Blue Flower


L’AVENIR DES JEUNES PONDICHERIENS

 

Résumé de la conférence de

Christophe Guilmoto,

15 mars 1991

 

compte rendu établi par Guillaume de Vaudrey

Les anciens comptoirs français en Inde sont le fruit d’une situation historique très singulière que nous ne développerons pas ici et sont passés en douceur dans le giron des autorités indiennes à partir de 1954. Pondichéry est demeurée à partir de cette date une unité administrative très attachée à son indépendance relative au sein de l’union indienne.

Les Français de Pondichéry constituent quant à eux un mélange assez divers. A l’origine on pouvait distinguer au sein de la communauté franco-pondichérienne, une population créole, une population d’origine métropolitaine et une population de souche indienne souvent catholique dont un certain nombre d’éléments avaient choisi à la fin du xixème siècle de devenir juridiquement français en se plaçant sous le Code civil français et en renonçant à leur statut indigène. Lors du rattachement à l’Inde, l’option a été offerte à la population pondichérienne, étant donné l’attachement de la France à une relative politique d’assimilation à la différence d’autres puissances coloniales, de choisir entre la nationalité française et la nationalité indienne. Ceux qui ont opté pour la nationalité française appelés “optants” sont devenus français mais ont conservé le droit, reconnu par le Traité de cession, de rester en Inde et de jouir d’un certain nombre de privilèges.

On trouvait principalement parmi les optants, des “renonçants”, des fonctionnaires de l’administration française, des personnes assimilées culturellement aux Français et des militaires.

Aujourd’hui, la nationalité française est plutôt “héritée que choisie” et elle est devenue quelque chose de très prisé et convoité à Pondichéry car elle ouvre droit à un certain nombre d’avantages. Cette population pondichérienne de nationalité française a connu en trente ans une certaine croissance du fait des facteurs de croissance démographique classiques, du retour des Pondichériens ayant travaillé en France ou dans les colonies et qui reviennent à Pondichéry passer leur retraite et des personnes ayant acquis la nationalité française par mariage. On compte aujourd’hui environ 13.000 personnes immatriculées au Consulat de France à Pondichéry. Beaucoup de Franco-Pondichériens ont choisi de s’installer à l’extérieur, pour la plupart en France. D’autres ont épousé des ressortissants indiens, ont mis “en sommeil” leur nationalité française et se sont établis en Inde en dehors des anciens comptoirs, se considérant comme des ressortissants indiens de facto.

La population franco-pondichérienne compte un grand nombre de jeunes et de personnes âgées. La population de jeunes adultes et d’adultes est plus sujette à la pression migratoire et un grand nombre s’est établi en France. Quel est l’avenir de cette communauté ? La carrière militaire ? C’était auparavant un débouché traditionnel et on peut aujourd’hui estimer à 50% la place occupée par les anciens militaires, les pensionnés militaires et par leur famille au sein de cette communauté. Engagés assez tôt, ayant fait au moins quinze ans de service en Indochine ou en Afrique, ces jeunes retraités sont revenus s’installer à Pondichéry au moment de leur retraite, bénéficiant de pensions conséquentes par rapport au coût de la vie en Inde, ce qui leur permet de jouir de conditions de vie enviées par les ressortissants indiens du territoire. Le mode de vie plutôt étanche de la vie de caserne n’a cependant pas conduit à une forte intégration culturelle de ces éléments de la communauté franco-pondichérienne. La situation financière relativement privilégiée des anciens militaires n’a pas forcément bénéficié à leurs enfants qui n’ont jamais connu les problèmes quotidiens que leurs voisins indiens connaissent à Pondichéry. On note donc un certain décalage à la fois social et culturel entre la population franco-pondichérienne et la population indienne du territoire. Les retraités de l’administration civile sont également revenus s’installer à Pondichéry au moment de leur retraite. Ils sont en général plus âgés et leur degré d’intégration culturelle par rapport à la culture française est beaucoup plus fort. Leurs enfants sont souvent installés en France définitivement et sont beaucoup plus intégrés. Ils sont aussi en moyenne d’un niveau socio-culturel plus avantagé.

D’autres segments de la communauté méritent aussi d’être mentionnés : communauté commerçante d’origine pondichérienne installée en Indochine, classes défavorisées vivant de certaines allocations versées par les services sociaux du Consulat. 500 allocations correspondant à des situations d’indigence ou de détresse ont été versées en 1990 par le Consulat et constituent le revenu principal d’environ 2.000 personnes, ce qui est très important car cela représente environ 16% des Franco-Pondichériens. On pourrait considérer que la nationalité française de ces Franco-Pondichériens défavorisés est de facto en sommeil car leurs enfants sont rarement scolarisés ou s’ils le sont, ils le seront de préférence dans des établissements indiens comme leurs petits camarades issus des mêmes milieux socio-économiques.

La communauté française de Pondichéry a ainsi un caractère assez particulier du fait que très peu de Franco-Pondichériens ont eu un contact direct avec la communauté française métropolitaine. Beaucoup de Franco-Pondichériens font également l’apprentissage de la langue française à l’Alliance Française, n’ayant que rarement l’occasion de s’exprimer dans cette langue à la maison. Cette incapacité linguistique les met dans une position extrêmement vulnérable, une position de dépendance face à des intermédiaires, face à des représentants souvent autoproclamés et ne facilite en rien leurs rapports avec l’administration métropolitaine installée à Pondichéry et en premier lieu les services consulaires. Certains ont la pénible impression d’être rejetés à la fois par les Français et les Indiens sans pouvoir jamais s’exprimer. Face à la communauté franco-pondichérienne, les métropolitains vivant à Pondichéry oscillent quant à eux entre les attitudes de racisme le plus classique ou de paternalisme bienveillant. Uniques dans leur genre, les Franco-Pondichériens ont comme caractéristique pour certains d’entre eux de ne pas être francophones mais nulle loi n’a jamais obligé un français à parler la langue française. Un des points forts de cette communauté est également la très forte solidarité qui règne entre les membres d’une même famille.

Ces caractéristiques sociologiques concernant la population franco-pondichérienne sont utiles pour mieux cerner l’image du jeune pondichérien d’aujourd’hui. Beaucoup de jeunes Franco-Pondichériens sont scolarisés dans les différentes institutions scolaires en place avec un programme de type français : Lycée français, Saint-Joseph de Cluny, institutions indiennes à programme français comme le Collège Calvé ou le Pensionnat de jeunes filles, écoles indiennes à programme français à Karikal ou à Mahé. D’autres sont scolarisés dans des établissements à programme indien en tamoul et en anglais.

On constate cependant une répartition des jeunes Franco-Pondichériens au sein des différents établissements en fonction des conditions socio-économiques de leur famille, les plus favorisés étant scolarisés au Lycée français, les moins favorisés étant inscrits dans des établissements indiens à programme indien. La sélection est extrêmement forte et la langue française est dans certains établissements enseignée comme une langue morte au même titre que le latin. L’effet “entonnoir” du système éducatif peut être perçu en quelques chiffres : sur 100 enfants inscrits en 6ème, 15 seulement auront leur Baccalauréat. L’effet de déperdition est donc sans commune mesure avec ce que l’on constate en métropole. Une des raisons invoquées est l’insuffisance de la connaissance du français d’un grand nombre d’élèves, cette situation étant un peu similaire à celle rencontrée par les enfants d’origine étrangère scolarisés en France. Les titulaires du Baccalauréat se dirigent quant à eux assez rarement vers les institutions universitaires indiennes, les problèmes d’équivalence se posant souvent pour l’accès à ces établissements. Un Centre de formation professionnelle a été mis en place récemment et offre des formations susceptibles de faciliter une insertion locale en fonction des besoins locaux.

Voici, en résumé, quelques trajectoires types des jeunes Franco-Pondichériens. La trajectoire la plus simple est celle des jeunes issus de milieux favorisés au niveau culturel ou socio-économique, qui font leurs études au Lycée français et vont ensuite poursuivre leurs études en France en bénéficiant des structures d’accueil offertes par les membres de leur famille déjà installés en métropole. Certains jeunes gens ont également la possibilité de tenter une insertion en métropole après avoir reçu une formation professionnelle au Centre de formation professionnelle. La carrière militaire qui constituait un débouché traditionnel à un moment donné ne constitue plus de nos jours un mode de recrutement privilégié.

Le jeune Pondichérien en âge d’effectuer son service militaire découvre aujourd’hui qu’il n’est plus possible de se faire rapatrier en France pour l’effectuer. D’autres jeunes décident de partir en France de manière indépendante sans être aidés : il faut d’abord rassembler l’argent pour acheter un billet d’avion puis trouver un lieu d’accueil en France et chercher un emploi en métropole. Pour les filles, la trajectoire la plus classique est encore représentée par le mariage. Elles ne sont donc pas du tout incitées à prendre des responsabilités professionnelles. La nationalité française d’une fille constitue également un élément marchand négociable et envié qui est susceptible d’intéresser certains ressortissants indiens désireux de s’établir en France. En résumé, on peut dire qu’environ un jeune Franco-Pondichérien sur deux s’établira en France à l’issue de sa scolarité.

Cette tradition migratoire n’est pas nouvelle, la différence est qu’elle est aujourd’hui assez souvent définitive. L’adaptation à la France est de nos jours plus aisée, les jeunes Pondichériens rejoignant des membres de leur famille ayant décidé d’y faire souche. Quelles sont les causes de cette migration ? Les candidats au départ espèrent trouver en France de meilleures conditions socio-économiques, leurs conditions de vie à Pondichéry étant cependant loin de refléter le niveau de vie moyen en Inde, ce territoire étant relativement privilégié. Les jeunes diplômés éprouvent également certaines difficultés à trouver du travail sur le marché du travail pondichérien. L’accès à la fonction publique indienne leur est interdit du fait de leur nationalité française. Le mythe de l’Eldorado français est également assez fort. Le S.M.I.C. ou le R.M.I peuvent procurer des revenus qui, convertis en roupies, offrent un pouvoir d’achat supérieur à celui d’un cadre supérieur en Inde. La couverture sociale française, l’assurance chômage, le recours aux services sociaux des municipalités offrent des avantages assez attractifs aux candidats au départ.

Le pari de quitter le territoire de Pondichéry pour s’établir en France est donc tout à fait intéressant au niveau économique. Au point de vue culturel, cela représente un relatif déracinement bien que celui-ci soit bien moindre que celui ressenti par les individus issus de communautés étrangères établis en France et qui seront bien moins aidés par les pouvoirs publics. Les métropolitains établis à Pondichéry essayent de limiter cette tendance à l’émigration vers la France. Ils essayent de démystifier l’image d’une France “vache à lait” auprès de la population franco-pondichérienne mais sont assez mal placés pour se poser en donneurs de leçons, ayant pour certains d’entre eux choisis l’expatriation pour les revenus plus importants occasionnés par un séjour prolongé à l’étranger. On peut noter également qu’en ce qui concerne la communauté franco-pondichérienne, la solidarité qui peut être forte à l’échelon des familles ne l’est pas forcément à l’échelon communautaire, les Franco-Pondichériens défavorisés non-francophones ne trouvant que rarement de l’aide de la part de ceux qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu et étant souvent tournés en dérision par ces derniers.

On constate à Pondichéry, une absence de modèle de réussite locale en matière d’insertion professionnelle ou de succès économique. La seule voie proposée est donc celle de l’émigration et d’une insertion réussie en métropole. Tous ceux qui en auront les moyens, tant au niveau économique qu’en raison de leurs succès scolaires ou d’un milieu d’accueil en métropole favorable à leur venue seront tentés par l’aventure du départ définitif et, ne resteront peu à peu dans le territoire que les moins favorisés, ceux que l’on pourrait qualifier de “cas sociaux” et dont l’âpreté de la vie quotidienne orientera davantage l’énergie vers les difficultés de la survie que vers les espoirs d’un avenir meilleur. La volonté propre et le projet personnel des Franco-Pondichériens défavorisés sont malheureusement souvent ignorés. Cette population a sa stratégie propre axée davantage sur l’amélioration des conditions de vie de la famille, ceci en accord avec les valeurs dominantes de la culture tamoule ambiante. On peut citer quelques structures locales susceptibles d’appuyer cette démarche : l’Assistance Sociale, le projet appuyé par le ministère des Affaires étrangères et piloté par Marc Bonnet visant à donner une formation professionnelle aux Franco-Pondichériens défavorisés. On ne peut que souhaiter parallèlement que des Franco-Pondichériens établis en France soutiennent ou mènent à bien des projets de développement économique dans le territoire de Pondichéry et cela sans se retrancher derrière une soi-disant lourdeur de la bureaucratie indienne ou une passivité des populations locales. Cela serait plus profitable au développement économique de cette région que des investissements immobiliers. La double appartenance culturelle des Franco-Pondichériens ne pourrait-elle pas un jour devenir un atout entre les mains de ceux qui ont la chance d’en bénéficier et leur permettre de tisser des liens plus solides entre la France et Pondichéry et plus largement entre la France et l’Inde ?

 

INTERVENTION D’ANDRE LEWIN

Lors du débat faisant suite à la conférence de M. Guilmoto, M. André Lewin a précisé qu’il avait fait dans son rapport de fin de mission une vingtaine de propositions sur l’avenir de Pondichéry. Au cours des trois années et demie qu’il a passées en Inde, M. Lewin a reconnu qu’il n’avait que rarement intéressé les Gouvernements français et indien au problème spécifique de la communauté française de Pondichéry qui constitue pourtant une communauté de l’importance de la ville de Vendôme. Les autorités françaises ne devraient donc ni se désintéresser de cette communauté, ni la laisser se marginaliser et se paupériser et à terme risquer de poser un problème au sein des relations bilatérales franco-indiennes. Monsieur Lewin a rencontré Monsieur Rajiv Gandhi au début du mois de mars 1991 et lui a fait part de ce problème.

Rajiv Gandhi a reconnu que le Gouvernement Indien n’avait pas fait son “homework” sur ce sujet et qu’il était prêt à coopérer avec le gouvernement français si celui-ci décidait de s’intéresser davantage au problème du développement futur de la communauté franco-pondichérienne. Dans les mois qui viennent, des groupes de travail officiels mais aussi associés à des Franco-Pondichériens vont être créés en France et à Pondichéry au niveau des deux gouvernements pour étudier toutes ces questions dont on commence à mesurer l’importance.

M. Lewin souhaite que le Forum des Comptoirs organise un colloque sur l’avenir politique de Pondichéry. Il a proposé de susciter un débat faisant le point sur les données démographiques, économiques et culturelles.

M. Lewin a rappelé que si certains se désintéressent de la communauté française de Pondichéry considérant que c’est un legs colonial inutile, d’autres ne partagent pas cet avis et mettent en place des projets.

Les autorités indiennes mettent en œuvre des politiques très diversifiées pour accueillir les investissements. Les Indiens des Etats-Unis, du Canada ou de Grande-Bretagne investissent beaucoup plus en Inde que les Indiens de nationalité française. Les Franco-Pondichériens ont quant à eux une attitude moins positive face à l’investissement.

Beaucoup d’enfants de retraités, se considérant comme Français, ne veulent pas travailler à Pondichéry pour 500 roupies par mois. C’est une “injustice” que les Pondichériens indiens acceptent parfaitement.

Les Franco-Pondichériens sont perçus par certains comme des émigrés étrangers, comme des Indiens qui d’une certaine manière auraient usurpé la nationalité française.

Rappelons que l’on pouvait, il y a quelques dizaines d’années, trouver en France métropolitaine des communautés françaises de souche non francophones (Bretagne, Pays basque, Languedoc, Alsace).

Paradoxe.

L’avenir de Pondichéry passe-t-il par le retour en Inde des Pondichériens de France ? Ou bien faut-il miser sur la disparition progressive de la communauté franco-pondichérienne à Pondichéry et son intégration à la communauté française métropolitaine ? Le paradoxe est créé par le déséquilibre profond qui existe au niveau des conditions de vie matérielles à Pondichéry et en France d’où l’hémorragie migratoire. On ne peut que souhaiter un transfert de technologie de la France vers Pondichéry et les Franco-Pondichériens de France semblent être les mieux placés pour encourager ce phénomène. Il semble que le mode d’intégration à la française n’encourage pas du tout le maintien de relations avec le pays d’origine à la différence du mode d’intégration américain. Il n’y a que très peu de place en France pour l’expression des traditions étrangères. L’intégration à la française met plutôt l’accent sur le mélange, la créolisation et le métissage.

Lors d’une conférence organisée à Paris le 1er juin 1991, Monsieur André Lewin devrait faire le point sur cette nouvelle donne et rassurer ainsi la communauté franco-pondichérienne.