne ci-dessous le plan de ma thèse de doctorat et les principaux résultats obtenus.

Par souci de logique, j’ai divisé mon étude en trois parties, comportant chacune trois chapitres. Pour bien comprendre la Révolution Verte et son impact dans cette région, il m’a paru utile d’étudier dans une première partie, les facteurs écologiques (premier chapitre), les facteurs démographiques et les structures agraires (deuxième chapitre) ainsi que les facteurs historiques – à savoir le développement millénaire de l’irrigation –, (troisième chapitre) qui ont conditionné le processus de modernisation agricole dans cette région. Après avoir établi “le cadre de la Révolution Verte”, j’ai étudié les techniques de la Révolution Verte – à savoir l’irrigation par puits tubés que je considère comme le fer de lance de la Révolution Verte (quatrième chapitre) –, les techniques biologiques et chimiques –VHR, engrais et pesticides – (cinquième chapitre) et la maîtrise spatiale induite par cette modernisation agricole (sixième chapitre). Enfin, la troisième partie a été consacrée au développement rural, ou plus précisément à l’impact économique et social de la Révolution Verte, tout d’abord au niveau régional : il s’agit de la croissance agricole de cette région et de l’influence des prix sur la production (septième chapitre) ; j’ai étudié ensuite les disparités socio-économiques à l’échelle de l’exploitation (huitième chapitre) ; et enfin le problème crucial des sans-terre (neuvième chapitre).

Cette étude a pu mettre en évidence le potentiel de développement de cette région, mais aussi les freins. En fait, les véritables obstacles ne sont pas la pénurie des ressources, mais leur mauvaise distribution. La croissance démographique qui poursuit son rythme (3 %/an), semble, au fur et à mesure, effacer les progrès déjà réalisés ; précisons que la population a doublé entre 1961 et 1981 (444 417 contre 258 561). Ainsi, la terre disponible n’est-elle plus que d’un dixième d’ha par habitant rural (21 052 ha pour 112 997 hab) !

Mais, plus que la limitation des naissances, c’est le développement de l’éducation, notamment parmi les femmes (le taux d’analphabétisme était de 45,3 % en 1981 contre 65 % en 1961) qui pourrait encourager les travailleurs agricoles à quitter la terre.

Néanmoins, des solutions à plus court terme sont nécessaires afin de limiter la répartition inégalitaire des exploitations : les micro-exploitations (4 ha) représentent moins de 5 % des exploitations et couvrent plus du tiers des superficies, d’où un extrême morcellement des exploitations dont la superficie moyenne atteint à peine 1 ha en 1981 !

Une mise à jour des cadastres se révèle indispensable, afin de localiser les parcelles souvent éparses dans plusieurs villages et procéder à leur remembrement. Ceci permettrait d’optimiser le profit d’une exploitation.

Enfin, l’un des remèdes radicaux à la répartition inégalitaire des exploitations serait d’abaisser le plafond foncier à 4 ha au lieu de 6 ha comme c’est le cas actuellement : j’ai pu démontrer grâce à une étude de revenus auprès de 72 exploitants que plus que la taille, c’est la détention d’un puits tubé et l’octroi de crédits ruraux qui ont permis d’une part, à quelques rares exploitations marginales (0-1 ha) – à peine viables économiquement avant la Révolution Verte – d’atteindre, voire de dépasser le niveau d’autosuffisance alimentaire, et d’autre part, à certains petits exploitants (1-2 ha) à peine autosuffisants avant la Révolution Verte, de devenir excédentaires. Finalement, malgré la prolétarisation de nombreux exploitants marginaux qui n’ont pu se procurer les intrants nécessaires, la Révolution Verte est sans conteste à l’origine d’un déplacement de la structure économique vers le haut. Par ailleurs, en abaissant le seuil de viabilité économique, la modernisation agricole a quand même permis à certains exploitants de caste Vaniar – considérée comme une basse caste – de concurrencer économiquement les Reddiars – caste dominante – : ils se partagent en effet près du tiers des terres, et certains d’entre eux sont devenus de véritables capitalistes agraires. Cependant même si de nombreux Reddiars se sont vus supprimer des terres après la proclamation du plafond foncier, il n’empêche que les 10 grands exploitants, Reddiars de surcroît, arrivent encore à posséder le quart des terres, en faisant jouer le système de la famille indivise ou en utilisant des prête-noms...

Malgré la résistance des structures agraires et des comportements traditionnels, le fait qu’une grande part des terres soit consacrée à une double et même à une triple récolte annuelle du riz, constitue un progrès agricole, d’autant que ces terres sont pour la plupart entièrement irriguées et cultivées en VHR. Sans une irrigation par tanks (réservoirs d’eau retenus par des petits barrages) séculaire, mieux maîtrisée depuis l’avènement des pompes équipées de moteurs électriques, la Révolution Verte n’aurait sans doute pas eu l’effet de croissance escomptée. Ainsi entre 1956-57 et 1980-81, la production de riz dans la région de Pondichéry a triplé, alors que la surface des rizières ne s’est étendue que de 15 % : belle illustration du succès de la Révolution Verte en matière de riziculture. En bref cette intensité culturale a permis le triplement de la production alimentaire en une trentaine d’années (62 663 t en 1986-87 contre 24 649 t en 1956-57) avec toutefois des fluctuations importantes.

Toutefois, cet accroissement de la production agricole est dû non seulement à l’adoption des nouvelles technologies par la quasi-totalité des paysans de la région, mais aussi à l’encadrement technique qui a stimulé la vie rurale et encouragé les cultures spéculatives autres que le riz, à savoir la canne, le casuarina et le manioc. Ainsi, par exemple, grâce aux sucreries qui fournissent les boutures et prêtent 4000 Rs/acre au taux annuel de 10 % et qui rachètent toute la canne à un prix fixé annuellement, la production de canne a quasiment doublé entre 82-83 et 86-87 (324 539 t contre 163 115 t).

L’utilisation du sol à l’échelle d’un village confirme ce que l’on observe à l’échelle régionale : le riz reste la culture prédominante, puisqu’il représente plus de 45 % de la surface agricole utile, toutes saisons confondues. Le phénomène marquant de ces dernières années est le développement des cultures spéculatives telles que celles de la canne, du casuarina et du tapioca qui représentent plus du quart de la superficie cultivable au détriment des cultures alimentaires secondaires (millets, légumineuses). Finalement, le développement des puits a permis une intensification agricole, même en année normale, voire sèche (1000 mm en 89-90 contre 1300 mm en moyenne) puisque plus de 80 % de la surface agricole utile sont cultivés.

Il est décevant de constater que les rendements rizicoles ont à peine doublé en 20 ans, alors qu’en principe ils auraient dû tripler, si l’on part de l’hypothèse que les variétés traditionnelles permettaient des rendements maximums de 2000 kg/ha contre 5 à 6000 kg/ha pour les VHR. Il faudrait en conséquence maximiser les potentialités des VHR en utilisant les variétés plus résistantes aux parasites. Des fixateurs biologiques d’azote tels que les engrais verts, à savoir l’Azolla (l’algue bleu-verte) ou le Sesbania, des bactéries (azospirillum) et des pesticides naturels tels que les feuilles de Neem (Azadirachta indica) pourraient limiter les dégâts écologiques à un coût de production faible. Il semble que les paysans soient de plus en plus conscients de ce problème et soient prêts à utiliser de plus en plus les bio-technologies.

Toujours à propos du potentiel de développement agricole, il convient de faciliter l’accès des puits tubés aux petits exploitants très demandeurs, en octroyant plus facilement des crédits, en les aidant à utiliser des sources moins fluctuantes que l’électricité, telles que l’énergie solaire ou éolienne, la biomasse. Des essais sont actuellement en cours dans des “biovillages”.

Le “package” de la Révolution Verte – puits, semences, engrais, pesticides – n’a pas entraîné, à l’inverse d’autres révolutions agricoles, une baisse de l’offre d’emploi. En effet, cette région a créé un nouveau mode de production combinant certaines innovations techniques avec le maintien de nombreuses pratiques culturales traditionnelles. Malgré l’existence de tracteurs, il faut bien constater que la majorité des exploitants ne les utilisent qu’exceptionnellement (pour les labours, le battage et le transport), même s’ils ont intégré certaines innovations en matière technique – à savoir les puits tubés, les VHR, les engrais, les pesticides. Le tracteur ne semble pas représenter, pour le moment, une menace pour l’emploi, car en permettant de réaliser les labours en un laps de temps réduit, il rend souvent possible une récolte supplémentaire.

Néanmoins, la Révolution Verte, tout en favorisant l’emploi des femmes (multiplication des opérations culturales généralement attribuées aux femmes dans le pays tamoul telles que les désherbages, repiquages et récoltes induites par l’intensification agricole), n’a pas contribué à augmenter leurs salaires : on constate globalement que les salaires des hommes, toutes opérations culturales confondues, sont nettement supérieurs à ceux des femmes. Par ailleurs, si les salaires en termes monétaires ont effectivement subi une tendance à la hausse, notamment à partir de 1974-75, tel n’est pas le cas des salaires en termes réels qui subissent d’importantes fluctuations, d’où une stagnation, voire une détérioration du pouvoir d’achat pour certains ouvriers agricoles.

D’après une enquête réalisée simultanément auprès d’une trentaine d’exploitants et d’une vingtaine de sans-terre, on constate que la majorité des exploitants – sauf pour les plus petits d’entre eux – ont connu une augmentation de leurs revenus et par conséquent une amélioration de leur conditions de vie. Des biens d’équipement élémentaires tels que le ventilateur, le vélo, la radio concernent la majorité des exploitants, tandis que la télévision, la motocyclette et le frigidaire sont accessibles aux plus aisés d’entre eux. En revanche, rares sont les sans-terre qui ont pu dépasser le seuil de pauvreté (établi à 1300 Rs/personne/an par les autorités indiennes). Cependant, depuis quelques années, on assiste au regroupement d’ouvriers agricoles en équipes indépendantes s’engageant par contrat chez un propriétaire pour l’ensemble d’une opération culturale (le coût d’intervention est fixé au départ par le chef d’équipe et le propriétaire). Ce type de travail agricole implique des déplacements fréquents dans un rayon d’une vingtaine de km et une meilleure productivité.

Malgré une diversification de l’économie rurale – à savoir les rizeries, sucreries, petits commerces de tout genre, coopératives, ateliers de couture, de réparation – il est regrettable de constater que la croissance agricole n’a pas davantage stimulé le développement d’activités para et extra-agricoles au sein des villages. En effet, l’implantation de petites entreprises de réparation du matériel agricole, le travail du cuir, l’artisanat populaire, l’agro-alimentaire.., seraient tout à fait possibles en milieu rural ; les coûts de production y sont moins élevés qu’en milieu urbain métropolitain, d’où l’intérêt qu’auraient certaines grosses entreprises indiennes à recruter des sous-traitants dans les villages, ou pour l’Etat à favoriser la naissance d’entreprises plus ou moins importantes (production de matériel agricole, agro-industrie, confection...) dans une ville moyenne comme celle de Pondichéry. Les nouveaux emplois ainsi créés limiteraient l’exode rural vers des grandes métropoles telles que Madras ou Bombay.

Bref, la Révolution Verte n’arrivera jamais, à elle seule, à absorber la force de travail croissante : rien qu’entre 1961 et 1981, on a pu observer une augmentation de 42 % du nombre d’ouvriers agricoles et/ou des sans-terre et une baisse de 33 % du nombre de cultivateurs. L’Etat, par l’intermédiaire des différents plans de “Développement Rural Intégré”, a d’une certaine manière pris le relais. Or, lors de nos enquêtes, nombreux parmi les bénéficiaires de ce plan s’étaient plaints du décès des animaux qu’on leur avait attribués en raison du manque d’assistance et du coût d’entretien élevé ; ceci souligne l’importance de la formation et de la vulgarisation en milieu rural.

Le succès de ces programmes dépend aussi de la volonté des ruraux de s’unir en organisations syndicales, afin de pouvoir négocier les salaires, notamment ceux des femmes, ou encore le nombre de journées de travail. Or il est alarmant de constater à quel point les forces syndicales sont inexistantes en milieu rural ! Les conflits d’intérêts économiques de castes, la discrimination sexuelle, la misère, expliquent en partie ce phénomène.

En fait, c’est en améliorant les infrastructures (route, eau potable, transport, électricité), et en assurant les besoins minimaux de la population en matière d’enseignement, d’alimentation et de santé, qu’on incitera les villageois à rester, les “déracinés” à retourner dans leurs villages et à créer par là, une “culture industrielle” en milieu rural. Il faut espérer que la région de Pondichéry, classée depuis 1986 “en zone de développement industriel prioritaire” (exemptions fiscales, terrains à prix modique), pourra de plus en plus absorber une bonne partie de la force de travail. D’ailleurs, l’un de nos villages d’étude, Karasur, choisi au départ pour sa pauvreté des sols et son peu d’infrastructures, a bénéficié de ce développement industriel, comme nous l’avons constaté à notre dernier séjour, puisque la majorité des sans-terre de Karasur et des villages environnants trouvent du travail dans les nombreuses usines nouvellement installées, d’où paradoxalement un manque d’ouvriers agricoles pour les cultures exigeantes en main d’œuvre telles que la canne à sucre ; on assiste par conséquent à une reconversion des cultivateurs dans des cultures telles que le casuarina ou le manioc ou encore le cocotier, peu exigeants en soins culturaux.

Cette Révolution Verte, qui a favorisé un développement agricole et généré un capitalisme agraire, permettra peut-être à l’avenir l’émergence d’un capitalisme industriel indispensable au dynamisme économique d’une ville moyenne comme celle de Pondichéry, condition nécessaire aux yeux des planificateurs indiens à un développement économique régional équilibré.