Blue Flower


Les Indes Florissantes

de

Guy Deleury

(Collection Bouquins, Robert Laffont, 1991)

 

Cette anthologie des voyageurs français en Inde entre 1750 et 1820 rassemblée par Guy Deleury comprend des extraits des écrits d’une cinquantaine de Français restés jusqu’ici inconnus du grand public. Ils sont regroupés thématiquement sous treize rubriques en commençant par les lettres de créance des voyageurs pour terminer avec leur vision de l’échiquier politique indien de l’époque, en passant par les différents axes principaux de l’observation de chacun d’eux sur les choses indiennes comme les secrets de la santé, les arts agricoles, les techniques de fabrication de divers produits, les modes de transport, les méthodes militaires, les fêtes, les croyances, la caste et le pluralisme culturo-religieux.

Cette immense tapisserie de descriptions commentées permet de mieux comprendre l’Inde au xviiième siècle et de mieux saisir la mentalité et la démarche de ces Français séparés de leur patrie. De manière générale, le voyage en Inde à cette époque ne se faisait jamais pour de simples raisons touristiques mais plutôt pour quelque intérêt spécifique – scientifique, missionnaire, militaire ou commercial. D’ailleurs au fil des extraits il devient évident que si certains ont réussi à réaliser leur but, et si d’autres ont été moins heureux, dans l’ensemble leur vision globale de l’Inde et des Indiens, par la diversité même de leurs points de vue, de leurs origine sociales et de leurs raisons pour se rendre en Inde, est très complète et équilibrée.

L’originalité de leur témoignage réside dans le fait que la plupart d’entre eux pratiquaient au moins une langue indienne et que leur contact avec les Indiens était quotidien et fraternel – fort différent de la relation d’aliénation figée qui se créera au xixème siècle entre coloniaux et colonisés. Ils ont connu cet âge d’or de la culture indienne, où à cause du déclin de l’hégémonie mogole, les petits royaumes retrouvaient leur autonomie traditionnelle donnant naissance à une multitude de nouvelles capitales économiques comme Ayodhya, Bharatpour, Hyderabad, Pouné et Gwalior, et créant un nouvel épanouissement de l’artisanat et de l’agriculture sur le plan local. Plusieurs voyageurs remarquent avec étonnement que les paysans indiens font facilement trois à quatre récoltes par an, grâce au régime des moussons et à leur travail acharné et quasi scientifique. D’autres cherchent à découvrir les secrets des toileries indiennes qui, comme les mousselines fines ou les indiennes imprimées de façon indélébile, étaient fort recherchées par les Européens.

Les voyageurs français ont été frappés par la grande propreté des Indiens qui faisaient un usage régulier des bains. Les techniques du “massage” (mot qui est entré dans la langue française grâce à eux) et l’utilisation de différentes herbes et aromates dans la recherche “des aises” et dans le traitement des maladies ont aussi retenu leur attention. Sur le plan des mentalités, ils font tous mention du grand tolérantisme du système des castes qui a permis l’assimilation de plusieurs communautés étrangères dans le tissu social même de l’Inde comme les Chrétiens de St. Thomas, les Mapelets musulmans du Malabar, les Arméniens, les Parsis et les Juifs.

Il est intéressant de noter comment certains voyageurs tels Le Gentil, Dubois, Sonnerat ou Polier ont découvert la signification socio-culturelle des mythes, des fêtes et des pèlerinages qui rythment la vie des Indous. Grâce à des interlocuteurs indiens éclairés et compréhensifs, ils ont réussi à pénétrer au-delà des manifestations extérieures de ces grands moments liturgiques et cosmiques. Un autre thème qui revient souvent sous leur plume est l’art raffiné de ces jolies danseuses sacrées des temples qui participent à toute fête religieuse et qu’ils décrivent sous le nom de “bayadères”. Il est amusant de remarquer que les Français ont pour la plupart apprécié leur fonction rituelle, leur beauté et la finesse de leur art, tandis que les Anglais du xixème siècle n’y verront que de vulgaires “nautch-girls” ou prostituées.

Dans un glossaire à la fin de l’ouvrage, l’auteur a dressé une liste de tous les néologismes “frandiens” créés par ces voyageurs étrangers sur le sol indien pour exprimer des réalités “autres” qui n’avaient pas de correspondant exact en français, comme caste, aldée etc... Nous apprenons aussi que “aubergine”, “catamaran”, “pagode” et “palanquin” ont une origine indienne et sont entrés dans la langue française grâce à eux.

Deux cartes de l’Inde telle que ces Français la foulèrent de leurs pieds, une chronologie comparée des événements politiques qui ont jalonné cette période en Inde d’une part et en France et en Europe d’autre part, ainsi qu’une bibliographie détaillée complètent cet ouvrage passionnant qui réserve au lecteur de fascinantes découvertes.