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CLAUDE MARTIN

AVENTURIER ET FINANCIER

(Extrait du chapitre VI du livre de Maurice Besson : Les aventuriers français aux Indes, Payot, 1932)

Le xviiie siècle connut d’étranges financiers, qui, ne pouvant devenir fermiers généraux, bâtir au Roule, à Passy, ou sur les coteaux de Sèvres quelque « folie », tentaient la fortune dans des contrées éloignées. Si certains, comme Béniowski, cherchèrent à fonder à Madagascar un éphémère royaume ou, comme le chevalier de Turgot, rêvèrent d’une prestigieuse exploitation en la plaine du Kourou de sinistre mémoire, d’autres, plus avisés, se contentèrent d’exploiter les richesses des Indes en offrant leurs services aux radjahs, maharadjahs et autres princes, sans oublier la Compagnie des Indes.

Certes, nombre de ces financiers européens qui trafiquaient dans l’Hindoustan, les Circars ou le Dekkan ne réussirent pas. Autant aventuriers qu’hommes d’affaires, ils étaient mêlés à d’étranges histoires et maniaient le sabre aussi bien que la plume ; plus d’un d’entre eux disparut à la suite d’intrigues de sérail, ou se vit ruiné, volé, pillé. Mais de cette troupe fort mêlée, à l’avenir incertain et souvent lamentable, surgit une figure vraiment attachante, que la Fortune n’abandonna jamais et qui sut, avec un réel génie, se tailler dans l’Inde de la fin du xviie siècle une place incontestable. Son renom a persisté jusqu’à nous, mais le voile du temps a terni quelque peu l’image de cet extraordinaire financier. L’histoire de sa vie est un roman d’aventures où, cependant, il est aisé de discerner déjà comme une prescience des conditions de la vie moderne et des grandes affaires. Ce personnage, qui avait l’envergure du financier Law, est Claude Martin, le fondateur du célèbre collège lyonnais de « La Martinière », et de la grande institution anglo-indienne qui porte le même nom.

Dans la brumeuse Lyon, en un mois de janvier lourd de brouillards épais errant du Rhône à la Saône, naissait, en 1725, le fils d’un tonnelier, Fleury Martin, de la paroisse de Saint-Saturnin. Baptisé du nom de Claude, cet enfant connut dès ses premières années le poids des heures difficiles et de la tristesse : il lui manqua l’irremplaçable amour maternel, car sa mère, Anne Vaginay, étant décédée en 1737, une belle-mère vint s’asseoir au foyer. C’était une femme de mœurs douteuses, elle finit par être assassinée à Paris, crime assez mystérieux qui motiva l’arrestation du père. Fleury Martin mourut, dit-on, en 1750, au Châtelet, dans son cachot. Sa famille, fort nombreuse, s’éleva quelque peu à la grâce de Dieu, et ce fut le curé de Saint-Saturnin qui, frappé de l’intelligence précoce du jeune Claude Martin, résolut de sauver l’enfant de la misère. Il le fit entrer comme boursier au collège de sa paroisse.

Claude Martin fut un brillant élève et montra des dispositions toutes spéciales pour les sciences exactes. Mais, à l’abri des gros dictionnaires latins, le jeune Martin rêvait d’aventures et dévorait des récits de voyage ; à 16 ans, il ne pensait qu’à partir pour les Indes et ne cachait pas aux siens son ardent désir de quitter Lyon et ses brouillards pour les cieux lumineux de la côte de Coromandel. Le hasard l’ayant mis en rapport avec un racoleur de la Compagnie des Indes, il s’engagea pour servir dans les troupes de Pondichéry. Emmena-t-il avec lui son frère Louis ? C’est probable, car divers documents de source anglaise parlent de « deux frères Martin ». Lorsque Claude signa son engagement, il avait 16 ans ; la vie des camps et ses misères allait rapidement tremper ce caractère déjà si marqué par lui-même. Dès les premiers mois de 1750, le jeune homme décomposait les mouvements de la charge du fusil à pierre dans les cours des vastes casernes à la Vauban de la Compagnie, sises à Lorient. Dupleix ne cessait de demander à ces Messieurs les Actionnaires l’envoi de troupes, mais à Paris on voulait éviter les lourdes dépenses d’entretien de forces par trop nombreuses ; Versailles, de son côté, ne voulait détourner aucune troupe de l’armée royale pour servir aux Indes ; la guerre là-bas, au surplus, n’était-elle pas le conflit entre deux compagnies rivales, l’anglaise et la française ? Il faut attendre la guerre de Sept ans et l’envoi de Lally-Tollendal pour constater que la lutte aux Indes est menée par des régiments réguliers, dont celui de Lorraine.

Claude Martin dut souffrir, dès le début de son incorporation, du contact avec ses camarades, pour la plupart très inférieurs à lui et comme instruction et comme éducation. Les principaux centres de recrutement n’étaient-ils pas les prisons et Bicêtre ? Les « engagés volontaires » étaient expédiés à Lorient, enchaînés pour qu’ils ne pussent pas déserter ; parlant d’un de ces départs, un document de l’époque (Archives de l’Arsenal, I, 2720) nous dit : « La nuit de la première journée à Arpajon, comme on leur avait trop donné à boire, il y eut une mutinerie, et malgré leurs chaînes, peu s’en fallut qu’ils n’étouffassent leurs gardiens. »

Les renforts destinés à Pondichéry et où figurait Claude Martin quittèrent le port de Lorient le 18 septembre 1751 et débarquèrent aux Indes dans le courant de 1752. Quelles furent les premières étapes du soldat Martin sur le sol hindou ? Selon quelques historiens, Martin aurait servi comme dragon en 1755 à Pondichéry, puis il fut affecté au groupe de cavalerie qu’Aumont commandait à Porto-Novo ; enfin, en 1758, il aurait été versé dans l’armée du marquis de Bussy. On a confondu parfois Claude Martin avec l’aventurier Martin Lion dont parle Madec. En fait, la seule pièce officielle que l’on possède sur notre Lyonnais pour cette période de sa vie est une « notification » de ses appointements comme enseigne au service de la Compagnie anglaise des Indes Orientales en septembre 1763[1].

Cette pièce est par elle-même assez troublante et semble prouver que Claude Martin déserta l’armée française au moment où Lally-Tollendal était réduit à une défense désespérée et sans issues. Cependant, la reddition de Pondichéry eut lieu en janvier 1761 et, jusqu’à cette date, aucune liste de déserteurs ne porte le nom de Martin. Par contre, le colonel Eyre Coote, commandant les forces anglaises opposées aux troupes de Lally, écrivait, en mai 1760, au gouverneur de Madras ces mots : « I have two gentlemen here whose names are Martin. They have been very badly treated by M. Lally. » (J’ai ici deux gentilshommes du nom de Martin. Ils ont été très mal traités par M. Lally.) Etaient-ce les deux frères Martin ? Par ailleurs nous savons qu’au lendemain même de la perte de Pondichéry, des Français avaient formé des « partis » et qu’un boutre arabe, le Fallah Salam, avait fait naufrage sur les côtes du Bengale, ayant à bord une centaine d’hommes dont un très grand nombre furent sauvés grâce au courage de « M. Saint-Martin ».

Il est vraisemblable que, comme pour beaucoup, la capitulation du général en chef libéra Martin de son engagement dans les troupes de la Compagnie ; le jeune Lyonnais n’appartenait pas, en effet, aux régiments de Lorraine et de Lally, les seules troupes du roi présentes alors aux Indes. D’autre part, Martin refusa toujours de se faire naturaliser Anglais et sa commission « as ensign in the Honorable East India Company’s army » ne le faisait nullement sujet du roi George. Du reste, les contingents de l’honorable Compagnie étaient recrutés un peu partout, on y coudoyait des Allemands, des Suisses, des Irlandais et des Français, sans compter les diverses races indiennes constituant les cipayes. Aussi, autant que l’on puisse s’en rendre compte, Claude Martin fut chargé de commander une troupe franco-allemande ; il avait toutes les qualités voulues pour cela, ayant acquis le grade de sergent dans les rangs français et possédant une culture scientifique supérieure à la moyenne des Lafleur, Jolicœur ou Fritz, composant le milieu normal du militaire de l’époque, utilisé aux Indes ou autre part.

L’année 1764 permit à l’enseigne Claude Martin de montrer ses talents de soldat averti. C’était l’époque où Clive se trouvait engagé dans une lutte contre Mir Kassim qui, pour arrêter la marche des Anglais, n’avait pas hésité à faire appel à l’aventurier Sombre comme exécuteur des 150 prisonniers qu’il avait en sa possession. Après ce massacre la lutte devint farouche, les Anglais pourchassèrent Mir Kassim par delà Patna. Ces opérations furent fort pénibles pour le soldat qui se révolta, on vit même un bataillon de cipayes passer à l’ennemi ; mais, cerné, il dut se rendre ; la répression fut sévère : vingt-quatre d’entre eux furent attachés à la gueule des canons. Ce fut à quelque temps de là qu’un millier d’hommes commandés par le capitaine Jennings, étrange réunion de déserteurs et de prisonniers enrôlés plus ou moins de force, dépêcha à Martin des émissaires. Ceux-ci demandèrent à notre jeune Français de conduire cette troupe au nabab d’Aoûde pour y former un parti. Martin, non seulement refusa, mais encore empêcha le mouvement de réussir ; seul un sergent, Delamare, et une centaine d’hommes quittèrent le camp britannique. Le commandement anglais récompensa Martin de son loyalisme par un brevet de lieutenant.

Dès lors, la carrière de l’officier Martin dans les troupes de la Compagnie des Indes se poursuivit ; nous le voyons commander deux compagnies de cipayes et, en octobre 1764, combattre brillamment à Buxar où furent anéanties les troupes impériales alliées aux contingents de Soudjah Doulah et qu’appuyaient les bataillons européens du parti Sombre. En 1765, Martin est placé sous les ordres d’une des grandes figures de l’Inde anglaise, Sir Robert Flechter. Ce dernier ne tarda pas à distinguer la valeur de Claude Martin et à se rendre compte surtout de l’étendue de ses connaissances scientifiques. Avec cet art si nécessaire aux grands chefs de mettre chaque valeur à sa place, Sir Robert Flechter ne tarda pas à s’apercevoir que Martin avait une autre étoffe en lui que celle de simple capitaine faisant colonne dans les plaines de l’Hindoustan. Aussi Martin fut bientôt attaché à l’état-major anglais pour y organiser le premier service géographique de la Compagnie des Indes ! Ce fut lui qui dressa la première carte des environs de Calcutta ; ce document date de 1764.

Quelques mois après, Martin collaborait aux opérations poursuivies contre le nabab d’Aoûde, Soudjah Doulah, qui amenèrent l’occupation de la ville de Lucknow et, dès la prise de possession, il recevait la charge d’administrer le pays occupé. Cette mission lui permit d’acquérir une connaissance complète des ressources de cette région. Martin s’affirma, à cette occasion, comme parfait administrateur. Lord Clive, qui avait repris en 1766 ses fonctions de gouverneur et qui se connaissait en hommes, envoyait alors Martin créer le réseau routier de la province de Bihar dans le nord-est du Bengale. Une circonstance fortuite augmenta encore le crédit de Martin auprès de Clive : son refus de participer aux démissions données par de nombreux officiers auxquels la Compagnie avait enlevé le bénéfice d’une prime spéciale de service dite batta. Ce geste de loyalisme lui valut le brevet de capitaine.

Cette affaire du batta alla fort loin et il fallut toute la poigne de Clive pour éviter, notamment à Monghir, où commandait Sir Robert Flechter, un conflit entre blancs et cipayes. Clive destitua Flechter et obligea ses amis à quitter l’armée ; Martin dut se plier à cette mesure, mais resta dans le Bengale.

On n’a aucune précision sur ce que fit Martin, devenu civil ; on ne retrouve sa trace qu’en 1769, époque de sa rentrée dans les troupes de la Compagnie des Indes, sous réserve qu’il ne pourrait jamais dépasser le grade de major général. Une note adressée en décembre 1773 au gouverneur général Warren Hastings le signale comme « a brave and experienced officer and a man of strict honor. »

Bon ingénieur et surtout topographe de valeur, Martin ne tarda pas à rendre de réels services à la Compagnie des Indes Orientales. C’est comme spécialiste, du reste, que notre Lyonnais fut placé par les Anglais auprès du nabab d’Aoûde. Le nabab le nommait bientôt surintendant de ses arsenaux et Martin devenait ainsi le premier sapeur du pays d’Aoûde. Son influence grandit à la cour de Lucknow, et, malgré les hostilités franco-anglaises de la guerre de 1778-1783, Martin y resta comme conseiller technique, ce qui lui permit de se tenir un peu à l’écart, position prudente en des circonstances délicates. Il est d’ailleurs assez difficile de déterminer quels furent à ce moment ses rapports avec les Français, point un peu troublant. Ce qui est certain c’est que son attitude et les services rendus lui firent obtenir le rang de major en septembre 1774.

Esprit positif, Martin jugea que les faveurs qu’il avait obtenues de la Compagnie des Indes et le bon renom qu’il s’y était fait lui assuraient d’indéniables mais insuffisants avantages. Désormais, rien ne l’empêchait de prendre sa liberté, peut-être même jugea-t-il utile de se rendre indépendant des Anglais. D’autre part, sa profonde connaissance des milieux indiens et des ressources de l’Hindoustan, l’influence qu’il avait acquise parmi les princes indigènes de ces régions lui donnaient des moyens d’action personnelle considérables. C’est pourquoi Claude Martin demandait, dès octobre 1779, à quitter le service de la Compagnie des Indes et envoyait à Madras une démission en ce sens à Warren Hastings. Sa lettre de démission est curieuse : notre Lyonnais y expose qu’il s’est usé au service de la Compagnie et que le climat hindou n’a pas été sans altérer sa santé, ébranlée également par de vieilles blessures ; que l’heure était sonnée pour lui de réunir quelques avantages financiers pour lui permettre « to return home ». Martin sollicitait de Warren Hastings l’autorisation de rester à Lucknow. Le gouverneur général de répondre par un ordre de service, daté du 28 octobre 1779, que le major Claude Martin était libéré du service pour raison de santé et qu’il lui était permis de rester à Lucknow avec le rang de major, mais la solde de capitaine. Martin était admis, si l’on veut, en congé illimité et à demi-solde ; il n’y perdait rien, car il entrait au service direct du nabab d’Aoûde.

La carrière financière de Claude Martin allait commencer et cette carrière fut d’autant plus heureuse que notre compatriote parvint rapidement à devenir le conseiller écouté du nabab. Ce fut sur ses conseils que le prince n’intervint pas dans le drame de Bénarès où la population s’était soulevée contre les exactions anglaises et l’arrestation du radjah, rébellion qui fut rudement châtiée. Ce service reçut une récompense : un brevet de lieutenant-colonel signé en 1782.

Toujours au service du nabab d’Aoûde, il en était l’homme de confiance ; installé à Lucknow d’une façon princière, il recevait avec une grande facilité les Européens de passage ; dans ses récits de voyages aux Indes, William Hodges narre que, malade de dysenterie, il fut soigné avec le plus grand dévouement par le colonel Martin « to him therefore I may now say I owe the life I at present enjoy »[2].

Comment se développa en Claude Martin cet altruisme qui constitue la plus noble caractéristique de cet esprit ? Il semble bien que notre aventurier, grand liseur d’ouvrages philosophiques, se soit profondément imprégné des écrits des philanthropes français et des ouvrages de Rousseau. On le voit en 1787 adopter des métis abandonnés, aider financièrement l’orphelinat de Calcutta et envisager des plans d’œuvres philanthropiques.

Retiré du service actif proprement dit, Martin n’en demeure pas moins sur la brèche et en contact avec la Compagnie des Indes. Il se transforme en fournisseur, et ravitaille les Anglais, durant la guerre contre Tippou Sahib (1790-1791), en chevaux, fourrages, vivres, Les autorités britanniques lui conférèrent, tant furent appréciables ses services pendant ces opérations, le grade de colonel.

Pendant toute la période révolutionnaire, le colonel Claude Martin resta aux Indes, habitant cet étrange palais de « Constantia », à Lucknow, qui témoigne de la prestigieuse fortune acquise par le propriétaire de cette demeure somptueuse. Claude Martin brasse alors des affaires considérables, mais il n’hésite pas à remiser ses carnets de chèques et à interrompre ses relations avec les commerçants parsis et arabes pour reprendre son sabre et sauver du pillage, à la fin de 1797, l’état de Lucknow qu’allaient envahir les hordes afghanes descendues de Kandahar et conduites par l’émir de Kaboul.

Une vie si mouvementée, la rigueur du climat devaient avoir raison du tempérament de Claude Martin ; celui-ci, miné par la fièvre, souffrait par ailleurs de la situation délicate où il se trouvait vis-à-vis de ses amis anglais alors que ses sentiments intimes restaient fidèles à la France, même républicaine. Martin refusa toujours une naturalisation maintes fois offerte et c’est sujet français qu’il meurt, le 13 septembre 1800, dans sa splendide résidence de Constantia.

Si jamais quelqu’un mérite le titre de Nabab, c’est bien le Colonel Martin. Ce Lyonnais était un homme d’affaires remarquable ; ses vues fort justes, ses vastes connaissances, son audace, fort calculée d’ailleurs, lui permirent d’amasser une fortune considérable. Ses biens il les avait obtenus grâce à ses talents militaires, mais aussi grâce à un sens remarquable des questions bancaires. Comme Law, Claude Martin est sur bien des points en avance sur les idées de son temps, il a des conceptions vraiment modernes. Cependant Claude Martin s’apparente par de nombreux traits à cette élite du xviiie siècle, philosophe et humaniste, artiste et dilettante qui sut comprendre la vanité des choses humaines et le charme de la vie.

La prestigieuse fortune de Martin nous est connue par le plus précis des documents : son testament.

La Gazette de Calcutta du 20 octobre 1800 publiait l’article nécrologique suivant :

« Le Major général Claude Martin est mort à Lucknow le 13 courant. La plus grande part de l’immense fortune possédée par le Général décédé, approchant, ainsi qu’il l’est dit de quarante lacks de roupies[3], a été réservée à la fondation d’établissements publics, de bienfaisance et littéraires. A notre connaissance, quatre lacks de roupies sont employés à fonder un établissement à Calcutta, deux lacks pour un but similaire à Lyon et une donation qui donne une grande idée de sa philanthropie : un lack et demi, dont l’intérêt doit être réparti en parties égales entre les pauvres des différentes confessions, chrétienne, musulmane et hindoue, habitant Calcutta, Lucknow et Chandernagor. Il est dit, en outre, qu’une des maisons du Général sera transformée en Académie dans le but d’instruire les indigènes dans la langue et la littérature anglaises. »

Ces donations permirent de transformer le palais du Nabab, le « Château Constantia », en collège qui se nomma « La Martinière de Lucknow » ; d’autres « Martinières » ont été fondées grâce à ces dons, l’une à Calcutta, l’autre à Lyon, la ville natale de notre aventurier.

Ces donations furent d’autant plus élevées que le règlement de la succession de Claude Martin dura trente-cinq ans et que les intérêts s’en capitalisèrent à 7 1/2.

Le généreux nabab n’oublia pas sa famille de France, ses frères et ses sœurs et ses camarades « qui étaient venus aux Indes chercher des emplois » et qui y vivaient sans ressources suffisantes ».

Cette énorme fortune, Claude Martin l’avait faite en usant des habitudes en usage aux Indes, mais aussi — et ici apparaît l’homme moderne — en osant se lancer dans certaines innovations que l’expérience allait consolider dans l’avenir. Ainsi Martin n’avait pas craint de placer une partie de ses capitaux dans les Compagnies d’assurances anglaises qui commençaient à peine à fonctionner. D’autre part, il avait pressenti le puissant essor économique des Indes. « En ce moment, écrit-il, je ne vois guère de placements plus sûrs que les obligations et les billets à ordre de la Haute Compagnie des Indes Orientales, rapportant 8 et 11 p. 100 d’intérêt. »

Dans son étrange et magnifique palais de « Constantia », Martin possédait une véritable cour avec esclaves, eunuques et sérail. A tous et à toutes, le testament réserva quelques dons : l’octroi de la liberté, des rentes et des certitudes d’avenir paisible.

Comment Claude Martin avait-il amassé d’aussi gros capitaux ? Tout d’abord il s’était fait octroyer comme superintendant de l’arsenal de Lucknow une solde mensuelle de 1.860 roupies. Mais cette charge assurait, en outre, d’importants revenus à son titulaire, qui avait droit à d’honnêtes commissions pour toutes les fournitures versées par l’arsenal, soit à la Compagnie des Indes, soit aux armées des rajahs.

Grand maître d’artillerie, Claude Martin était aussi gros industriel ; il s’était, en effet, lancé dans la culture et la manufacture de l’indigo ; il avait acheté des terres pour avoir ses propres récoltes et fait organiser de nombreuses indigoteries. Son habileté était indiscutable et il avait acquis une véritable maîtrise dans cette industrie, témoin un mémoire remarquable présenté par lui à la Société asiatique en 1791.

Artilleur et industriel, Claude Martin était aussi, tout comme un capitaliste moderne, « éleveur », mais au lieu d’élever quelques pouliches bien racées en vue du Grand Prix ou du Derby, notre Lyonnais élevait des coqs de combat. Les Hindous étaient très friands de combats de coqs et les enjeux étaient parfois considérables. Nous possédons une gravure représentant un de ces combats avec Martin et le colonel Mordaunt, l’attaché de la Compagnie des Indes à la cour de Lucknow. Les mauvaises langues rapportaient que ce genre d’élevage était pour Martin un élément de ressources fort appréciables.

Artilleur, industriel, éleveur, Martin avait encore d’autres cordes à son arc ; connaissant à fond la versatilité de l’âme indienne et combien princes et puissants aimaient les nouveautés européennes, il faisait venir d’Allemagne, de France, d’Angleterre des jouets mécaniques, des glaces, des pendules à sonnerie, des boîtes à musique. Il avait même monté un atelier avec un habile mécanicien, « natif de l’aris du quartier du Marais », pour réparer et arranger ses multiples frivolités qu’il vendait à chers deniers aux maharadjahs. Le nabab Asef el Doulah voulut un jour à toutes forces posséder deux glaces avec chandeliers, l’une verte, l’autre rouge, Martin les lui céda, mais demanda un lack de roupies.

A côté de ces fonctions et de ces différents commerces, Claude Martin avait su utiliser les mœurs indigènes qui obligent les plaignants et les plaideurs de s’assurer par de généreux présents les bons offices d’une haute personnalité. Or, Martin possédait à la Cour du nabab d’Aoûde une très réelle influence et cette influence n’était pas due à la seule valeur de notre Lyonnais, mais aussi à l’action de sa concubine, la belle « Bouloun ou diza », qui avait accès au harem et connaissait toutes les intrigues du Palais. Aussi la clientèle de Claude Martin était nombreuse et fort généreuse.

Martin n’avait pas tardé à monter, à côté de sa « firme importation et exportation », une banque, et cet établissement rendait de réels services aux radjahs gênés dans leur trésorerie ou aux aventuriers européens en difficultés pécuniaires. M. Hill donne à ce sujet les détails suivants :

« Quand un officier avait à faire une acquisition pour l’Etat, il recevait un « bon » du Nabab, du montant de la dépense, sur lequel il devait réaliser de l’argent au bazar ; la valeur du bon dépendait naturellement de la probabilité supposée du créditeur de se faire payer en deniers par le Nabab, et d’autres possibilités. Ainsi il résulte que le Nabab était toujours endetté envers ses officiers européens à Lucknow, et annuellement ; par exemple, en 1779, nous trouvons Martin créditeur de 38.000 roupies. Le document dans lequel ce fait est noté montre, à côté des noms de nombreux officiers civils, ceux de plusieurs militaires qui étaient créanciers du Nabab pour des sommes variant de 50.000 à 276.000 roupies. »

Dans les livres bleus du Parlement pour 1803, les autorités anglaises signalent que le Nabab était endetté d’environ 25 lacks envers Martin.

« Le général Martin refuse positivement de venir dans les conditions qui lui sont offertes, à moins que la plus grande partie de sa dette ne soit payée entre ses mains — car il doit s’acquitter des obligations qu’il a contractées avec d’autres qui étaient associés avec lui dans l’emprunt. » (Lettre du 28 septembre 1796 du résident anglais au gouverneur général.) Il fallut que le vizir lui envoyât la différence entre 25.000 et 81.000 roupies, qui apparut comme lui étant due en regard de ses avances. Il est probable que Martin était engagé dans la plupart des emprunts publics contractés par la Cour. Ces emprunts publics constituaient des spéculations profitables pour ceux qui les lançaient. Mais si les commissions étaient grosses, les risques à courir étaient proportionnés.

Claude Martin avait, — autre excellent moyen de compléter sa fortune, — organisé dans sa demeure de Lucknow un véritable « Mont-de-piété » ; notre Français ne se chargeait-il pas, moyennant un honnête intérêt de 12 p. 100, de garder les objets de valeur que leurs possesseurs voulaient mettre à l’abri des voleurs ou encore, ce qui n’était pas rare, des convoitises du nabab ou de ses vizirs. Aussi avait-il transformé Constantia House en une véritable place forte et son « Mont-de-piété » tenait à la fois d’une maison de prêts sur gage et de la salle de coffres-forts des grands établissements bancaires modernes. Ses ennemis le traitaient d’usurier, alors que ses amis bénissaient une telle organisation.

En fait, dans l’Hindoustan d’alors, un tel organisme répondait à de réels besoins, tant l’insécurité y était grande. On peut en juger par les précisions ci-après données par le résident anglais de la Cour d’Aoûde, le major Johnstone, à son chef britannique Lord Cornwallis :

« C’est probablement à ces caisses que nous devons attribuer la mauvaise police dans les grandes cités de l’Inde et en particulier à Lucknow, où le Cutural a été d’ordinaire un domestique chez quelque Orderly ou d’un autre favori des vizirs. Les vols et les meurtres ne se voyaient autrefois que rarement ; mais dernièrement, ils ont repris avec une recrudescence qui arrive à un degré alarmant et demande un remède immédiat.

» Il y a environ un mois, une maison du colonel Martin, habitée par M. Gairard, a été attaquée d’une façon ouverte et audacieuse par un groupe de 100 personnes, qui, après le meurtre de trois chokeydars, pillèrent la maison de tout ce qu’elle contenait. Ensuite ils maltraitèrent Madame Gairard, et, après lui avoir arraché ses boucles d’oreille et l’avoir dépouillée de ses vêtements, lui enjoignirent de se laisser faire et la violentèrent à tel point que sa vie en fut en danger. Trois jours après, une plus grande et plus disparate bande attaqua un bazar à environ trois cents mètres de ma maison et le pilla après le meurtre de dix ou douze personnes.

» En ce qui concerne la forme de ces attaques, je crus de mon devoir de faire une représentation au ministère du Vizir, mais je ne reçus pour toute réponse qu’une promesse d’enquête par le Cutural, car le vizir était complice de ces faits.

» En conséquence, aucun de ceux qui avaient pris part à l’attaque n’avait été encore découvert, bien que, en raison de leur nombre et de la façon ouverte (au grand jour) dont l’attaque avait été conduite, ils n’aient pu échapper à l’attention si des recherches effectives avaient été faites. »

Claude Martin, d’après ses bustes et ses portraits, avait une belle physionomie, aux yeux rieurs mais dont la gaîté n’excluait pas un regard pénétrant, il était robuste et très entraîné aux fatigues du métier militaire ; il était bon et loyal ; ses manières aisées, son amabilité, étaient reconnues même par ses ennemis, et Dieu sait si son extraordinaire fortune lui avait suscité des envieux de toute catégorie. Ceux-ci furent fort sévères contre le créateur de la Martinière, et l’un des plus notoires, Lord Valentia, va jusqu’à écrire ces lignes basées de toute évidence sur la calomnie et les ragots courant les ruelles de Lucknow :

« Le Général avait un méprisable et infamant caractère pendant sa vie. Il n’avait pas une seule vertu, quoiqu’il feignît des apparences sévères. Il prit les orphelines de deux de ses amis en disant qu’il voulait les éduquer et les entretenir à la fois, mais quand elles atteignirent l’âge de douze ans, elles devinrent ses concubines à contrecœur. Sa mort est supposée être la conséquence de la perpétration de ce dernier crime. Un autre enfant auquel il proposa de l’éduquer et qui est actuellement en Angleterre lui donna l’air d’avoir accompli une bonne action ; mais à sa mort, le décompte de ce qu’il avait dépensé fut trouvé et débité au père de l’enfant et un ordre spécial recommandait à ses exécuteurs testamentaires de recouvrer la somme entière.

» Sa fortune fut constituée par la fraude et l’usure, elle atteignait environ 200.000 livres, sans compter les immeubles. Malgré cela il ne fit pas de bonnes actions et il n’avait pas d’amis. Il ne donna à son frère que cinquante roupies par mois en disant : « qu’il travaille pour gagner » son pain ainsi que je l’ai fait. »

L’âpreté même du ton de cette lettre en démontre l’inanité. Le noble et généreux testament de Claude Martin n’est-il pas le témoignage éclatant de la générosité de ce véritable Mécène dont la physionomie demeure attachante à plus d’un titre ?

La grande fortune permit à Claude Martin de se livrer aux plaisirs et aux parts ; c’était un amateur éclairé.

Ainsi dans la Gazette de Calcutta du 18 décembre 1800, se lit l’annonce de la vente aux enchères publiques par MM. Tulloh et Cie (à leur salle de vente) d’un certain nombre d’objets provenant de la succession du général Martin.

Parmi ces objets se trouvaient : 4 carpettes en véritables Gobelins, d’un coloris merveilleux, représentant lion, lionne, rhinocéros, éléphant, panthère, cheval, etc., « dont il était impossible de décrire la beauté » ;

4 fusils de chasse de Grierson, armurier de sa Majesté, en métal niellé d’or et d’argent, en boîtes d’acajou, doublées de velours vert ;

3 paires de pistolets (même description) ;

18 médailles or par Boulton, 3 formats ayant sur l’endroit le profit du général Martin et au revers ses noms et titres en caractères persans ;

176 médailles d’argent (même description) ;

4 pièces de monnaie, spécimens de Boulton ;

1 machine complète à frapper ;

1 quantité de médailles de cuivre ;

1 télescope pour mesurer les distances ;

1 boîte contenant des allumettes au phosphore et autres objets

De temps à autre au cours de l’année 1801, la Gazette de Calcutta contint des annonces de vente d’objets ayant appartenu à Martin, instruments de musique, télescopes, argenterie portant ses armes, lustres, girandoles, joaillerie et pierres précieuses, entre autres un beau diamant rose monté en bague (surpassant tous ceux de ce genre dans la région), ainsi que 4.000 volumes de grande valeur en latin, italien, français et anglais et une curieuse collection ce livres persans et sanscrits, un ensemble complet de vues de l’Inde de Daniel, et de nombreuses peintures de Zoffany, une grande collection de caricatures dessins, et des croquis hindous, des monnaies d’or et d’argent, une presse à imprimer avec des caractères arabes et hindoustanis et une certaine quantité d’essence de roses d’une rare finesse et de qualité pure.

Dans son palais de Constantia à Lucknow, Claude Martin avait, en effet, réuni de splendides collections dont le récolement prouve le sens artistique et l’esprit lettré du Lyonnais aventurier de génie. Constantia possédait une bibliothèque de 4.000 volumes en toutes langues. Au palais de Martin existait une galerie de deux cents tableaux ; chargé de constituer pour le nabab Asaf Doulah une galerie de peintures européennes, il avait fait acheter à Paris et à Londres des toiles nombreuses, mais avait su garder pour lui un Claude Lorrain, des Zoffany et des tableaux de l’école de Watteau.

Martin était amateur de jardins à la française ; son parc rappelait celui de Versailles et n’était pas sans surprendre les visiteurs de l’Hindoustan. Le Lyonnais se piquait à s’intéresser à la botanique et, en disciple de Jean-Jacques, aimait à herboriser.

Constantia House possédait aussi son « Hôtel de la Monnaie » et Claude Martin y avait fait monter des appareils pour battre des pièces de monnaie et des médailles. Il est probable qu’il devait opérer pour le compte du nabab d’Aoûde et pour le Grand Mogol. C’est, paraît-il, Martin lui-même qui gravait les nombreuses médailles qu’offraient volontiers les princes hindous aux personnalités de l’Inde. Il existe au British Museum notamment des pièces et des médailles dont une porte sur la face le buste du général et la date de 1796 et sur le côté pile ces mets : « Distinguished Nobb. Honoured Lord. Siword of the Country, Gal C. Martin Bahadur mighty in Battle »

Il dessinait et peignait, non sans un certain talent, et se lançait dans l’exécution de vastes fresques ; il y aurait dans la Tour de Bangalore une peinture murale exécutée par Martin. Les archéologues anglo-indiens considèrent que plusieurs des fresques décorant les salles de Constantia sont de sa main. Selon la coutume indienne Claude Martin avait reçu du nabab d’Aoûde le droit à un blason.

Martin avait monté à Lucknow une fonderie d’où sortirent des canons pour les armées des princes de l’Hindoustan ; il y fit fondre quelques cloches et, de nos jours encore, on en conserve pieusement une immense dans le collège de « La Martinière » de Lucknow. On y voit aussi, allongé à terre, muet désormais, un canon de bronze sorti des ateliers et fonderies créés par Martin. Ce dernier, bien que vivant dans les lointaines Indes, suivait avec passion le mouvement scientifique d’Europe et s’enthousiasma pour la découverte et la hardiesse des frères Montgolfier. Bon physicien et habile ingénieur, Claude Martin résolut de faire lui aussi de l’aérostation. On peut lire à ce sujet ces lignes fort curieuses dans la Gazette de Calcutta du 13 octobre 1785 : « Le colonel Martin a exhibé plusieurs ballons à Lucknow au grand étonnement du Shahzadah et du Vizir. Le colonel est en train d’en construire un pouvant contenir plusieurs personnes. Le Vizir demanda à Martin d’en construire un capable de contenir vingt personnes. Le colonel lui répondit que c’était trop et que les occupants risqueraient leur vie, alors le Vizir répondit, ainsi qu’un despote oriental, que cette chose ne regardait pas le colonel. Le ballon ne fut jamais fini. Ces ballons, construits sur le principe de Montgolfier, furent les premiers vus dans l’Inde, qui furent construits sur place.

» M. Wintle en lança un à Calcutta le 30 juillet 1783, mais qu’il avait probablement apporté d’Europe. »

Banquier, artilleur, commerçant, artiste, collectionneur, Claude Martin fut aussi un armurier remarquable.

L’aventurier Raymond, dont l’influence sur Nizam Ali en faveur d’une alliance française fut si considérable, écrit ces mots concernant l’activité de son compatriote lyonnais : « Le colonel Martin s’intéresse à toutes les branches de l’industrie. Il est à la tête d’une grande fortune dont il se sert pour ses distractions, il travaille tous les jours aux arts concernant l’horlogerie et l’armurerie. » Dans une lettre de Raymond, datée de 1786, on relève ces indications : « Le colonel Martin, un Français qui s’est distingué hautement au cours de ses vingt-deux ans au service de l’Angleterre, a à Luknow une fabrique de pistolets et fusils qui égale en qualité de fabrication les armes d’Europe. »

Si des œuvres si diverses et accomplies en des domaines si différents, il ne reste guère de traces, par contre, Martin architecte subsiste dans les demeures qu’il fit édifier et qui subsistent encore dans l’Hindoustan. Il avait fait construire une vaste maison à Guinti ; il avait acheté à Nazalghar, où il avait installé une vaste indigoterie, une belle demeure indoue, il l’avait agrandie en y ajoutant des parties à l’européenne. Mais l’habitation de choix fut l’énorme palais de Lucknow dont nous avons déjà parlé : Constantia House. Cette appellation venait de la devise que Martin avait fait mettre dans ses armes et qui ornait ce palais : « Constantia et Labore ».

Le palais de Constantia était une bâtisse monumentale, sise au milieu de superbes jardins où des arbres rares, des bassins, des bosquets et des statues rappelaient les beautés de Versailles. Le style extérieur assez étrange, ni européen ni indien, se ressentait surtout de « ce rococo », cher au Grand Frédéric, et le colonel y avait consacré plus de 160.000 livres. La décoration intérieure était, aux dires des contemporains, d’une richesse prodigieuse ; Martin avait fait venir des décorateurs italiens et fait multiplier les arabesques en bois sculpté, les bas-reliefs, le tout d’un goût très transalpin. Ce qui frappait, à première vue, c’était une profusion de statues de bronze placées sur les murs et le long de la toiture. Ces statues étaient « les unes traitées à l’antique, les autres traitées du temps ». C’est dans son palais que Claude Martin, usé par une vie aventureuse, s’éteignit en 1800. Constantia House fut, peu après, au cours du tremblement de terre de 1803 qui détruisit nombre de demeures à Lucknow et à Bénarès, fortement endommagée. Le palais, peu à peu dépouillé de ses splendeurs par les ventes de la succession et aussi par un pillage bien organisé — ne vit-on pas « toutes les girandoles et miroirs » prendre, par ordre, le chemin du palais du gouverneur à Calcutta ? — devint un caravansérail. Bientôt, le nabab d’Aoûde n’hésita pas à s’en servir pour son usage personnel, et c’est dans ces murs, par exemple, que ce prince recevait, en avril 1802, le gouverneur général.

Lors de la fameuse révolte des cipayes, Constantia House servit de lieu de refuge aux Anglais et, de ce fait, fut très abîmée par les balles. Enfin, et selon les volontés testamentaires de Claude Martin, ce fut dans les bâtiments de Constantia House que s’installa le collège indien de la Martinière.

Incontestablement la figure de Claude Martin apparaît comme étant celle d’une nature puissante, en avance sur son temps et non sans grandeur. Le colonel n’a guère écrit et n’a pas laissé de mémoires ; c’était, paraît-il, un silencieux, il agissait trop pour parler ; dur aux autres, il l’était à lui-même ; ainsi, atteint de la pierre, il eut le courage physique de s’opérer lui-même avec un instrument chirurgical qu’il avait inventé pour les besoins de la cause. Ce fut d’ailleurs en vain, car c’est de ce mal qu’il mourut.

Claude Martin ne fut jamais, du moins les archives françaises n’en font jamais mention, sollicité par nos agents soit au moment de la lutte avec Tippou Sahib, soit avant, en vue d’une action antibritannique. Martin connut pourtant le général Perron, de Boigne, dont il fut le banquier, Raymond, notre partisan auprès de Nizam Ali et bien d’autres Français. Quelle fut la raison de cette attitude ? Voulut-il rester fidèle à l’engagement qu’il avait pris en entrant au service de la Compagnie des Indes Orientales anglaises ? Craignait-il que, du côté français, sa « désertion » lui fût toujours reprochée ? Etait-il hostile au mouvement de la Révolution ? Autant de points qu’il est fort difficile de déterminer avec certitude. Un fait cependant demeure et qui semble bien prouver que son attitude d’indifférence vis-à-vis de son pays n’était dictée que par des considérations particulières, dont les éléments nous échappent : jamais et malgré de nombreuses avances et des promesses fort honorifiques, Claude Martin n’accepta de recevoir des lettres de naturalisation anglaise : Français il était, Français il entendait rester.

 



[1] Major General Claud Martin, par Hill Calcutta, 1908

[2] 1 Travels in India, during the years 1780-1781-1782-1783, p. 146.

[3] Un lack représente 100.000 roupies, la roupie valant autour de 2 fr. 40.