Blue Flower


VOYAGE A PONDICHERY

(5 au 24 mars 1991)

par Anne-Marie Legay

4 mars

Ce moment est donc arrivé, c’est une réalité : je pars à Pondichéry ! A Roissy, je retrouve à 18h mon “presque” cousin, Pierre Guérin et ses trois cousines nées Collez. Tous quatre appartiennent à la famille Gaudart (à laquelle je suis me même apparentée) puisqu’ils sont les petits-enfants d’Edmond Gaudart bien connu de tous ceux qui se sont intéressés à l’histoire de Pondichéry[1].. Nous décollons à 19h40 pour atterrir à la même heure à Londres-Heathrow.

Nous y passerons suffisamment de temps pour apprendre que nous ferons escale à Muscat (ou Mascate), petite ville des Emirats Arabes Unis et capitale du sultanat d’Oman.

22h25 : décollage à nouveau. La guerre du Golfe vient de se terminer : presque personne dans l’avion, nous pouvons donc nous allonger et dormir. Quand le jour se lève, nous survolons (bien au large heureusement !) la région du Golfe : spectacle superbe entre les aspérités du désert (ce n’est pas qu’une étendue plate !), la couleur ocre du sable et les dégradés gris et bleus du ciel qui s’étendent à l’infini.

Nous apercevons quelques habitations de style arabe, un minaret, quelques palmiers, tout cela se rapproche, c’est Muscat, en plein désert. Nous passerons une heure et demie à l’aéroport, puis à nouveau, décollage, cette fois directement pour Madras. Nous devrions y arriver aux environs de 17h, heure locale (décalage horaire de 4h 1/2 avec Paris).

L’avion avant d’atterrir survole la péninsule indienne à assez basse altitude, mes yeux ne sont pas assez grands pour regarder cette terre de l’Inde où mes ancêtres ont fait souche il y a près de trois siècles. D’en haut nous voyons des parties quasi-désertiques, des rizières en damier, des cocotiers... Enfin, on annonce l’atterrissage, nous sommes le 5 mars, il est 17h15, après plus de 40 ans, je remets les pieds en Inde ! Il fait encore jour... Dès la passerelle la chaleur vous saute au visage. Que c’est bon !

Formalités d’usage un peu longues, les taxis envoyés par Magry sont là, le crépuscule est superbe mais la nuit tombera vite quand nous prendrons enfin la route de Pondy. Nous sommes vraiment en Inde, il y a du monde partout, traverser les agglomérations sans accident tient du miracle entre les voitures qui klaxonnent à tout propos, les bicyclettes qui surgissent de l’obscurité, les scooters, les piétons, les chèvres, les vaches (bien sûr !), les chiens...Après quatre heures de route pénible nous entrons dans les premiers faubourgs de Pondichéry que je ne reconnais pas, et puis une impression de calme, on sent la brise de mer, très vite je reconnais le coin de la rue de l’Hôtel Magry : nous y sommes ! Il est plus de 21 heures.

Emotion de revoir Raymond après tant d’années ! Il m’accueille avec cet accent créole chantant que j’aime parce qu’il éveille en moi tant de résonances : je suis “au pays”. Premier dîner pondichérien dans la joie des retrouvailles et l’échange de nouvelles des uns et des autres, mais dès la dernière bouchée avalée, je n’y tiens plus : je veux retrouver Pondy tout de suite, je veux voir si la “grande maison”[2] est toujours là, je veux revoir “le cours”, la mer, sentir la brise. J’entraîne, malgré la fatigue, mes compagnons de voyage dans cette équipée nocturne. Bonheur : la “grande maison” est toujours debout, la mer toujours là, Pondy aussi !

6 mars

Réveil matinal dans la hâte d’en profiter. Retrouvailles autour de la table du petit déjeuner sous l’agréable véranda de l’hôtel : tout y est, papaye, montagne de vadés[3]. ; déception pourtant, les apes[4] ne sont plus ce qu’elles étaient... ne sont plus ce qu’elles étaient...

Notre programme pour ce séjour s’établissait comme suit :

- fin de la première semaine à Pondichéry avec visite du bazar, de la maison d’Anandarangapoullé,

- circuit de quatre jours pendant la deuxième semaine, à Chidambaram, Tranquebar, Karikal, Tanjore, Madura, Trichy,

- dernière semaine à Pondy avec des promenades aux environs comme Ariangoupom, Arikamedou, Villenour, le Grand étang, Auroville.

Départ de Pondy le 22 mars au matin tôt, en direction de Mahabalipuram ; nuit au Fisherman’s Cove Hotel pour être le 23 à Madras d’où nous devons redécoller le 24 à 20 heures. Pour le moment nous faisons notre première visite aux sœurs de Cluny afin de leur remettre le courrier et les colis confiés par Mère Marie du Perpétuel Secours à Paris. Nous avons la joie d’y revoir Mère Stanislas et Mère Joachim, 90 ans, qui dirigeait l’Atelier quand j’étais moi-même l’élève de Mère St-Jean en 4e et en 3e.

A part quelques petites modifications, rien n’a changé : la classe de Mère Eurosia, la classe de Mère Louise... si ce n’était les personnes, je pourrais me croire revenue 40 ans en arrière, ma Mère me disait la même chose de ses retours à Cluny et dire que ma grand’mère et mon arrière grand’mère étaient déjà élèves de St-Joseph de Cluny à Pondichéry ! ! ! Visite de l’Atelier (de broderie) toujours installé dans l’Hôtel Lagrenée de Mézières, magnifique maison du xviiie, superbement entretenue par Sœur Thérèse.

Il n’y a plus de “filles de l’atelier”. Les brodeuses sont maintenant des salariées qui arrivent le matin et repartent le soir, non plus des orphelines-pensionnaires comme autrefois.

De là, je me précipite à la Grande Maison, je rêve de ce retour depuis des années, surtout depuis la mort de ma mère il y a deux ans, car c’est là qu’elle est née le 16 avril 1899 et qu’elle a passé toute son enfance. C’est son père, Léon Guerre, avocat, qui a fait construire cette maison, lui-même était le fils de Léon Guerre (même prénom, même nom) qui avait été le premier maire élu de Pondichéry le 30 mai 1880. J’ai la surprise de lire au-dessus du porche : Ecole Française d’Extrême Orient. Désireuse de voir Jean Deloche afin de lui remettre la Lettre du CIDIF, j’y pénètre mais presque sur la pointe des pieds tant je suis émue, en détaillant de tous mes yeux chaque coin de mur comme pour les absorber... Je vois la secrétaire de Jean Deloche qui me dit qu’il est absent, de revenir en début d’après-midi. C’est l’heure de déjeuner. A l’hôtel Raymond qui nous entoure de toute sa sollicitude nous a fait préparer un exquis bowl carry (carry de boulettes) Je ne sais pourquoi on l’a toujours nommé “à l’anglaise” dans nos milieux créoles.

Dès 14h30, je retourne à l’E.F.E.O. avec une de mes compagnes de voyage. L’émotion m’étreint à nouveau dès que je repasse le porche : j’imagine dans la cage d’escalier, au début du siècle, des enfants heureux (dont j’ai vu les visages sur des photos jaunies) se poursuivant. J’ai tellement entendu parler du Pondichéry d’alors...

Sous la véranda je trouve la collaboratrice de J. Deloche occupée avec une jeune femme qui travaille sur des documents. Je lui fais part de l’objet de ma visite mais peut-être mon visage laisse-t-il transparaître quelque chose de mon bouleversement intérieur car je m’empresse de lui expliquer la raison profonde de mon retour à Pondichéry et pourquoi cette maison me met dans un tel état. Je sens tout de suite un élan de sympathie. Pour mon plus grand bonheur elle me propose alors de visiter toute la maison y compris la terrasse d’où l’on a une vue magnifique sur la mer et sur tout Pondichéry. Le temps s’est comme arrêté ; j’ai l’impression de rejoindre dans l’amour de ce pays tous les miens et tous ceux qui l’ont aimé et y ont travaillé. Je redescends à regret mais le sympathique accueil de Jean Deloche m’aidera à reprendre pied.

7 mars

Aujourd’hui, nous avons projeté d’aller au marché et de visiter ensuite la maison d’Anandarangapoullé. Ce que nous faisons. En pénétrant au bazar on a tout de suite une impression de surpopulation. Est-ce à cause de cela, mais je le trouve beaucoup moins propre qu’autrefois. Il fait chaud, très chaud...

Visite à la maison du Dubash : réception mitigée d’abord mais extrêmement souriante au fur et à mesure que nous expliquons qui nous sommes et les raisons de notre venue. Cette demeure, superbe au demeurant, n’est pas mise en valeur. Nous y voyons de très belles pièces de mobilier, notamment deux superbes secrétaires incrustés d’ivoire et le fameux lit avec les montants pour la moustiquaire en ivoire sculpté. C’est une maison typiquement tamoule avec son patio intérieur qui entretient une certaine fraîcheur car l’air y circule librement, son puits dans la cour. On touche du doigt le Pondichéry du xviiie. Pour ma part je ne puis m’empêcher d’évoquer l’ombre de la Bégum Jeanne qui a dominé toute cette époque.

Sur la route du retour, arrêt à la cathédrale de style indo-portugaise dont la blancheur soulignée de jaune, contraste avec le bleu profond du ciel. La chaleur devient torride, il est temps de rentrer déjeuner.

Après la sieste dont je redécouvre les bienfaits, pendant que mes cousins partent à la recherche de cartes postales (pratiquement introuvables d’ailleurs) je vais faire valider nos billets de retour à l’agence de voyage Orient Bazat dont la directrice est Félicie Berry-Burguez que j’ai bien connue à Cluny autrefois : joie de nous retrouver après tant d’années. Elle me fait visiter sa très belle maison qui est un véritable musée de la Compagnie des Indes. Le mobilier en est typiquement créole et rappelle celui que j’ai vu à la Maison Créole à l’île Maurice et qui est la propriété de la famille de Le Clézio.

8 mars -

Au programme : Savannah, le cimetière. Les usines de textiles Savannah[5] étaient installées aux environs de Pondichéry et le père de mes compagnes de voyage, Charles Collez en a assuré la direction durant de nombreuses années ; deux d’entre elles y sont d’ailleurs nées avant que Monsieur Collez soit nommé P.D.G. au siège à Bordeaux. C’est pourquoi mes “presque” cousines tenaient tellement à y retourner. Ce que nous faisons.

Sur la route, arrêt au cimetière où reposent tant de nos ancêtres. Je l’ai trouvé plutôt mieux entretenu que je ne le pensais mais enfin, c’est loin d’être çà ; il y a de nombreuses dégradations et il y a certainement quelque chose à faire.

Nous nous dirigeons vers Savannah. En approchant du mur d’enceinte, nous apercevons une des anciennes maisons occupées autrefois par les ingénieurs français, elle ne semble pas du tout entretenue... En avançant vers la porte d’entrée le chauffeur nous dit que le site est actuellement occupé par la Société indienne nationalisée, Swadeshi Cotton Mills, mais qu’il ne sera peut-être pas possible d’y entrer. Nous décidons d’essayer et heureuse surprise, on nous fait un accueil quasi triomphal surtout quand nous expliquons les raisons de notre venue. Nous avons même droit à un poujda auquel nous participons avec allégresse. Le Directeur absolument charmant nous délègue un employé pour visiter l’usine ; lui-même nous présente sa femme, son fils, nous fait visiter sa maison, enfin après quelques dernières photos, nous nous quittons à regret.

Cela nous a pris quasiment toute la matinée, sur le chemin du retour nous nous arrêtons à ce que nous appelions autrefois “le jardin colonial”. Il est superbe, mieux entretenu, sans rivaliser avec le jardin de Pamplemousse à l’Ile Maurice, il serait un lieu très agréable et intéressant en raison des nombreuses essences d’arbres qui le composent.

9 mars -

Enfin, ce matin j’ai revu Amalor Arago. Quel plaisir de se retrouver. Il me demande tout de suite de faire une conférence. Je commence par refuser, mais devant son insistance je finis par accepter : ce sera une causerie sur mes impressions de retour à Pondichéry après 40 ans. Restent à fixer le jour, l’heure, le lieu.

Pierre a invité à dîner ce soir le Père Dussaigne, actuel curé de N. D. des Anges et le vice-consul ; je suis particulièrement intéressée par la venue de ce dernier car il occupe la maison que j’ai habitée pendant mon dernier séjour à Pondichéry et j’aimerais tellement la revisiter ! ! !

10 mars

Mon vœu se réalise très vite : ce matin, nous sommes invités à prendre le café à 10 heures chez le vice-consul, Monsieur Olivier Aribe, c’est ce qu’il a tout de suite proposé quand il a su que j’avais habité sa maison.

A 7h30, nous sommes allés assister à la messe en français à Notre Dame des Anges, cette église construite par un de mes arrière-grand-oncles, Louis Guerre, dont la photo est accrochée maintenant au fond de l’Eglise (Merci au Père Dussaigne pour cette heureuse initiative), et tellement remplie de souvenirs familiaux, combien de membres de nos familles ont été baptisés, y ont fait leur première communion, s’y sont mariés (à commencer par mes parents) et y ont reçu une dernière bénédiction

A la fin de l’office, le Père Dussaigne a un petit mot très aimable pour signaler la présence de Pierre Guérin un des membres de la famille Gaudart et même de l’arrière petite-nièce de Louis Guerre. A 10h nous voici 18 rue Romain Rolland (anciennement rue des Capucins) en face de la Salle Jeanne d’Arc. C’est de cette maison que je suis partie le 17 août 1949 pour m’embarquer sur le SONTAY qui mouillait au large et devait m’emmener en France que je ne voyais alors qu’à travers un mirage... ô illusions ! Cette maison si belle et agréable a toujours représenté pour moi un certain art de vivre à la créole.

Pour l’heure, savourer un café sur cette véranda qui n’a pas changé depuis le temps où j’y dégustais mon petit déjeuner m’a rendu mes quinze ans : merci Monsieur Aribe.

De là, je pars saluer le Docteur et Mme Mariadassou. Ils habitent une très belle maison, fraîche et agréable. Le Docteur me fait part de sa désolation à l’idée que l’on va détruire la maison ancestrale voisine de celle où il réside...

Au déjeuner, vindaye de poulet. L’après-midi nous allons au marché du dimanche sorte de marché aux puces comme on en a en France (ceci est tout à fait nouveau à Pondichéry), il paraît qu’on peut y faire de bonnes affaires. Je n’ai pas le temps de m’en rendre compte, je dois rentre rapidement car je ne me sens pas très bien.

Mon indisposition me vaudra de ne pas partir le lendemain, lundi 11, pour le périple prévu. Je le regrette un peu, mais intérieurement je ne m’en plains pas, tant je suis heureuse de poursuivre mon bain pondichérien ! Pendant quelques jours je vais m’imprégner de lumière, de sons, d’odeurs. J’en profite aussi pour me reposer, revoir quelques amis. Je fais la connaissance de Mme Devroux qui peint des aquarelles de Pondichéry. Voilà huit ans qu’elle vient y passer l’hiver.

Je vais voir aussi Marie Blanc dont la maison me rappelle tant de souvenirs. J’y fais la connaissance de Vasanty Manet qui m’invite fort gentiment pour le vendredi soir au restaurant de l’Alliance française tenu par son frère. Je vais aussi faire un tour au musée qui se trouve dans les anciens locaux de la bibliothèque rue Romain Rolland mais je ne vais guère mieux... et je suis obligée de faire venir le bon docteur Abani-De qui parle parfaitement français ayant vécu à Paris un certain temps pour se spécialiser.

Dans l’après-midi du jeudi 14, retour de mes cousins enchantés de leur périple. Dès le vendredi 15, je reçois d’Amalor Arago toutes les précisions pour ma causerie qu’il me faut donc préparer. Elle aura lieu le mercredi 20 à 18h30 au Foyer du Soldat.

16 mars -

Promenade à Arikamédou et Ariancoupam où nous visitons bien sûr, la petite église datant du mariage de Dupleix. A Arikamédou, le site des fouilles ne présente plus aucun intérêt mais la promenade à travers les champs et les cocoteraies est agréable. On comprend que les familles créoles autrefois y aient fait construire leurs résidences campagnardes au bord de l’Ariancoupam Au cours de cette promenade nous avons pu apercevoir le nouveau stade, l’aéroport (et oui !), l’université.

17 mars -

Messe à 7h30 en français. Matinée à la plage avec la sympathique Yolande Delarmeau ; Elle m’emmène sur le site du futur port. Cela me laisse rêveuse ! Pondichéry a-t-il vraiment une grande vocation industrielle ? A midi, nous déjeunons avec la communauté des Sœurs de Cluny. Repas exquis dans la pure tradition pondichérienne avec au dessert du melon d’eau et de l’aloua.

18 mars

Le lundi 18, j’ai le privilège d’être reçue par Monsieur Robert Leaune, Consul général de France à Pondichéry, qui trouvait plus sympathique de faire ma connaissance avant la causerie. Le soir, nous sommes invités à dîner par une sympathique personnalité de Pondichéry, Maître Jaganou Diagou, dans le meilleur restaurant de la ville : l’Aristo où nous dégusterons du briani et du poisson exquis sans oublier des glaces tutti-frutti inoubliables. Nous passerons ainsi une excellente soirée.

C’est là que je me suis rendu compte du changement des mentalités à Pondy aussi. En effet, jamais il y a quarante ans on aurait pu imaginer des jeunes femmes indiennes dînant en tête à tête avec un homme en public, fût-il leur mari. Ce soir-là, elles étaient nombreuses dans ce cas-là. Merveilleusement parées, elles contribuaient, c’est certain, à mettre une note de beauté sur la terrasse dudit restaurant.

19 mars

Ce matin, Lucien Leblanc passe me prendre pour aller visiter les locaux de l’Alliance Française. Nous avons rendez-vous avec M. Legendre, son directeur. Ce dernier me parle longuement des progrès accomplis par l’Alliance au niveau de l’enseignement du français, surtout en ce qui concerne le public à qui s’adresse cet enseignement. Au cours de notre entretien il a été très surpris d’apprendre qu’il y avait eu autrefois une glacière dans la maison dont l’Alliance a hérité de Madame Bellocq dont la mère était une demoiselle Guerre. Il a compris pourquoi son architecte avait eu autant de mal avec les fondations de l’auditorium qu’ils sont entrain de faire construire à cet emplacement-là.

La soirée, je la passerai avec la famille Patel dont l’un des frères a fait autrefois d’excellentes photos de Pondichéry. Malheureusement ces clichés ont disparu.

20 mars

C’est donc ce soir qu’a lieu ma causerie ; je suis l’invitée des Amis de la langue et de la culture française. L’heure en est paraît-il mal choisie, elle correspond à celle de la messe à la paroisse, et nous sommes un mercredi de carême ; il y a par ailleurs une inauguration prévue de longue date ; le Père Dussaigne et plusieurs personnes amies ne pourront pas venir. Je le regrette. A 18h, Lucien et Jeamine Leblanc passent me prendre à l’hôtel pour m’emmener au Foyer du Soldat. Nous y retrouverons Amalor Arago. La salle se remplit peu à peu, dès que le Consul arrive on lui passe à lui, comme à moi, un malé. Amalor Arago prend alors la parole pour me présenter. Le débat qui a suivi a été bien animé, après quoi plusieurs personnes sont venues m’entourer et bavarder, plusieurs d’entre elles ayant connu des membres de ma famille non seulement à Pondichéry mais aussi en Indochine. Monsieur X m’a fort aimablement remis son intéressant livre autobiographique. Je ne puis résister maintenant au plaisir de raconter une petite anecdote.

Parmi les personnes venues m’entourer, Jeannine Leblanc vient me présenter une jolie jeune femme actrice, qui a joué dans le film : “Pondichéry, juste avant l’oubli”. Elle souhaitait m’être présentée car j’avais résolu, pour elle, une énigme. Ses parents ont acheté la maison de la famille Gallois-Montbrun dont je descends par mon arrière grand’mère maternelle. Au cours de ma causerie, j’ai effectivement parlé de mon trisaïeul qui était négociant en vins de Bordeaux et qui habitait donc cette maison. Or, en 1976, les parents de cette jeune femme ont trouvé en creusant dans le jardin des bouteilles de vin de Bordeaux datant de plus d’un siècle ! Après s’être perdus en conjectures sur leur origine, ils ont jeté les précieuses bouteilles.

Au siècle dernier, les maisons de Pondichéry n’ayant pas de cave, on enterrait les bouteilles en les plaçant dans des sortes de baignoires en fer blanc ou en zinc, que l’on recouvrait de sable du bord de mer pour les maintenir à une certaine température. Ce soir-là, j’ai vraiment senti mes ancêtres autour de moi ! La journée du jeudi 21 sera consacrée à la préparation de notre départ, quelques amis très chers viendront nous dire “au-revoir”.

22 mars

Les taxis sont là dès 8 heures.

PARTIR c’est MOURIR UN PEU... Chagrin de quitter Raymond, tout le personnel de l’hôtel est là avec les larmes aux yeux, on s’embrasse, on pleure ensemble et je me jure à moi-même de revenir, mais... A la grâce de Dieu !

Nous prenons la route de Mahabalipuram où nous arrivons en fin de matinée. Le site, les temples, le rocher sculpté représentant la descente du Gange, sont toujours aussi admirables, mais moi qui ai connu ces lieux en toute liberté, je ne puis m’empêcher de déplorer d’être, dès la sortie de voiture, harcelée (pour ne pas dire agressée) par une multitude de vendeurs de cartes postales, de souvenirs... On en vient à se demander si le tourisme est forcément une bonne chose ( ?)

Pas de chance, le temple du rivage est envahi par les échafaudages car en cours de restauration (pour ceux que ça intéresse j’ai un article du “The Hindu” du 24 mars qui parle de ces travaux et des procédés employés pour la préservation de la pierre).

Je ne me souviens plus du nom de l’hôtel où nous avons déjeuné mais l’étape était excellente par le site (on pouvait apercevoir dans le lointain le temple du rivage débarrassé de ses échafaudages à cette distance) et par la qualité du poisson grillé servi.

Arrivée à l’hôtel Fisherman’s Cove vers 16h, véritable havre de fraîcheur et de confort. Après un bain de mer exquis, nous prolongeons les plaisirs de l’eau dans la piscine de l’hôtel. Après quoi ce sera l’heure du dîner et nous ne tarderons pas à aller nous coucher car nous devons nous lever tôt pour prendre la route de Madras le lendemain.

23 mars

Je suis réveillée dès 5 heures. Je descends jusqu’à la plage, le soleil se lève sur une mer d’huile et de brume. Intemporalité !

Nous restons silencieux pendant la trentaine de kilomètres qui nous séparent de Madras. Nous sentons que nous approchons, la circulation redevient du gymkana, tout grouille dans la poussière.

Nous nous dirigeons directement vers la cathédrale St-Thomas à Mylapore. Nous y voyons les reliques et le tombeau du Saint venu évangéliser l’Inde dès le début de la chrétienté. Après un bref passage à l’hôtel, courses à Moore Market et au Victoria Institute. Après le déjeuner, un ami à qui j’ai téléphoné m’emmènera sur la tombe de ma cousine, Anna Michel, née Gaudart, décédée en 1948. Après quoi ce même ami avec son fils m’aideront à retrouver la propriété de mon oncle, Edgard Prudhomme qui a légué sa fortune à l’évêché de Madras.

La maison est actuellement occupée par des religieuses de l’Ordre français de la Merci. Une partie du parc est occupée par un hôpital, dans l’autre se trouve une belle église dédiée à N.D. de Fatima. Tout change. NOSTALGIE !

Dimanche 24 mars

Nous assisterons tôt à la messe des Rameaux en la cathédrale St-Thomas (on dit St-Thomé) à Madras. Ambiance fervente comme tout ce qui a un caractère religieux en Inde. Merci à Monsieur et Madame David Anoussamy pour la délicieuse journée qu’ils nous ont fait passer dans leur maison entourée d’un si beau jardin. Leur amitié aura certainement contribué à atténuer les regrets du départ qui approche inéluctablement... Le décollage est prévu à 20 heures. Au-revoir, amis ! Au-revoir, Madras !

Au-revoir, terre de mes Pères, PONDICHERY !

 



[1] Les titres des principaux ouvrages d’Edmond Gaudart concernant l’histoire de l’Inde française sont répertoriés à la rubrique “bibliographie” de la présente lettre.

[2] C’est ainsi que nous nommons la maison construite par mon grand-père paternel à l’angle de la rue Dumas et de la rue du Bazar St-Laurent. C’est là qu’est née ma Mère ainsi que tous ses frères et soeurs. Cette maison est actuellement occupée par l’E.F.E.O. mais je ne le savais pas à mon arrivée à Pondichéry.

[3] Vadés : beignets à base de farine, oignons, piments verts

[4] Apes ou apons : crêpes à base de farine de riz et de lait de coco servies au petit déjeuner.

[5] Sur les origines de Savannah et son histoire voir la thèse de Jacques Weber (pp. 890-894 et 1890-1896) ainsi que que Mireille Lobligeois “Ateliers publics et filatures privées à Pondichéry après 1816”, Bulletin de l’E.F.E.O., Tome LIX, Paris 1972.