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LES FRANCAIS DE PONDICHERY, UNE IDENTITE

Jacques Weber

(article publié dans le numéro spécial du mois d’août 1990 de la Quinzaine littéraire)

Occupée en 1674, pour le compte de la Compagnie des Indes, par Bellanger de l’Espinay, créée par François Martin (1674-1706), embellie par Lenoir (1721-1735) et Dumas (1735-1742), Pondichéry rayonne sur tout le Deccan sous Dupleix (1742-1754). Selon Ananda, le courtier de La Compagnie, cette cité franco-indienne, “comme le Mont Meru, domine Delhi, Agra et les autres grandes villes”.

Gloire éphémère. Le départ de Dupleix coïncide avec les premiers succès de Clive. Les conflits franco-britanniques, en Europe et en Amérique, sont fatals à Pondichéry, prise et rasée en 1761, 1778 et 1793. Les traités de 1814 et 1815 restituent à la France cinq comptoirs, “tristes et misérables débris” de cet empire à peine ébauché au siècle précédent.

En réalité, si Karikal, Chandernagor, Mahé et Yanaon ne sont plus que de “pauvres et insignifiantes bourgades”, Pondichéry survit, développant ses filatures mécaniques, les premières de l’Inde, commerçant avec les Mascareignes, le Bengale, la Birmanie et Singapour, expédiant au Sénégal ses cotonnades teintes à l’indigo, les guinées, “qui font les hommes bleus de Mauritanie”, et à Marseille les arachides indispensables à l’huilerie et à la savonnerie locales, contribuant enfin au peuplement de la Réunion et des Antilles où plus de cent mille engagés indiens sont envoyés après l’abolition de l’esclavage en 1848.

En dépit de l’importance de son mouvement d’affaires, Pondichéry tombe dans l’oubli. Trop de mauvais souvenirs restent attachés à cette colonie qui n’est plus qu’une épine dans le pied du lion britannique. “Il n’y a pas de plus grande douleur”, écrit Dante, “que de se rappeler le temps du bonheur dans l’infortune”.

En métropole, la décolonisation de ce petit territoire passe inaperçue. Alors qu’à Chandernagor, la population consultée, s’est prononcée massivement pour le rattachement à l’Union Indienne en 1949, le référendum d’autodétermination prévu par la constitution n’aura jamais lieu à Pondichéry : les nationalistes indiens y sont opposés. Le blocus qu’ils imposent en 1954 contraint les plus francophiles des politiciens locaux à se résoudre à l’inéluctable et à accepter le “merger”. Le transfert de facto est effectif le 1er novembre, quelques mois après Diên Biên Phû et les accords de Genève.

Le traité de cession, signé à New Delhi le 28 mai 1956 par l’ambassadeur Ostrorog et Nehru, stipule notamment que les nationaux français nés sur le territoire des Etablissements et qui y seront domiciliés à la date de son entrée en vigueur deviendront nationaux indiens. Toutefois, ils disposeront alors de six mois pour opter par déclaration écrite en faveur de la nationalité française.

Le traité est ratifié par le parlement français le 27 juillet 1962, soit quelques mois après les accords d’Evian. Il prend effet à compter du 16 août. Plus de cinq mille familles, d’ascendance tamoule, optent alors pour la nationalité française. Tandis que les pieds noirs d’Algérie, dans un climat de violence, quittent leur terre natale, la “plus grande démocratie du monde” permet à ces Pondichériens, peu nombreux, il est vrai, de résider sur le sol de leurs ancêtres, d’y jouir de leurs biens et d’y perpétuer la langue et les traditions françaises. Sans doute considère-t-on alors qu’ils peuvent contribuer à faire de leur cité cette “fenêtre ouverte sur la culture française”, souhaitée par le pandit Nehru.

Trente-huit ans après le transfert de jure, les Pondichériens sont près de vingt mille dans l’ancien comptoir et vingt à vingt-cinq mille en France, où ils sont généralement confondus avec les immigrés indiens, pakistanais ou sri lankais. Méconnus, ignorés, ces Français ne sont trop souvent tirés de l’oubli que pour être vilipendés.

Les médias ont répandu l’image du Pondichérien assisté, retraité de l’armée française, touchant une pension dix fois supérieure au salaire indien moyen, vivant comme un nabab et consacrant ses loisirs à la pétanque à l’ombre des tours de Notre-Dame-des-Anges, l’église de la “ville blanche”.

En raison des avantages liés à la nationalité française, l’ancien comptoir serait devenu “une fenêtre grande ouverte sur la France”, “vache à lait d’autant plus vénérée qu’on peut la traire à volonté” : commerce des passeports, des faux certificats d’état civil et mariages arrangés compteraient parmi les activités les plus lucratives de Pondichéry, sorte de tonneau des Danaïdes où la France verserait sans fin à de faux Français des pensions bien réelles.

“Les deniers de l’Etat ne servent qu’à entretenir une fiction, une communauté d’assistés permanents dans une société en pleine déliquescence”, déclarait en 1987 un fonctionnaire du consulat général (Le Monde, 02/04/1987).

« On finance une vraie mafia d’usuriers, on encourage le trafic, l’oisiveté, l’alcoolisme, la spéculation, le népotisme, le clientélisme et la corruption en tout genre. Les pires défauts du système indien se sont infiltrés jusqu’au cœur de la souveraineté française ».

Sans doute bien des abus se commettent-ils à l’ombre des cocotiers et des tamariniers, mais la communauté pondichérienne ne mérite pas l’opprobre générale dont on l’accable trop souvent. Tous les Pondichériens ne sont pas de nouveaux Crésus, tant s’en faut. Beaucoup végètent dans de misérables paillotes, aux portes de la ville, ne parlant que le tamoul et exclus du marché du travail indien parce qu’ils sont français. Pour ces oubliés, qui ne retiennent généralement l’attention des hommes politiques métropolitains qu’en période électorale, la fenêtre de la culture française et les portes du lycée français, qui ne peut accueillir que huit cents élèves, restent désespérément closes depuis le de jure. D’autres, avocats, médecins, universitaires, qui ignorent tout du jeu de boules, souffrent de l’anathème et de l’amalgame.

Ils ne sont pas tous devenus français par intérêt. L’option, aux conséquences incertaines en 1962, était dans bien des cas l’aboutissement d’une tradition familiale séculaire d’adhésion à la France.

Le Pondichéry des Martin et des Dupleix n’est ni une cité française ni une ville indienne : c’est une création franco-indienne. D’une façon générale, les deux peuples y vivent en bonne intelligence, partageant la fortune des temps heureux, conjuguant leurs efforts face à l’adversité. Le riche Ramalinga, qui charge les canons avec son or, lors du siège de 1761, illustre la solidarité de quelques Indiens avec les Français.

Le respect scrupuleux des us et coutumes, qui caractérise la politique indigène de la France, lui vaut la sympathie des Indiens. Bien que toutes les religions soient protégées, certains se convertissent*, effectuant ainsi un premier pas vers la métropole. Avec 10% de catholiques, Pondichéry se voit décerner le titre pompeux de “Rome du Coromandel”.

En 1870, la Troisième République, désireuse d’assimiler l’Inde, y introduit le suffrage universel et les institutions représentatives : député, sénateur, conseil général, conseils locaux et municipaux. Destinée à rapprocher la colonie de la métropole, cette politique, qui fait de tous les habitants des citoyens français à part entière, provoque la désaffection de la plupart : les hindous des hautes castes, hostiles au suffrage universel, qui fait du paria l’égal du brahmane, redoutent en outre que l’assimilation politique ne prélude à l’assimilation culturelle dont ils ne veulent pas.

Quelques Indiens, catholiques pour la plupart, désireux de “s’assimiler courageusement et progressivement et de préparer un monde de sentiments forts, purs et élevés, c’est-à-dire français”, décident cependant de répondre au geste généreux de la République, qui leur a permis de participer à l’élaboration de la loi, et de se soumettre aux dispositions du Code civil. Ils obtiennent le 21 septembre 1881, un décret qui permet aux Indiens qui le souhaitent de renoncer de façon “définitive et irrévocable” à leur statut personnel afin “d’être régis par les lois civiles et politiques applicables aux Français dans la colonie”. Ils peuvent alors adopter un patronyme français : leur chef, Ponnoutamby, choisira celui de Laporte.

Ce sont leurs descendants qui, en 1962, ont opté pour la nationalité française. Ils n’ont fait que confirmer le choix de leurs ancêtres, près d’un siècle auparavant, et dans des circonstances autrement difficiles. Alors qu’il fut reproché à Laporte d’avoir créé la renonciation autant par ambition politique personnelle que par idéal, ils durent se prononcer, en 1962, dans un climat incertain : la parole de Nehru était certes une garantie, mais des bruits couraient selon lesquels les Pondichériens seraient embarqués pour la France si le nombre des options était trop considérable.

Cette épée de Damoclès reste toujours suspendue au-dessus de leurs têtes ; Mrs Chandrawati, Lieutenant-Gouverneur du Territoire de Pondichéry, ne demandait-elle pas en mars 1990 pourquoi Nehru avait conclu de tels accords avec la France et s’il devait encore subsister deux citoyennetés dans cet ancien Etablissement français (Hindustan Times, 29/03/1990).

Peut-être finira-t-on par admettre que les Pondichériens, que l’on considère comme français en Inde et que l’on traite parfois comme des étrangers en France, ne sont pas des “gens de nulle part” (“The Nowhere People”, Sunday, Calcutta 04/04/1989)**. Ainsi que l’explique Madame Bouchet, présidente du Centre d’information et de Documentation de l’Inde francophone, ils appartiennent à la Nation française et ont Pondichéry pour patrie : “toutes deux sont chères à nos cœurs”. La première est le pays dont ils partagent les valeurs ; la seconde est la terre de leurs pères, sur laquelle ils se sentent bien. Ubi bene, ibi patria.

* N.D.L.R.

Certaines des familles indiennes venues s’installer à Pondichéry du temps de François Martin, étaient déjà catholiques, converties par les jésuites portugais. Il faut rappeler que la tradition chrétienne en Inde ne date pas de l’arrivée des Européens.

** Voir la lettre du C.I.D.I.F., n° 3