Blue Flower


LA POLITIQUE REPUBLICAINE D’ASSIMILATION

DANS

LES COMPTOIRS DE L’INDE.

DROITS DE L’HOMME

ET

SUFFRAGE UNIVERSEL

AU PAYS DES CASTES

(xixème siècle)

Communication présentée par

Jacques Weber,

le 27 octobre 1990

au colloque “Révolution française et Océan indien”

qui était organisé par

l’Association Historique Internationale de l’Océan Indien (A.H.I.O.I.)

et s’est tenu à Saint-Pierre de la Réunion

(22-27 octobre 1990)

Les comptoirs de l’Inde, restitués à la France en 1816 et 1817, ne constituent pas une colonie secondaire, comme on l’a trop longtemps cru. Malgré l’acharnement des Britanniques, qui s’efforcent de les étrangler au moyen d’un cordon douanier rigide, ils connaissent certains succès économiques : Pondichéry, où est établie en 1828 la première filature mécanique de l’Inde, exporte au Sénégal ses “guinées”, cotonnades teintes à l’indigo qui font les hommes bleus du désert. C’est dans ce port ainsi qu’à Karikal, que sont embarqués entre 1849 et 1889 plus de 120.000 coolies qui contribueront au peuplement de la Réunion et des Antilles. C’est enfin de la capitale de l’Inde française que proviennent en grande partie, dès 1878, les arachides que triturent les huiliers marseillais[1].

Le développement des comptoirs eût sans doute été plus considérable si, à l’époque du pacte colonial, leurs intérêts n’eussent trop souvent été sacrifiés à ceux de la métropole et d’autres colonies jugées prioritaires. Ils doivent ainsi verser à Paris ou Saint-Denis la fameuse “rente” ou “million de l’Inde” que leur versent les Anglais en échange de l’interdiction faite à leurs habitants de se livrer au commerce du sel. Pondichéry doit également renoncer à cultiver la canne, pour ne pas concurrencer les Antilles et la Réunion, et à exporter ses cotonnades vers Saint Denis puisque, à cette époque encore, “les colonies doivent servir de débouchés aux industries de France”[2]. et non à celles des autres colonies.

Le seul sacrifice que la France consent depuis 1714, date à laquelle le gouverneur Dulivier avait provoqué l’exode de tous les hindous de Pondichéry en interdisant la fête de Pongal, est celui de ses principes et de ses lois. Dans son “mémoire pour servir d’instruction au Sieur Comte Dupuy”, premier gouverneur de la Restauration, Louis XVIII exige une “tolérance absolue” envers les religions et les castes : en effet, “s’il est une région où la tolérance religieuse soit nécessaire, c’est particulièrement celle de l’Inde”. Conformément à ces instructions, Dupuy proclame, le 6 janvier 1819, que “les Indiens soit chrétiens soit maures ou gentils seront jugés comme par le passé, suivant les lois, us et coutumes de leur caste”[3].

De la même façon que les missionnaires, pour conserver leurs ouailles, ferment les yeux sur les rites malabars les plus choquants et tolèrent les murs qui, à l’intérieur des églises, séparent choutres (chrétiens de caste) et parias, le gouvernement et les tribunaux français, afin de préserver l’ordre social, doivent reconnaître la polygamie et les mariages d’enfants et sanctionner le paria qui porte des babouches ou usurpe quelque autre privilège des hautes castes.

I. La première élection indienne

Tout en affirmant l’intangibilité du mamoul (l’usage, la tradition, l’ordre social), le gouvernement provisoire décide, au lendemain de la Révolution de février 1848, de renouer avec la politique révolutionnaire d’assimilation et de réaliser le vœu exprimé par Boissy d’Anglas sous la convention thermidorienne :

“Que les colonies fassent partie de notre République indivisible et qu’elles soient surveillées et régies par les mêmes lois et le même gouvernement ; que leurs députés, appelés dans cette enceinte, y soient confondus avec ceux du peuple (entier). Il ne peut y avoir qu’une bonne manière d’administrer, et, si nous l’avons trouvée pour les contrées européennes, pourquoi celles d’Amérique en seraient-elles déshéritées ? (...).

Ainsi, Vous donnerez à ces portions de l’Empire français la certitude qu’elles n’ont jamais eue d’être essentiellement assimilées en tout aux autres parties de la République”[4].

Alors qu’entre 1789 et le 23 août 1793, date de la capitulation de Pondichéry, les créoles, soucieux de participer à la gestion des affaires publiques, s’étaient montrés peu désireux d’y associer les Indiens, le gouvernement provisoire, dans son instruction du 27 avril 1848, accorde à tous les Indiens, sans distinction de couleur, de religion et de caste, le droit de participer à l’élection d’un député.

La mesure est accueillie avec davantage d’inquiétude que d’enthousiasme par la population et par l’administration. Le gouverneur Pujol exprime son “étonnement que les auteurs de la réforme ne se fussent pas d’abord demandés si elle convenait aux intérêts et même aux désirs des habitants”. Le commissaire Sicé, qui estime avoir

“le droit, l’obligation de faire comprendre à l’Assemblée Nationale qu’une assimilation complète entre la métropole et ses établissements coloniaux de l’Inde est matériellement impossible quant à présent”, invoque Lamartine. Lors de la séance du 29 janvier 1848, le poète a déclaré, sous les applaudissements des députés, que

“le droit de nationalité ne périt dans un peuple que quand le dernier cœur où cette nationalité palpite a cessé de battre. Alors oui, les nationalités sont finies, elles tombent en poussière, mais il y a des symptômes auxquels la conscience du genre humain reconnaît si une nationalité est morte. Au nombre de trois, ces symptômes sont le sol, la race et la langue”.

Or, observe Sicé, “ces caractères essentiels auxquels il faut reconnaître qu’un peuple vit appartiennent aux hindous”. En conséquence, dans leur pays, le principe d’assimilation des colonies et le désir d’universaliser les idéaux républicains doivent céder devant “le droit de la nationalité”. parce que la nation indienne vit, elle ne peut être

“Privée des lois, des institutions qui lui sont particulières que par la violation la plus flagrante des principes reconnus en droit public et en droit international”[5]

Le caractère prématuré de l’introduction du suffrage universel et le contraste entre les politiques des autorités de Paris et Pondichéry sont soulignés par de tragiques événements en juillet 1848. Des parias sont brûlés vifs et des parachérys (villages de parias) sont saccagés parce que quelques intouchables ont osé se chausser de babouches, privilège des hautes castes. L’administration ayant condamné l’initiative des parias, la presse de Madras peut ironiser :

« This is the doctrine which the Chief of the Republican Government of Pondicherry preaches to a class of men who are now electors and of course citizens ! He tells them that so far as they are concerned, the “Droit des citoyens” do not include the right of wearing slippers »[6].

L’élection a néanmoins lieu en janvier 1849. Un négociant nantais inconnu dans la colonie, Lecour, est élu avec 12 774 voix, soit près de 40% des suffrages exprimés, devançant aisément... 32 autres candidats ! En réalité, le véritable vainqueur est Nadou Sidambaramodeliar, chef des hautes castes, qui, comprenant tout le parti qu’il pouvait tirer de l’influence d’un député, a organisé de gigantesques fraudes pour faire triompher son candidat.

Redoutant que le Nadou (chef des hautes castes) n’use de son nouveau pouvoir aux dépens des Européens et des parias, de Lalande de Calan, le successeur de Pujol, supplie le ministre de n’accéder à aucune des “demandes exagérées” que ne manquera de formuler Lecour, simple instrument aux mains des castes les plus conservatrices. Ces craintes sont vite dissipées : consciente du danger, l’Assemblée Nationale décide en mars 1849 d’enlever

« A l’Inde française un représentant qui, s’il était natif, ne représenterait qu’une certaine partie de la population française »[7].

La politique d’assimilation est sévèrement critiquée par le personnel administratif du second Empire.

« La France veut tout faire à son image et ne se croirait pas conséquente si la moindre parcelle du sol français ne jouissait, par quelque côté, de cette belle organisation politique dont le suffrage universel est la base »,

déplore le procureur Ristelhueber. Le peuple indien, imbu de tant de “préjugés antipathiques à toute idée de liberté”, ne demande qu’à être traité “paternellement”. “Une administration sage, paternelle, une direction unique, réfléchie et non publiquement discutée”, est le seul vœu d’hommes que l’on conduit “avec un fil de laine tant qu’il ne s’agit pas de leurs us et coutumes”[8].

Entre l’immobilisme de la Restauration et l’assimilation républicaine, il y a cependant une voie moyenne que Ristelhueber qualifie de politique “progressiste expectante”. Loin d’être figée, comme on l’a trop longtemps admis, la société indienne peut évoluer lentement pour finalement s’assimiler à la France”[9].. Armé de patience, agissant avec circonspection, le gouvernement fera tomber un à un les préjugés les plus invétérés :

« Il nous faudra interroger sans cesse le pouls des populations, nous initier à leurs besoins, apporter dans nos actes (...) cette largeur de vues que les idées de tolérance et de liberté ont inoculée au sein de notre pays, depuis les conquêtes de 1789. Agir autrement serait cesser d’être la France. Lors donc que nous pourrons arriver à infuser, chaque jour, un peu de notre vie morale au sein des populations indiennes, et cela sans les violenter, par le seul progrès du temps et des idées, nous ne ferons autre chose qu’accomplir un devoir et remplir, dans ce monde, la mission que le ciel nous a départie”[10]. »

Cette politique dont on souligne l’inspiration révolutionnaire donne quelques résultats spectaculaires : dès 1857, notamment, le dualisme Main droite-main gauche, qui était à l’origine d’une véritable guerre des castes, est aboli, le gouverneur de Verninac (1852-1857) ayant fait valoir qu’aucun texte sacré ne le justifiait et qu’il était inconnu dans la plaine indo-gangétique. Désormais, un Indien appartenant à une caste de la main gauche pourra résider et circuler dans une rue de la main droite et inversement.

En dépit de ces succès et du précédent fâcheux de 1848-1849, la Troisième République, sans étude préalable des besoins et des vœux de la colonie, affirme sa foi dans le dogme de l’assimilation.

II. Tentative d’“absorption du peuple indigène”

Le décret du 1er février 1871 permet à la population d’élire son député au suffrage universel. Un comité libéral très minoritaire mais aussi très actif, dirigé par le Créole Emile Hecquet et l’Indien de la caste dominante des Vellâja, Ponnoutamby, fait élire le 28 mai 1871 le baron Desbassayns de Richemont, fils d’un illustre gouverneur de la Restauration. Tandis que Paris jette un voile pudique sur les manœuvres qui ont entaché le scrutin, ces libéraux de circonstance, dont l’ambition est de faire main basse sur l’administration de la colonie, réclament la fin de l’omnipotence du gouverneur ainsi que l’institution de conseils élus au suffrage universel et dotés de compétences étendues.

Le décret du 13 juin 1872 ne comble pas leurs vœux. Les conseils locaux qui sont créés dans chaque établissement sont certes élus au suffrage universel, mais ils sont présidés par les chefs de service et n’ont que des attributions consultatives. Le conseil colonial, qui représente les intérêts collectifs de la colonie, est composé de représentants de la population désignés par les conseillers locaux mais aussi de fonctionnaires, membres de droit. Il est présidé par le gouverneur.

Après l’euphorie de 1870-1871, le gouvernement s’est en effet interrogé sur sa politique. Le vice-amiral Pothuau, ministre de la marine et des colonies, qui se demandait si l’octroi à l’Inde d’un député n’était pas une “concession prématurée” et qui préconisait désormais “un mode d’expression des intérêts moins subitement radical que l’assimilation pure et simple”, s’était prononcé pour un système de représentation locale qui “ne nous exposerait pas à voir le suffrage universel servir à des ambitions personnelles”[11].

Les critiques contre l’assimilation viennent surtout de l’administration de Pondichéry et de l’opposition parlementaire monarchiste, qui reprennent certains des arguments utilisés contre l’élection de 1849 et en font valoir d’autres.

* Les Indiens ne sont pas français puisque, libres de conserver leur statut personnel, ils sont soumis, non au Code civil mais aux lois de Manou s’ils sont hindous et à la loi coranique s’ils sont musulmans. “Pouvez-vous admettre un instant”, demande le député légitimiste Champvallier, en novembre 1875,

« Que les 48 000 électeurs de l’Inde, jouissant de ce statut personnel, puissent nommer un député qui viendra dans cette enceinte voter nos lois civiles qui ne leur sont pas applicables ? »[12].

Curieusement, les Algériens, qui sont pourtant moins réfractaires aux valeurs françaises, n’ont pas été appelés à élire leurs représentants parce qu’ils restent soumis à leurs propres lois : “inconséquence ! illogisme !” s’écrie Ristelhueber, “comment ce qui est vrai, sensé, raisonnable pour l’Algérie ne l’est-il pas pour l’Inde ?”[13].

Enfin, en l’absence d’état civil, il est probable que, outre des mineurs, des sujets britanniques participeront aux scrutins. Un arrêté du 5 août du gouverneur Faron constitue d’ailleurs, pour les adversaires de l’assimilation, une invitation au viol de la souveraineté nationale : toute personne résidant dans un comptoir ou y exerçant une industrie “depuis plusieurs années” (sic) peut prendre part au vote.

* Tandis que la France dote ses établissements du “self-government”, les Britanniques le “refusent énergiquement” à leurs sujets

« Parce qu’ils trouvent que l’Inde n’est pas encore arrivée à la maturité et à la hauteur voulue pour exercer ces droits avec toute la sagesse désirable »[14].

Le conseil législatif de Calcutta créé en 1861, les conseils des présidences de Madras et Bombay ne comptent aucun membre élu.

* Les Indiens ignorent tout de la langue, de la culture et des institutions françaises. En imposant l’assimilation administrative et politique avant l’assimilation culturelle, la France place la charrue avant les bœufs. Il aurait fallu initier les Indiens à la civilisation française, “placer sans limite à leur disposition toutes les richesses de la science et de la culture occidentale”[15] ainsi que le faisaient les Britanniques depuis des décennies, pour les amener enfin à bénéficier des institutions métropolitaines dont le “mécanisme” n’aurait plus été un mystère pour eux.

* Les institutions républicaines sont incompatibles avec l’organisation sociale indienne et peuvent être dangereuses. “La division multiple des castes est un obstacle insurmontable à toute institution fondée sur l’élection”, explique le gouverneur Michaux.

« On ne tarderait pas dans la pratique à voir se produire avec éclat la prépondérance des castes supérieures sur les basses castes et l’oppression de ces dernières ».

L’exclusion des parias de certains bureaux de vote, “à cause de leur indignité sociale”, peut en effet inspirer certaines craintes. Les hors-castes ne seraient d’ailleurs pas les seules victimes de l’aristocratie hindoue :

« les chrétiens d’abord, les Européens ensuite seraient exclus des scrutins et l’administration du pays tomberait entre les mains des païens ; pour atteindre ce but, ils n’auraient qu’à se compter ».

Malgré la pertinence de ces arguments, l’assimilation n’est pas remise en cause. L’inspecteur Trillard, qui préconise la suppression du conseil colonial, et le député Champvallier, qui propose de priver toutes les colonies, et notamment l’Inde, de toute représentation au Palais Bourbon, échouent. Loin de voter “la mort parlementaire des colonies”, souhaitée par la droite, les pouvoirs métropolitains leur accordent, par la loi constitutionnelle du 24 février 1875, le droit d’être représentées au Sénat.

Les progrès des Républicains en France, les succès des libéraux pondichériens, qui font élire de Richemont au Sénat et l’avocat Jules Godin à la Chambre (1876 et 1877), et la naissance, sous l’impulsion de Ponnoutamby, d’un mouvement de renonciation à la caste et au statut personnel, sont à l’origine de nouvelles mesures assimilationnistes.

* Le décret du 6 mars 1877 promulgue le Code pénal métropolitain dans les cinq établissements.

* Le décret du 25 janvier 1879 remplace le conseil colonial par un conseil général élu au suffrage universel et doté de compétences fiscales et budgétaires étendues.

* Le décret du 12 mars 1880 crée dix communes, dont quatre sont situées sur le territoire de Pondichéry (Pondichéry, Oulgaret, Villenour et Bahour) et trois à Karikal (Karikal, la Grande-Aldée et Nédouncadou). Les conseils municipaux sont élus au suffrage universel. Comme pour les élections du conseil général, les électeurs sont inscrits sur deux listes, celle des Européens et descendants d’Européens et celle des Indiens.

Longtemps, les hindous traditionalistes soumis à leur statut personnel ont toléré les décrets assimilationnistes, rassurés par les promesses sans cesse réitérées du gouvernement de ne pas toucher à leur mamoul. Mais l’institution du conseil général et des municipalités, combattue par leur chef, Nadou Chanemougam, fils de Nadou Sidambaram, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Doté d’une solide culture française, Chanemougam est désormais persuadé que la politique de la métropole est, non d’imposer l’assimilation, mais d’y parvenir par une série de mesures imperceptibles. Les propos de quelques papes de l’assimilation peuvent justifier ses appréhensions : “deux sociétés opposées de mœurs, d’idées et de religion ne peuvent être assimilées que par l’absorption de l’une par l’autre”, écrit un juriste, tandis que de Ménerville, auteur d’un Dictionnaire de législation algérienne, déclare : “Quel doit être notre objectif ? L’absorption du peuple indigène”[16].

Malgré les avertissements et les menaces de Chanemougam, Hécquet, Ponnoutamby et Godin, enivrés par leur succès, font pression sur le gouvernement pour qu’il adopte de nouvelles réformes.

* Le décret du 24 juin 1880 promulgue dans la colonie de nombreuses dispositions du Code civil. Certes des dérogations sont consenties aux hindous et aux musulmans, mais l’émoi est grand à Pondichéry où le vent de la révolte commence à souffler.

* Le décret du 21 septembre 1881, qui permet aux Indiens qui le souhaitent de renoncer à leur statut personnel et de se soumettre aux lois françaises, doit “faciliter l’assimilation, progressive des indigènes” et contribuer au “relèvement du pariah par la fraternité”. Il a surtout pour conséquence d’ouvrir une longue guerre entre l’ “idée française et l’ “idée hindoue”, qui cohabitent harmonieusement dans les comptoirs depuis deux siècles.

La promulgation du Code civil et le décret sur la renonciation, deux mesures qui visent à l’assimilation ethnique (ou culturelle) et non plus seulement politique, marquent, aux yeux de Chanemougam, le début du processus d’ “absorption”. Mais il n’entend pas organiser une révolte sanglante. En reconnaissant aux “Natifs” soumis au statut personnel le droit de vote, la France lui a donné le moyen de parvenir pacifiquement à ses fins. Il lui suffit à lui qui, en tant que Nadou ou chef des hautes castes, exerce un fort ascendant sur tous les hindous, d’envoyer des bataillons d’électeurs ignorants et dociles remplir les urnes. Loin de vouloir chasser les Français, Chanemougam a décidé de devenir leur maître : la fraude et la manipulation seront ses armes.

III. Réaction et chaos

“Le peuple indien n’est pas mûr pour l’exercice du suffrage universel”, estime le gouverneur et historien Alfred Martineau.

« Cet instrument de liberté n’est ici qu’un instrument d’oppression contre les basses castes ; les gens de haute caste éloignent du scrutin tous les électeurs de basses castes et bourrent les urnes comme ils l’entendent. A cela, il n’y a pas de remèdes. Le candidat qui prêchera le plus fort la haine de tout ce qui constitue notre civilisation est toujours sûr d’être élu ici »[17].

Ce candidat, c’est Chanemougam, le “grand électeur”, qui le choisit. A quatre reprises (1881, 1885, 1889 et 1893), le journaliste Pierre Alype est élu député de l’Inde, au terme de scrutins “fictifs”. Véritable “Machiavel hindou”, le Nadou est très vite passé maître dans l’art de “truffer” les urnes et de falsifier les procès-verbaux. Son talent est tel qu’il peut se passer du concours des électeurs : pour simplifier les opérations, il charge ses “bâtonnistes” d’éloigner des bureaux tous les adultes en âge de voter, lesquels deviennent alors des “électeurs sans le savoir”.

Républicain, proche de Gambetta, Alype est l’homme influent dont Chanemougam a besoin. Docile, il s’est engagé, en échange de sa réélection, à exécuter tous les ordres de Chanemougam et à ne pas mettre une seule fois les pieds en Inde : en quatre mandats, il ne visitera jamais sa circonscription, cas unique dans l’histoire de la France contemporaine ! Pour apaiser sa conscience républicaine, ce député brahmanique professe qu’un élu doit “représenter l’opinion du pays et non son opinion personnelle”. Il peut dès lors proclamer que

« Le progrès ne consiste pas à faire embrasser à un peuple dont la civilisation est légendaire la civilisation européenne d’aujourd’hui “et qualifier les parias” de gens sans aveu, recrutés dans les bas-fonds des villes »[18].

La première mission qui incombe à Alype et à Jacques Hébrard, que Chanemougam a fait élire sénateur le 30 avril 1882, est de faire échouer les manœuvres de Hécquet et Ponnoutamby (qui a choisi le patronyme français de Laporte au moment de sa renonciation). Désireux de retrouver l’hégémonie, ces “libéraux”, qui le sont beaucoup moins depuis que le pouvoir leur a échappé, soutiennent désormais que les Indiens non-renonçants ne sont pas des citoyens français et harcèlent le ministère pour qu’il leur retire le droit de vote. A défaut, ils demandent que les renonçants ne soient plus noyés dans la masse des brahmaniques et des musulmans de la 2eme liste et puissent voter sur la 1ère liste.

Conscient de la nécessité de récompenser le patriotisme des amis de Laporte, tout en préservant l’influence de l’élément européen et en ne lésant pas les brahmaniques, Victor Schoelcher, soutenu par Alype et Hébrard, propose au conseil supérieur des colonies d’instituer trois listes pouvant élire chacune dix conseillers généraux. Le projet étant approuvé par le conseil supérieur, le décret du 26 février 1884 ordonne l’inscription des Européens, “l’élément civilisateur”, sur la 1ere liste ; les renonçants, sur la sincérité desquels planent certains doutes, seront inscrits sur la 2ème liste ; les Indiens soumis à leur statut personnel formeront la 3ème liste. Le conseil a admis qu’on ne pouvait, sans commettre une “spoliation” grave, les priver du droit de vote : “La République est comme le dieu de Saint Paul”, déclare Schoelcher, “elle ne reprend pas ses dons”[19].

Trois listes, trois catégories de citoyens français, 572 électeurs de la première liste élisant autant de conseillers généraux que les 69 819 de la 3ème, la politique d’assimilation conduit, dans les pays de civilisation millénaire, à des situations pour le moins paradoxales, à des impasses dont il est bien difficile de sortir.

Le décret Schoelcher est un moindre mal pour Chanemougam qui redoutait le succès des manœuvres de Laporte. Il n’en dénonce pas moins fort habilement son caractère discriminatoire voire raciste et parvient à se parer du titre de progressiste et de démocrate en revendiquant l’unité de liste... qui lui donnerait la quasi-totalité des sièges des différents conseils électifs.

Sans doute doit-il affronter la coalition des deux premières listes durant cinq ans, mais, dès 1890, il met un terme à sa traversée du désert : au prix d’un chantage cynique, il rallie à sa cause le peu scrupuleux Rassendren, successeur de Laporte, décédé en 1886. Contrairement aux prévisions de Schoelcher, il est parvenu à réaliser l’alliance “contre nature” des Indiens renonçants et non renonçants. Il bénéficie également du soutien de quelques Européens, dont l’avocat Gaston Pierre, qu’il porte à la mairie de Pondichéry et qui s’est inféodé à lui plus par ambition et par haine des chefs de la 1ère liste que par idéal.

Le parti français, dirigé par le négociant Gallois-Montbrun et l’industriel Gaebelé, soutenu en France par un homme aussi éminent que le député d’Estournelles, futur prix Nobel de la paix, multiplie en vain les protestations contre les sentiments anti-français, la politique d’immobilisme et les fraudes électorales du “maître faussaire” et de l’“oligarchie” hindoue. La Chambre reconnaît certes à diverses reprises qu’ “il y a dans notre colonie de l’Inde des mœurs électorales déplorables, auxquelles il faut à tout prix mettre un terme”[20],. mais, sans doute parce que entre les intérêts des colonies et les intérêts des députés coloniaux, elle a, selon d’Estournelles, choisi ces derniers, l’élection d’Alype n’en est pas moins régulièrement validée.

Henri Gaebelé parvient en revanche à détacher quelques castes, les riches négociants Chetty et les humbles Vannia, dirigés par Sadassivanaïker, de la forteresse brahmanique. Ce n’est cependant pas suffisant pour battre en brèche le monopole électoral que Chanemougam exerce sur la 3ème liste. Tout au plus ces dissidences contribuent-elles à rallumer la guerre des castes qui fait rage désormais à l’occasion de chaque scrutin. Le contrôle des bureaux de vote donne notamment lieu à de véritables batailles rangées qui se terminent en bain de sang. La moindre élection partielle fait de nombreux morts et blessés : c’est que, pour reprendre l’expression du gouverneur Martineau, “le bâton de joyeuse mémoire”, a été très vite remplacé par le revolver, le fusil, le vitriol, et la bombe. Longtemps “terre des fraudes”, l’Inde est à, partir de 1893 la terre du terrorisme électoral, tragique aboutissement de la politique d’assimilation.

Le ralliement au parti français des renonçants progressiste conduits par Gnanadicom, qui reproche à Rassendren d’avoir trahi l’idéal de Laporte en s’alliant à “l’hydre de la théocratie”, s’avère autrement décisif dans la lutte pour le pouvoir. Les amis de Gnanadicom parviennent en effet à arracher quelques sièges de la 2ème liste à ceux de Rassendren, ces “Ganelons de la patrie”[21], affaiblissant de ce fait la majorité brahmanique du conseil général.

Pour enrayer les progrès de l’opposition, Chanemougam ne voit d’autre solution qu’une réforme du décret du 26 février 1884. Alype, compromis dans plusieurs scandales, ayant perdu tout son crédit au ministère, le “chef sorcier” décide de choisir un nouveau député en 1898 : ce sera l’influent directeur du journal La Politique coloniale, Louis Henrique - Duluc. Au moment où la France devient radicale, l’oligarchie brahmanique se dote habilement d’un représentant radical.

Soutenu par Jules Godin qui, en 1891, a sacrifié ses convictions libérales et assimilationnistes en échange du siège de sénateur de l’Inde, Henrique obtient sans trop de difficultés du ministre des colonies Decrais la suppression de la 2ème liste. Le décret du 1er septembre 1899 prévoit même la disparition de la 1ère liste dans les communes et les établissements où le nombre des inscrits est inférieur à vingt.

Plus que jamais l’Inde est “la chose de ce grand électeur”, grâce au décret du 10 septembre 1899, Chanemougam, le “Roi de l’Inde française”, est à son apogée. Il est le seul maître de tout ce qui touche au personnel politique, administratif et judiciaire”[22]. Véritable “Louis XI noir”, il n’use pas avec modération de ses immenses pouvoirs : il rejette comme de vulgaires “savates” les magistrats, les fonctionnaires et les gouverneurs qui se refusent à être ses “hochets”. Il obtient en revanche de Paris la nomination de chefs d’administration dociles et peut affirmer avec arrogance que si son député était un chat le ministère miaulerait avec lui. Maître du conseil général, il est l’unique “dispensateur” du budget : fonctionnaires en mal d’avancement, entrepreneurs en quête de marchés de gré à gré, humbles Indiens à la recherche d’un emploi, contribuables sollicitant un dégrèvement, tous doivent s’adresser à lui ; “c’était le pont de la colonie sur lequel il fallait obligatoirement passer pour arriver au gouverneur ou pour obtenir les faveurs les plus légitimes, et ce pont était à péage”[23].

“Sous la satrapie de ce fanatique”[24], les basses castes,

« Armée de misérables, couchant par terre pêle-mêle sous une hutte, vêtus de haillons, gens jamais rassasiés (...) exploités, loqueteux et faméliques que le choléra et la peste fauchent périodiquement et que la misère physiologique décime sans cesse »[25],

voient leur condition s’aggraver. Les parias notamment, dont les droits sont, selon l’écrivain Edmont About, “approximativement les mêmes que ceux du porc dans la banlieue de Paris”[26], doivent être maintenus dans “leur prison de misère et d’abjection” : c’est pour Chanemougam un principe de gouvernement dont dépend la suprématie des castes privilégiées.

Parce qu’il émanciperait les basses castes en répandant l’aisance parmi elles et profiterait aux hommes d’affaires du parti français, le développement économique est loin d’être une nécessité pour cet “ascète hindou”, adversaire déclaré du progrès, plongé dans la vénération du passé et de la tradition brahmanique. Au contraire tous les moyens sont bons pour entraver la mise en valeur de la colonie. Seuls les travaux d’aménagement agricole, profitables aux riches propriétaires fonciers des castes “nobles”, bénéficient de crédits substantiels.

Au temps de la centralisation, les intérêts de la colonie étaient sacrifiés à ceux de la métropole. A l’époque de l’assimilation, l’intérêt public comme l’intérêt national sont sacrifiés à une coterie anti-française qui a fait main basse sur les institutions.

Alors qu’il est au faîte de sa puissance, “Chanemougam ler” est brutalement détrôné en 1906 : à la surprise générale, Henrique-Duluc est battu par le candidat du parti français, l’ancien gouverneur Lemaire, évincé sur ordre du Nadou deux ans auparavant. Mais Henri Gaebelé, le nouveau maître du pays, n’est parvenu à ce résultat qu’en usant des mêmes armes que ses ennemis, la fraude et la terreur, et en jouant la communauté musulmane contre la communauté hindoue, infligeant ainsi à la colonie un nouveau fléau, ultime conséquence de la politique d’assimilation, le communalisme. Dès 1910, d’ailleurs, un parti “néo-chanemougamique”, qui, avec l’accord de la rue de Valois, peu au fait des affaires indiennes, s’intitule “parti radical” ( !) est en mesure de reprendre le pouvoir.

A cette époque, l’assimilation, à l’origine d’un état de guerre permanent sur le territoire de la colonie, est l’objet de vives critiques. Pour Charles Valentino,

« Notre tactique de substitution ne servira jamais à rien : à la religion hindoue, nous prétendons substituer la nôtre ; au code hindou, nous prétendons substituer le nôtre ; aux formations héréditaires, nous prétendons substituer des formations pédagogiques ».

« Allez visiter”, explique Gustave Lebon, “les trois ou quatre petits villages, derniers vestiges de notre grand empire des Indes : vous y trouverez une centaine de fonctionnaires français dont le seul rôle possible est de bouleverser de fond en comble les antiques institutions des hindous »

« Et nous avons la naïveté de croire que des fonctionnaires armés de décisions, d’arrêtés et de décrets vont annuler les effets d’évolutions séculaires »[27].

D’autres, moins sévères, mettent en cause, non le principe même de l’assimilation, mais la stratégie assimilationniste adoptée. Pour le capitaine Goumain, seuls des échanges culturels profonds pouvaient créer des liens durables entre la France et ses comptoirs. Ces derniers auraient dû être “pour nous les fenêtres ouvertes sur la pensée indienne... Or, (...) la connaissance de la civilisation indienne a été l’apanage d’un infime mandarinat d’universitaires français”. Inversement, le gouvernement français aurait dû en priorité faire “le nécessaire pour répondre à cette sympathie certaine que l’Indien éprouve envers notre culture”. A cet égard, “les Français qui représentent notre pays aux Indes (ont été) de piètres ambassadeurs”[28]. Les effets de cette carence frappent Hubert Deschamps, qui, alors qu’il est en mission d’inspection à Pondichéry, en 1952, constate qu’une proportion infime d’électeurs comprennent le français dans cette colonie pourtant française depuis 275 ans. Aujourd’hui encore, quelques centaines seulement, quelques milliers tout au plus, de Français de Pondichéry sont francophones.

On peut évaluer à vingt mille le nombre actuel des Pondichériens français résidant en Inde ; autant vivent en France. la plupart, descendants des premiers renonçants, ont opté pour la nationalité française lors du transfert de jure en 1962. Ils témoignent sans doute que les résultats de l’assimilation ne furent pas totalement nuls.

L’empreinte laissée par la France sur le sol de l’Inde reste cependant bien superficielle. Pour l’inspecteur Josselin, il ne pouvait en être autrement quelle que fût sa politique indigène : il était à ses yeux présomptueux de vouloir que

“La population de l’Inde française ne soit que française alors que tout la retient et l’attire vers le monde indien : commerce, relations sociales, langue, institutions morales et religieuses, idéal politique (...) Pour expliquer que l’Inde française se soit détachée de l’Inde tout court, quel problème pour les sociologues, aussi insoluble que la quadrature du cercle”[29].

 



[1] Voir notre thèse, Les Etablissements français en Inde au xixe siècle (1816-1914), Paris, librairie de l’Inde, 1988, 5 vol.

[2] A.O.M.A. (Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence), Correspondance générale, Inde, vol. 84, P.V. de la séance du 28/09/1885 du conseil d’administration.

[3] A.O.M.A. Archives manuscrites, 5607.

[4] Cité par Ageron (Charles-Robert), France coloniale ou parti colonial ?, Paris, P.U.F., 1978, p. 190.

[5] Sicé (Eugène) Un mot sur la représentation des Etablissements français de l’Inde à l’Assemblée Nationale, Pondichéry, 1848, pp. 7 et 8.

[6] A.O.M.A., carton Inde 538. Dossier 1048. Article du 26 08 1848 intitulé “Triumph of the Mahmool over equality and fraternity”.

[7] A.O.M.A. Karikal. 03.09.1849, n° 364, p. 24.

[8] A.O.M.A. Carton Inde 380. Dossier 433, P.V. de la séance du 04.08.1849 du conseil d’administration.

[9] Le Moniteur officiel des Etablissements français dans l’Inde. N° 230 du 28.07.1854.

[10] A.O.M.A. Carton inde 538. Dossier 1043. Lettre de Ristelhueber au gouverneur Durand d’Ubraye du 02.11.1857.

[11] A.O.M.A. Carton Affaires politiques 717. Dossier 4. Dépêche ministérielle datée de Paris, juillet 1871.

[12] Moracchini, Les Indigènes de l’Inde française et le suffrage universel, 1883.

[13] A.O.M.A. Carton Affaires politiques 717, Dossier 4, Note sans date de Ristelhueber.

[14] Ignace (A.) Le Progrès social dans l’Inde, Karikal, 1907, p. 2.

[15] A.O.M.A. Carton Affaires politiques 717, Dossier 4. Lettre de Michaux au ministre du 30.09.1871, n° 482.

[16] Cité par Ageron (Charles-Robert), France coloniale ou parti colonial ?, op. cit., p. 193.

[17] Martineau (Alfred) “Les Débuts du suffrage universel dans l’Inde”, extr. de la Revue de l’Histoire des colonies françaises, s.d., 48 p.

[18] A.O.M.A. Carton Inde 360. Dossier 308, Profession de foi de Pierre Alype, citée par le gouverneur Drouhet dans sa lettre du 18.12.1881, n° 52.

[19] Schoelcher (Victor) Polémiques coloniales (1871-1882), Paris, 1882-86, p. 163.

[20] Journal officiel, séance du 2 décembre 1893 de la Chambre. Rapport de Paul Doumer

[21] Ignace (A.) Mémoire sur le droit électoral des assimilés et des renonçants de l’Inde française, Karikal, 1907.

[22] Ignace (A.) Le Progrès social., op. cit., p. 5.

[23] A.O.M.A. Carton Affaires politiques 1278. Dossier 2. Lettre du gouverneur Angoulvant du 30.04.1907, n° 18c

[24] Ignace (A) Mémoire sur le droit électoral des assimilés et des renonçants de l’Inde française, op. cit.

[25] A.O.M.A. Carton Affaires politiques 1278. Dossier 2. Note intitulée : “Chanemougam, de la politique indigène”.

[26] Schoelcher (Victor) Polémiques coloniales, op. cit., p. 164.

[27] Valentino (Charles) Notes sur l’Inde, Paris, 1906, pp. 280-281.

[28] Deschamps (Hubert) Mission dans l’Inde française, nov-déc. 1952, p. 19.

[29] L’Inde française dans la guerre, s.d.n.l., voir “La diffusion de la culture française dans nos établissements de l’Inde. De quelques difficultés qu’elle y rencontre” par P. Josselin.