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Chers adhérents et amis,

Par différentes sources, j’ai appris que le numéro 5 de la lettre du C.I.D.I.F. avait été particulièrement apprécié. Valeur des articles d’auteurs compétents. Bonne présentation. Bonne organisation de l’ensemble avec un thème donné. Ecriture serrée. Pages dont chaque ligne apporte une information de choix.

J’avoue que j’ai pris peur en entendant toutes ces louanges au point de remettre sans cesse la parution du numéro 6 dont une partie des éléments était prête dès la rentrée, en septembre. Cette petite lettre sans prétention, fabriquée entièrement par des bénévoles et destinée à nos seuls adhérents, n’est pas du tout prévue pour remplacer une revue inexistante et qui mériterait d’être créée à partir de tous les thèmes qui nous intéressent et que nous ne pouvons développer faute de moyens.

Je pense aussi à tout ce savoir emmagasiné dans des institutions prestigieuses comme l’Ecole Française d’Extrême-orient (E.F.E.O.) et l’Institut Français de Pondichéry, savoir pour le moment partagé par quelques spécialistes. Si le C.I.D.I.F. pouvait simplement être tenu au courant de ces publications pour en faire part à son tour, ce serait déjà un pas vers la connaissance pour tous les non universitaires.

Mon voyage dans l’Inde du Sud et Pondichéry, en août dernier, a été riche en informations variées. l’Inde est devenue un pays avec lequel il faudra compter dans les années qui viennent. Et dans cette Inde qui avance, il y l’Etat francophone de Pondichéry, composé de minuscules points perdus dans l’immensité de ce sous-continent. Cet Etat ne restera Etat et francophone que si la population qui s’y trouve en manifeste la volonté.

Mis à part les expatriés venus de France et les retraités, L’Etat francophone de Pondichéry ne comporte pas seulement des Pondichériens de nationalité française dont une partie ne parle pas le français. Il y a de nouveaux Pondichériens, venus de toutes les parties de l’Inde, ce qui n’est en rien nouveau puisque Pondichéry était un village de pêcheurs, qui s’est constitué d’apports divers au xviiième siècle et plus particulièrement de commerçants indiens venus s’installer dans ce comptoir à la demande des Français. Au début de ce siècle, ce fut le tour d’Indiens qui fuyaient la domination britannique, Baradyar et Sri Aurobindo, par exemple. Notre adhérent et ami Doressamy Naïlcker[1] raconte l’arrivée à Pondichéry de Sri Aurobindo, reçu par Baradyar. La création de l’ashram par Sri Aurobindo a été le point de départ d’une nouvelle vague d’implantation.

Ces nouveaux Pondichériens forment une classe aisée comme le furent autrefois ceux que les Français avaient fait venir. Il y a aussi des Pondichériens de souche qui sont de nationalité indienne et qui plus est, s’intéressent à la langue française et à la France. Et il ne s’agit pas seulement des adeptes de l’ashram. Plus encore, il y a, d’une manière générale, une demande de la langue française.

Et moi de rêver. Pourquoi toujours tout attendre de l’Etat français et de l’Etat Indien ? Hors des sentiers battus de l’enseignement du lycée français, des organismes religieux et de l’Alliance française, ne pourrait-on pas seulement demander à ces Etats de faciliter la création d’associations de jeunes retraités ou même de personnes, bénéficiant momentanément d’un temps précieux pour tous, qui accepteraient d’aller enseigner le français ? N’y a-t-il pas une nouvelle sorte d’aventuriers à créer, des hommes et des femmes dont l’objectif ne serait pas de faire fortune mais de se rendre pour un temps déterminé là où il y a quelque chose à donner et à recevoir ? Ils se répandraient dans toute l’Inde, curieux de tout, (lisez, lisez les Indes florissantes de Guy Deleury[2]), renouant ainsi avec une tradition solide des siècles précédant celui qui nous a tous traumatisés, le xixème, avec son cortège de colonialistes souvent persuadés d’être les meilleurs.

Beauté de l’échange. Dignité retrouvée. Servilité à jamais effacée.

Ce numéro comporte un compte rendu et de nombreuses références aux Indes florissantes. Si vous n’achetez qu’un seul livre de toute l’année, achetez celui-là et surtout lisez-le, page après page. C’est l’événement marquant de ces derniers mois avec le bonheur infini de voir présenter par des savants, des humanistes, des Français de toutes les conditions qui ont vécu avant le xixème siècle, non pas l’Inde en haillons mais une Inde riche de savoir et de techniques, riche en un mot comme en mille, riche sur tous les plans. Les Indes florissantes redonnent à tous les Indiens et à tous ceux qui sont à présent Français par le choix de leurs parents ou par le leur, un sentiment de dignité retrouvée. Ce livre procure une espèce de remords salutaire pour tout ce temps perdu, personne n’ayant jusqu’à présent pris le temps et la patience d’aller à la rencontre de ce qui n’est encore que “la partie immergée de l’iceberg”. Il apporte une plénitude avec la certitude que l’Inde n’était pas seulement telle qu’elle nous a longtemps été présentée. Il permettra d’effacer les idées reçues du colonialisme[3] pour ne conserver que ce que nous sommes en mesure de comprendre par le fait de la colonisation et de l’apprentissage parfait de cette langue française qui a permis d’accéder à l’Europe des lumières et permet à présent de découvrir un pays d’origine avec le regard de l’autre. J’ai encore un mot à dire : merci à Guy Deleury pour cette anthologie qui donne envie d’en savoir plus.

J’ai assisté à la soutenance de thèse de Florence D’Souza, dont l’un des membres du jury était Jacques Weber. Florence D’Souza a offert ses deux énormes volumes pour notre bibliothèque. Cette thèse est également consacrée aux voyageurs en Inde[4]. Si vous assistez au colloque organisé conjointement par l’Association française des amis de l’Orient et l’Association France-Union indienne, les 27 et 28 mars (voir annonce), vous aurez le plaisir de l’écouter ainsi que Guy Deleury, Rose Vincent, Roger-Pol Droit et d’autres érudits.

Quand donc paraîtra en français The French in India[5], ouvrage préparé et publié en Inde par Rose Vincent ?

Lors d’une conférence présentée par l’Association France-Union indienne, j’avais découvert le personnage de Claude Martin et lancé un appel entendu par Mlle Duthil qui nous a fait parvenir tout un chapitre du livre de Maurice Besson[6], un dessin que j’ai utilisé pour la page de couverture et la reproduction de deux tableaux (origine de la reproduction, inconnue). Rien ne prédestinait Claude Martin, ce grand aventurier, à se consacrer à l’Education. Son souvenir est resté vivant puisque l’école de la Martinière existe toujours à Lyon. Mlle Duthil dans sa lettre suggérait d’entrer en contact avec le proviseur de ce lycée pour connaître la suite des relations établies avec l’école de Calcutta au moment de l’année de la France en Inde.

M. Didier Sandman et M. Guillaume de Vaudrey ont mis au point un circuit centré sur les anciens comptoirs et d’autres possessions étrangères des siècles passés. Initiative à suivre et à encourager.

Nous vous présentons aussi le récit du voyage de Mme Anne-Marie Legay, texte qui n’avait pu paraître dans le précédent numéro et qui se trouve ici bien entouré. Nous avons là les réactions d’une descendante de ces Français qui s’étaient installés aux Indes, plus particulièrement dans les anciens comptoirs français, et qui sont partis au moment de l’indépendance. Quarante ans après, voilà que Mme Anne-Marie Legay retrouve son vieux Pondy.

Helga Boulay, professeur d’allemand à l’université de Mulhouse a relevé chez Gottlob Benedict von Schirach (1743-1804), historien, écrivain et publiciste allemand, des références à Tippou Saïb. Elle a pensé que cela pourrait servir à notre adhérente et chercheur, Isold Burr.

J’ai assisté à la soutenance de thèse[7] de Kamala Marius-Gnanou à Bordeaux. Le lien avec ce qui précède est tout trouvé puisque cette recherche porte sur la révolution verte et le développement rural dans la région de Pondichéry. Lisez, lisez les Indes florissantes, et vous découvrirez que l’Inde pratiquait déjà la technique des récoltes multiples en une seule année. Kamala m’a également offert sa thèse pour notre bibliothèque. Le compte rendu sera donné dans la prochaine lettre.

Le 24 janvier, j’ai assisté à la communication de M. Douglas Gressieux suivie de celle de M. André Lewin à l’académie des sciences d’Outre-Mer. Nous publions ici, avec l’autorisation de son Secrétaire perpétuel, M. Mangin, le compte rendu présenté par Guillaume de Vaudrey. Je viens de recevoir le texte définitif de M. Lewin que vous trouverez dans la prochaine lettre.

Je suis allée au Cannet pour participer à une manifestation culturelle préparée par Mme Tailleur[8] dans le but de faire connaître l’Etat francophone de Pondichéry. Cette manifestation était complétée par une exposition d’objets indiens dont on se demande par quel miracle ils ont pu arriver jusqu’en France pour notre grand bonheur.

J’ai également rassemblé quelques coupures de journaux. Vos commentaires sont les bienvenus.

Je m’adresse à présent à cette adhérente de Pondichéry dont le français émerveillerait bien des Français et qui refuse de nous faire part de sa connaissance de l’Histoire pondichérienne depuis 1940 sous le prétexte qu’elle n’a aucun diplôme requis, comme si les dons avaient quelque chose de commun avec les diplômes.

Un point d’histoire, pour moi nouveau. D’après plusieurs témoins de première main, M. Goubert ne se serait rallié à l’Union Indienne que pour “limiter les dégâts”, sachant que la France était décidée à abandonner les comptoirs. C’est à lui que nous devrions la création de l’Etat francophone de Pondichéry, dont l’Inde ne niera pas la spécificité tant que ses habitants le souhaiteront.

Disparate, le numéro 6 ? Tant mieux. Il répondra mieux à nos objectifs. Chacun des numéros de la lettre du C.I.D.I.F. est conçu dans le même état d’esprit : consigner tout ce qui risque de disparaître, susciter des initiatives auprès de personnes susceptibles de nous aider, informer, reconstituer une histoire qui n’a encore jamais été écrite, la thèse de Jacques Weber en étant le premier maillon, enrichir avec toutes les parutions nouvelles tout ce qui représente un patrimoine commun à l’Inde et à la France, permettre à chacun de s’exprimer même dans les détails les plus infimes., préserver la mémoire.

Combien de personnes à Pondichéry qui, parce qu’elles sont de nationalité française et tenues à l’obligation de réserve, n’osent pas s’exprimer ouvertement, même à propos de sujets anodins, alors qu’il nous faudrait des bonnes volontés pour nous décrire tout ce qui est en train de disparaître.

J’ai encore beaucoup à dire mais ce sera pour le prochain numéro.

J.L.B.              

 



[1] Voir l’article “Les Rencontres du poète Baradyar”.

[2] Guy Deleury, Les Indes florissantes, Anthologie des voyageurs français (1750-1820). Robert Laffont, collection Bouquins. 1991

[3] Le colonialisme est une idéologie, la colonisation, un fait historique.

[4] Thèse de doctorat présenté par Florence D’Souza. “Les Voyageurs français en Inde (1757-1818)”. 1991.

[5] The French in India. Edité par Rose Vincent avec la collaboration de Jean Batbedat, Guy Deleury, Annette Fremont, Lyane Guillaume, Philippe Haudrère, Georges Naidenoff, Emmauelle Ortoli, André Ross, Florence D’souza, Rose Vincent, Jacques Weber. Traduction anglaise : Latika Padgaonkar. Popular Prakashan, Bombay. 1990.

[6] Maurice Besson. Les aventuriers français aux Indes. Payot. 1932

[7] Thèse de doctorat présentée par Kamala Marius-Gnanou. Révolution verte et développement rural : le cas de la région de Pondichéry (Inde méridionale). Décembre 1991.

[8] Voir la revue de presse.