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LES STATISTIQUES DES ETABLISSEMENTS FRANCAIS DANS L’INDE AU xixe SIECLE.

par Mireille Lobligeois

La lettre n° 4 du CIDIF (février 1991) a signalé la parution à Pondichéry de deux ouvrages, sur Karikal et sur Chandernagor. Il convient de les situer dans l’ensemble des publications concernant les statistiques de nos anciens comptoirs.

En 1971, l’Institut Français d’Indologie publia (n° 44) “Historique et statistique de Karikal, texte rédigé en 1825 par le Capitaine de Vaisseau Cordier, présentation par François Gros, Volume I”. Ce texte a été suivi en 1989, donc après une longue interruption, par un “Volume II, Pièces complémentaires. Etablissement du texte, présentation et indexation des deux volumes par Jean Deloche” (Publications de l’I.F.I. n° 44.2). Dans la même série, nous avons eu en 1988 “Statistiques de Pondichéry (1822-1824) par Achille Bedier et Joseph Cordier (Publ. de l’I.F.I. n° 76), et en 1990 “Statistiques de Chandernagor (1823, 1827, 1838) par Joseph Cordier et Achille Bedier” (Publ. de l’I.F.I. n° 78). Pour ces deux ouvrages comme pour le précédent, établissement du texte, présentation et indexation sont l’œuvre de Jean Deloche.

Pourquoi ces textes ont-ils été écrits, et par qui ? Quel intérêt y a-t-il à les publier à notre époque ?

La plupart de ces statistiques sont la réponse à un questionnaire du Ministre de la Marine et des Colonies, envoyé en février 1823 aux chefs de toutes les colonies françaises. Pour en percevoir la raison, revenons un peu en arrière. Les traités de 1814 et 1815 avaient rendu à la France une partie de ses anciennes possessions d’outre-mer. Le gouvernement de la Restauration les reprenait après une plus ou moins longue période d’abandon et d’occupation anglaise sous la Révolution et sous l’Empire. Il fallait donc tout refaire dans l’organisation administrative. Il fallait d’abord réparer, remettre en état – et peu à peu, améliorer le “rendement”, donc connaître les ressources de ces territoires lointains.

C’est alors que le ministre se détermina à demander aux responsables d’envoyer les renseignements attendus sous la forme de réponse à un questionnaire uniforme (1) divisé en 23 chapitres concernant la géographie (territoires, eaux, climat, topographie...), l’histoire naturelle (minéraux, végétaux, animaux...), les ressources (agriculture, pêche industrie, commerce...), la population (indigène et européenne), l’organisation administrative et militaire (établissements de guerre, de marine, d’utilité publique, personnel, finances, poids et mesures en usage...).

Pour les Etablissements de l’Inde, avant même l’envoi de ce questionnaire, des renseignements avaient été consignés, notamment en 1816 (avant la reprise de possession) par le naturaliste Leschanault de Latour, et en 1817 (peu après la rétrocession) par l’Intendant Joseph Dayot. d’autre part, à l’instigation de l’administration locale, le Capitaine de Vaisseau Cordier avait recueilli beaucoup d’éléments de réponse au futur questionnaire : la Statistique des 3 Districts de Pondichéry, Villenour et Bahour, datée de 1822, et des Notes sur les Etablissements français dans le Bengale, datées de 1823. Il fit ensuite, après la réception du questionnaire ministériel, l’Historique et la Statistique de Karikal (1825), puis la Statistique de Chandernagor (1827). Ce sont ces textes de Cordier qui ont été publiés.

D’autre part, Achille Bédier rédigea en 1824 une Statistique de Pondichéry, qui malheureusement nous est parvenue incomplète. Plus tard, en 1838, il écrivit des Notes statistiques sur Chandernagor et sur les Etablissements français du Bengale, en réponse à une dépêche ministérielle de 1836.

Nous pouvons résumer ainsi ces diverses publications :

I F I

Statistiques de

Dates

Auteurs

Présentation

N° 44

Karikal

1824-25

Cordier

F. Gros

N° 44-2

pièces complémentaires

 

Cordier

J. Deloche

N° 76

Pondichéry

1823-24

Bédier

 

 

Les 3 Districts

1822

Cordier

 

N° 78

Bengale + pièces complémentaires

1823

Cordier

 

 

Chandernagor

1827

Cordier

 

 

Bengale et Chandernagor

1838

Bédier

 

Nous avons expliqué le point de départ de ces textes. Pourquoi sont-ils terminés en 1838 ? Simplement parce que les renseignements statistiques prennent alors une nouvelle forme, imprimée : le ministère les publie pour toutes les colonies, de 1837 à 1840 (les Etablissements de l’Inde sont dans le Tome III, 1839). Et à Pondichéry même, un Annuaire statistique est publié par Sicé, à partir d’environ 1840 (nous n’avons pas retrouvé le premier).

Reste à donner une idée des auteurs et de la manière dont ils présentent leur documentation. On trouvera dans la Publication de l’I.F.I. n° 76 (Statistiques de Pondichéry) les notices biographiques que nous avons rédigées nous-mêmes sur chacun d’eux. En résumé, Joseph Cordier (1773)

(1) Ce questionnaire est publié en appendice dans les Statistiques de Pondichéry, p. 343-346. &1837), officier de marine, né à Brest, commence sa carrière indienne dès la reprise de possession en 1816, en qualité de Capitaine de Port à Pondichéry. Il est ensuite successivement Administrateur à Karikal, puis à Chandernagor, et de nouveau chargé du Service à Karikal. Il assure en 1825 les fonctions intérimaires de Gouverneur à Pondichéry. Son service à Chandernagor qu’il reprend ensuite est de nouveau interrompu en 1828 par un deuxième intérim au poste de Gouverneur. En 1836, il rentre en France, et meurt à Paris l’année suivante.

Sa personnalité attachante a été présentée par François Gros dans son introduction au 1er volume de Historique et Statistique de Karikal. Il était estimé de tous en Inde, ainsi qu’à Paris : si par deux fois on lui a demandé de prendre en mains le gouvernement central, c’est parce qu’on appréciait ses qualités de droiture, d’honnêteté, de conscience professionnelle. On verra en lisant les Statistiques combien il est précis, méticuleux, dans ses exposés. Il ne ménage pas sa peine pour aller sur place quand il le faut, pour vérifier par lui-même l’exactitude de chaque détail.

Le point de vue de Bédier est non moins exact, certes, mais il voit les choses de plus haut. Il est intéressant d’avoir sur le même objet d’une part la description minutieuse de Cordier, d’autre part l’analyse plus large de Bédier. Celui-ci est né à Bourbon (La Réunion) en 1791, et sa carrière administrative se déroule sur place, sauf ses trois périodes de service dans l’Inde : en 1823-1825, il a la charge du Service administratif de Pondichéry : en 1836-1837, il est administrateur à Chandernagor ; en 1851, il est Gouverneur à Pondichéry. Sa mauvaise santé l’oblige à renoncer à ce poste et à sa carrière, et à rentrer à la Réunion. Il part pour la France en 1854, et meurt à Paris en 1865. Nous espérons terminer prochainement une biographie détaillée de ce personnage, dont on admire l’intelligence supérieure et la facilité de travail.

Quant à l’intérêt actuel des textes édités, on peut voir d’après l’énoncé des sujets abordés, que les historiens, les géographes, les ethnologues trouveront là des renseignements rendus exploitables par leur publication d’abord, et ensuite par l’appareil critique dont ils sont assortis : introductions pertinentes, index-glossaires des plus utiles, cartes en hors-texte.

En terminant cette présentation, nous remarquerons que seulement trois comptoirs sur cinq sont concernés (dont deux volumes pour Karikal, dus à Cordier). Le même travail aurait dû être fait pour Mahé et Yanaon, mais on ne trouve pas partout un Cordier ou un Bédier. Si l’exposé de Leschenault de Latour en 1816 couvre (rapidement) les cinq Etablissements, sa valeur est limitée car il utilise une documentation de seconde main. La statistique de Mahé a été faite par Law de Clapernon en 1824 : elle est trop fragmentaire pour être utilisable et n’offre que peu d’intérêt. A Yanaon, rien n’a été réalisé, semble-t-il ; il y eut pourtant là des Chefs de Service très compétents.

Quoi qu’il en soit, les Statistiques publiées par l’I.F.I.sont les plus complètes, et sont relatives aux trois établissements les plus importants de nos anciennes possessions dans l’Inde. Grâce à elles, nous en connaissons mieux l’aspect, les ressources et les lacunes, le visage géographique et humain.