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LES RENCONTRES DU POETE BARADYAR

Par Doressamy Naïcker, auteur d’un ouvrage sur Baradyar[1]

 

Baradyar avait rencontré Aurobindo pour la première fois en 1907, à Surate, lors de la réunion du parti du Congrès. En 1908, Il a 26 ans et va s’établir avec sa femme à Pondichéry où il va séjourner dix ans sans pouvoir s’en éloigner.

De son côté, Aurobindo décide de quitter le Bengale à la suite de ses démêlés avec la police anglaise. Il choisit Pondichéry pour s’y réfugier et y envoie un messager du nom de Moni afin de contacter Baradyar et son ami Srinivasatchary.

Le 31 mars 1910, Moni arrive à Pondichéry par le train et rencontre Baradyar à l’imprimerie de son journal India. Ni Baradyar ni Srinivasatchary ne vont croire Moni qu’ils soupçonnent d’être un espion à la solde des Anglais. Baradyar va cependant retenir une chambre dans la maison de son ami, Sangarane Chettiar, qui avait également hébergé Swami Vivekananda.

Le 4 avril 1910 vers 16 heures, Aurobindo qui a voyagé sur le paquebot Dupleix débarque à Pondichéry où il est attendu par Srinivasatchary. Ce dernier l’emmène discrètement chez Sangarane Chettiar où Baradyar les attendait. L’idée d’un accueil public fut abandonné, Aurobindo préférant garder l’anonymat.

Aurobindo fut logé à l’étage de la maison de Sangarane Chettiar. C’est dans cette maison qu’il rencontrera Paul Richard, le mari de la future Mère de l’Ashram de Pondichéry. Le début du séjour d’Aurobindo fut grandement facilité par Baradyar. Jusqu’à sa mort, Aurobindo, devenu le grand philosophe Sri Aurobindo, garda le portrait de Baradyar accroché au mur de sa chambre.

En 1912, la police anglaise fit valoir au Gouvernement de Pondichéry que Baradyar et d’autres exilés politiques comme Aurobindo étaient des anarchistes dangereux pour toute administration. Après enquête, le Gouvernement de Pondichéry décida que l’accusation était dénuée de tout fondement.

L’Administration anglaise exerça alors sur le Gouvernement de Pondichéry une forte pression pour obtenir l’expulsion des exilés politiques en tant qu’étrangers. La réglementation sur les étrangers fut rendue plus rigoureuse. Les hommes politiques locaux obtinrent cependant d’y faire insérer une clause permettant aux étrangers de rester s’ils obtenaient la caution de cinq notables. Baradyar les connaissait tous. Il n’eut donc aucune difficulté à obtenir cette caution pour lui et pour Aurobindo.

Le Gouvernement anglais pensa alors à une solution radicale : il proposa de supprimer l’Inde française de la carte en offrant à la France, en échange, certaines de ses possessions anglaises aux Antilles[2]. Alertés à temps, les élus de Pondichéry au Parlement français firent échouer ce projet. L’un de ces élus était Paul Blusen dont Baradyar fit l’éloge en ces termes “ce vrai fils de la France et député loyal de l’Inde française au Parlement français”.

Au sujet de cet échange possible de territoires, Baradyar eut une entrevue avec le Gouverneur Martineau, auteur d’ouvrages historiques, tels que les quatre volumes consacrés à Dupleix, qui font encore autorité en la matière : rencontre entre deux intellectuels, l’un de l’Orient, l’autre de l’Occident.

Baradyar eut également l’occasion de rencontrer le Mahatma Gandhi, le 19 mars 1919. C’était le lendemain de l’entrée en vigueur de la loi Rowlatt. Cela se passait donc à la fin de la Première guerre mondiale, période troublée durant laquelle des tribunaux secrets avaient pratiqué des condamnations dans toutes les régions de l’Inde. Les journaux étaient toujours frappés par la censure du temps de guerre. Contrairement à l’attente des Indiens qui espéraient le rétablissement des libertés civiques ne serait-ce qu’en récompense du sang versé en Europe, une commission présidée par Sir Sidney Rowlatt, venu d’Angleterre, publia un rapport recommandant en fait le maintien des rigueurs du temps de guerre. Une décharge électrique parcourut tout le pays.

Le 19 mars, Gandhi était à Madras, invité par Radjagobalatchariar. Il s’agissait d’une réunion de travail avec des personnalités du parti du Congrès. Il dit à son hôte :

“La nuit dernière, l’idée m’est venue en songe que nous devrions inviter le pays à un “hartal”[3].

Entre à ce moment, sans se faire annoncer, Baradyar qui s’assied tout près de Gandhi au grand étonnement de l’assistance car ils ne s’étaient jamais vus auparavant. Et voici la conversation qui s’engage entre eux :

Baradyar

“Monsieur Gandhi, j’organise une réunion ce soir contre la loi Rowlatt ? Je vous invite à venir y prendre la parole ?”

Gandhi

“Je ne suis pas libre ce soir. J’ai un autre engagement. Si vous reportez votre réunion à demain, je pourrai y participer”.

Baradyar

“Non, je ne peux pas la reporter”.

Baradyar se lève, étend son bras droit au dessus de la tête de Gandhi et dit avant de quitter le salon :

“Monsieur Gandhi, je vous bénis ainsi que votre mouvement pour l’indépendance de l’Inde”

Gandhi se tourne vers Radjagobalatchariar et lui demande le nom de la personne qui vient de le quitter. Ce dernier lui répond que c’est le grand poète tamoul Baradyar. Gandhi dit alors :

“Il faut protéger et conserver cet homme comme un trésor national”.

Ce fut la seule rencontre de ces deux hommes car Baradyar mourut deux ans plus tard.

 



[1] Il s’agit d’une traduction des poèmes de Baradyar. L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante : 5, allée Daumier, 94450 Limeil-Brevannes.

[2] N.D.L.R. : A propos des différents projets d’échange de territoires, voir l’annexe “Les différents projets d’échange de territoires” (tableau de la p. 2959, vol. 5 de la thèse de Jacques Weber)

[3] Suspension de toute activité économique