Blue Flower


DES INDES FRANCAISES AUX INDIENS FRANCAIS OU COMMENT PEUT-ON ETRE FRANCO-PONDICHERIEN ?

 

Mémoire de D.E.A. de Sociologie présenté en décembre 1990 à l’Université Aix-Marseille I
par Paul Michalon

 

Compte rendu par Claude Marius Directeur de Recherches à l’O.R.S.T.O.M.

Voici un travail qui arrive à temps pour faire le point et donner des réponses aux nombreuses questions que se posent les Franco-Pondichériens sur leur statut au sein de l’Inde et surtout sur leur avenir et l’avenir de leurs enfants.

L’auteur a passé 10 mois à Pondichéry et son travail montre, de manière claire, qu’il a eu de nombreux contacts avec la population franco-pondichérienne, d’une part et qu’il a accédé aux bonnes sources bibliographiques, d’autre part.

Onze chapitres composent ce mémoire et dès l’avant-propos, l’auteur écrit :

« Il nous faut toutefois noter que les comptoirs français des Indes n’ont sans doute jamais été une colonie, au sens algérien ou africain du terme : la puissance occupante, installée grâce aux accords passés avec les souverains locaux (et non par l’usage de la force), ne se livra ni à un peuplement massif (quelques centaines de blancs seulement, regroupés dans le quartier “colonial” de Pondichéry, des fonctionnaires isolés ailleurs) ni à une exploitation économique forcenée (quelques produits agricoles et toiles dites “guinées” pour le marché africain). Par ailleurs l’impact culturel – y compris religieux – de la France dans ses implantations restera étonnamment limité, plongeant dans la perplexité les tenants de la “mission civilisatrice” dont le xixe siècle s’était fait une doctrine.

Tous comptes faits, le terme le plus approprié était certainement celui... “d’Etablissements” : la France exerçait son administration sur les quelques enclaves indiennes où elle avait pu s’ “établir” (et où les Anglais l’avait confinée), ni plus ni moins.

Notre démarche générale part d’un présupposé : la population française de Pondichéry, enracinée dans l’immense péninsule qui l’a vue naître, doit être étudiée dans une optique indienne et non européenne. Dès lors s’impose à l’observateur le caractère fondamentalement hiérarchique de la société et la dimension collective des comportements et systèmes de valeur ».

Nous retiendrons de ce travail les trois points les plus forts et les plus originaux par rapport à tout ce qui a été écrit jusqu’à présent. Ils ont trait à la nationalité, à la démographie et à l’école.

1. La nationalité

Dans un saisissant raccourci, l’auteur met en parallèle le Traité de Cession de 1956 avec “la Renonciation au statut personnel” en soulignant dans chacun des cas la spécificité pondichérienne.

a. Le Traité de cession

« Le Traité de Cession signé en 1956 comportait trois volets principaux :

- le transfert intégral de souveraineté des comptoirs à l’Union Indienne,

- l’ouverture d’un droit d’option accordé aux “nationaux français nés et domiciliés sur le territoire des Etablissements”, pour la conservation de la nationalité française,

- le maintien des institutions scientifiques ou culturelles françaises et la possibilité de leur développement.

Le second point constitue une originalité, voire une “première” dans l’histoire des décolonisations. Il trouve son explication initiale dans le fait que le retrait de la France de ses Etablissements des Indes ne permettait pas l’accession de ces derniers à la souveraineté (comme par exemple au Nord-Vietnam ou, plus tard, aux Etats d’Afrique noire), mais les faisait rejoindre, d’un trait de plume, une entité préexistante, l’Union Indienne.

b. La Renonciation au statut personnel

« Le 21 septembre 1881 est publié le décret relatif à la renonciation au statut personnel. Ce texte spécifique aux Etablissements de l’Inde ne porte pas, malgré son intitulé, sur la nationalité - tous les ressortissants des colonies françaises sont nationaux français - mais sur l’ouverture de modalités nouvelles de renonciation au statut civil personnel (hindou ou musulman), et leurs conséquences en matière de citoyenneté ».

L’auteur souligne que, dans les deux cas, il s’agit d’un acte volontaire visant à prendre ses distances avec la société indienne originelle en se rapprochant du statut du colonisateur français qui ne peut s’y opposer. Par ailleurs,

« En échange de la renonciation à son statut civil d’hindou ou de musulman, l’Indien de nos comptoirs devient “citoyen français”, avec les droits et les devoirs que cela comporte. Il bénéficie (à partir de 1893) de l’instruction obligatoire jusque là réservée aux Européens et métis, devient incorporable à l’armée, et accède enfin – et c’est pour lui un horizon nouveau qui s’ouvre – à la fonction publique outre-mer... mais pas en France. L’Indochine sera ainsi pour plusieurs générations de Pondichériens qui y excelleront et y fonderont souvent un foyer, un exutoire (les comptoirs sont si exigus) et une seconde patrie ».

S’inspirant, en particulier de la thèse d’E. Divien, l’auteur

« Comprend dès lors le médiocre succès du décret de 1881, si l’on garde constamment en mémoire l’importance capitale en Inde de “l’ordre social” imposé par le système des castes, qui s’appuie non seulement sur la complémentarité fonctionnelle (cet aspect est de moins en moins visible aujourd’hui), mais sur une hiérarchie sévère du “pur” à “l’impur”, qui permet au ‘balayeur de se réjouir secrètement de la pureté de son sang’. La force de cohésion du système tolère peu de déviants, qu’elle pénalise durement. »

En ce qui concerne l’option de 1962, faisant suite au traité de cession de 1962, l’auteur souligne que le 15 février 1963, date limite de l’option, les optants, jusqu’alors des renonçants, formaient un groupe peu nombreux (1,8% de la population et 9,5% des ayants droit) et bien hésitant. Mais l’on sait que les dispositions du traité étaient claires pour les natifs des Etablissements et qu’en revanche, elles étaient complètement floues pour les nationaux nés hors des comptoirs.

« Dès lors vont fleurir, en nombre croissant à mesure qu’apparaissent les avantages économiques que l’on retire à être français (le “différentiel de croissance” entre la France et l’Inde ne tarde pas à se révéler aux esprits tant soit peu ouverts), les litiges sur la question de la nationalité. Les registres de l’option s’étant refermés dans la confusion que l’on sait, ceux qui seront pris de regrets trouveront (éclairés par quelques juristes locaux) la parade : “renaître” en territoire indien, à 10m de la frontière s’il le faut.

Si la liste des optants est close et appartient à l’Histoire, celle des “immatriculés (comme on surnomme ceux qui ont obtenu la nationalité après le 15 février 1963) reste bien vivante, par les effets combinés du traité de cession et du code de la nationalité française. »

Le vide juridique que comporte le traité de 1962 introduit une grande confusion (et bien des polémiques) dans le fonctionnement de l’état civil du consulat de France.

2. La démographie

Les deux premiers paragraphes de ce chapitre portent des titres évocateurs : “l’impossible décompte” et “le plongeon démographique”. En effet

« Le fonctionnement de l’état civil consulaire, à lui seul, est source d’immenses incertitudes. En effet, les événements familiaux peuvent être enregistrés soit “immédiatement” (on parle alors d’“actes dressés”), soit... n’importe quand, la loi n’obligeant même pas à les déclarer (“actes transcrits”). Le décalage entre un mariage, ou une naissance, par exemple, et sa transcription – qui seule permet à l’état-civil d’en prendre note officielle – peut attendre des années, comme le montre l’exemple ci dessous :

 

enfants nés en

1975

1979

1983

1987

effectifs au 31 12 87

342

288

181

82

effectifs au 31 12 89

364

308

198

130

 

Il peut donc “naître” à tout instant des Français de tous âges ; est apparue dans le registre 1989 une naissance remontant à 1908 !

On comprend donc que, dans ces conditions, tout recensement rigoureux et fiable soit hasardeux. Faute de pouvoir fournir aujourd’hui des chiffres globaux satisfaisants, nous devrons nous contenter de fonctionner par recoupements... ».

Après avoir passé en revue la natalité, les effectifs scolaires, les jeunes gens et les adultes, l’auteur tente d’établir un bilan et il écrit :

« Compte tenu des quelques “difficultés techniques” évoquées plus haut, il n’a jamais été possible de dénombrer avec précision la population franco-pondichérienne. Il a cependant été admis longtemps qu’elle ne pouvait que croître, en fonction du syllogisme suivant :

- Pondichéry est en Inde

- Or l’Inde est connue pour sa démographie galopante.

- Donc la démographie pondichérienne fonctionne à l’indienne.

Nous venons de voir qu’il n’en est rien. En effet, si nos compatriotes de la côte Coromandel sont indiens par leurs racines, ils ont de larges pans de leur histoire et de leur avenir qui leur sont propres, et qui permettent d’éclaircir les évolutions actuelles.

Les enquêtes des quinze dernières années insistaient régulièrement sur le dynamisme de la démographie des Français de Pondichéry (compte tenu des périodiques “remises à jour des fichiers”).

 

POPULATION IMMATRICULEE AU CONSULAT GENERAL DE FRANCE à PONDICHERY

 

1976

1977

1980

1983

14 915

12 886

13 121

14 945

Ces données suscitaient des projections parfois exagérément alarmantes (en termes de rapport entre population et possibilités de formation et d’aide sociale) :

jusqu’à 28 000 personnes en 2004.

Cette forte croissance, maintenant achevée, n’était sans doute que faiblement due à la natalité (en baisse continuelle. Mais on ne sait rien du taux de mortalité de la communauté).

La cause réside beaucoup plus sûrement dans les procédures d’immatriculation, longtemps considérées ici comme “laxistes”, qu’elles aient eu des fondements légaux (mariages, réintégration d’individus authentiquement nés hors EFI) ou... douteux. D’autre part, les migrations n’étant guère contrôlées (les citoyens français accèdent à la métropole sans visa), peuvent rester immatriculés des gens partis depuis plusieurs années...

Mais les éléments présentés plus haut démontrent que la communauté franco-pondichérienne connaît une dénatalité accélérée. Ce phénomène apparaît comme typiquement urbain, en Inde comme ailleurs. Il semble cependant, à titre d’hypothèse, qu’il soit renforcé par des mécanismes spécifiques, parmi lesquels la raréfaction des retraités militaires de retour au pays – dont une grande partie des enfants nait à Pondichéry – et une émigration croissante des jeunes gens, sur laquelle nous allons revenir. Ces envois vers la métropole, difficiles à chiffrer globalement, sont encore renforcés par une tendance récente, en général dans le but d’accompagner de grands enfants inscrits en études supérieures.

S’ajoutent à ce recul avéré de la natalité et à l’accélération de l’émigration, la vigilance accrue des services consulaires tout au long des procédures d’immatriculation (de façon “préventive”) et leur résolution à prononcer des “radiations” (qui font quelques vagues dans la communauté) face aux démarches manifestement frauduleuses. Comme nous l’avons vu, les effectifs concernés par ces “remises à jour” sont importants. Cette action aura-t-elle un effet dissuasif ? L’avenir le dira.

Si toutes les tendances ainsi soulignées se confirmaient durablement, les Français des ex Etablissements vivraient-ils pour autant une situation “à la corrézienne”, selon le mot de l’IDEN Christian Martinez ?

Au premier abord, oui, car la communauté s’achemine (et à un rythme qui risque d’étonner) vers le vieillissement et la dépopulation. Risquons une reconstitution pour cette fin d’année 1990 : aux 4 800 adultes recensés pour le scrutin de juillet, nous pouvons ajouter les quelques 2 500 scolaires français, répartis entre le lycée, Cluny et les EIPF, et les 5 à 7 00 inscrits en écoles indiennes. L’inconnue majeure reste “ces milliers de chômeurs de nationalité française ne parlant que le tamoul”, évoqués par Le Monde en 1976. Où sont-ils aujourd’hui ?

Probablement en France, pour une très large part d’entre eux. Nous avons, pour retrouver leur trace, recherché, grâce au service des “Affaires militaires” du consulat, l’effectif des jeunes hommes qui, absents de Pondichéry lors des décomptes annuels de recensement pour le service National, étaient signalés aux autorités militaires métropolitaines pour y être convoqués (entre 17 et 29 ans du moins). Les résultats nous ont semblé éloquents.

* 1985 : sur 237 recensés (âgés de 18 à 50 ans), 192 étaient “partis pour l’étranger”, à peu près tous en France.

* 1989 : 192 recensés... et 254 départs. Il s’envole désormais pour l’hexagone plus de personnes qu’on n’en recense annuellement, mouvement “pompant” à un rythme accéléré dans la population des jeunes gens... et l’on ne sait guère ce qu’il advient des filles et des femmes.

Ces “milliers” ne seraient peut-être, dans ces conditions, qu’un millier, voire quelques centaines.

Une estimation raisonnable de la population française locale, compte tenu des chiffres évoqués plus haut, conduirait alors à une fourchette comprise entre 9 et 10 000 – pas plus mais très probablement moins. Nous sommes loin des 12 000 à 15 000 Franco-pondichériens invariablement annoncés, presque par habitude.

Dépopulation incontestable, pyramide des âges passée en 15 ans en position inversée : c’est la Corrèze, en effet... avec la réserve que cette évolution – au contraire de ce que connaissent les départements métropolitains en voie de désertification – se déroule dans un environnement marqué par une forte croissance démographique, où elle passe relativement inaperçue ».

3. L’école

Le titre de ce chapitre, le plus important sans doute de ce mémoire, est : “Pondichéry à l’école de la France”. Il est subdivisé en 5 sous-chapitres.

a. Idéaux et déceptions (1750-1954)

L’auteur se plait à indiquer que c’est à Pondichéry qu’a été ouvert en 1826 le premier Collège français de tout l’Outre-Mer. Il s’agissait du Collège Royal, et cela sous la Restauration et il ajoute :

« On doit donc convenir, non sans surprise, que la politique scolaire de la Restauration présentait, aux Indes françaises, des accents que ne reniera pas, plus tard, la IIIe République : souci d’étendre l’ “instruction” à toutes les couches de la société – y compris les plus traditionnellement dédaignées (Intouchables, métis, filles) et foi dans les vertus de la propagation de la langue française comme dans l’alignement des programmes sur ceux de la métropole. Ce sont là, avant la lettre, les fondements de la politique d’“assimilation” qui prévaudra... jusqu’à nos jours ».

Après avoir étudié la difficulté de “franciser” les Indes entre 1816 et 1954, l’auteur analyse les causes et la relativité de l’échec de la “francisation”, en ces termes :

« Les causes profondes d’un bilan largement considéré comme négatif peuvent être assez facilement rassemblées. Au premier rang, il faut très certainement placer l’opiniâtre résistance des cultures indiennes rencontrées, anciennes, enracinées sur de solides références religieuses et riches de ressources en traditions orales et en littérature écrite.

D’autre part, l’entreprise d’assimilation conçue dès le premier tiers du xixe siècle se heurtera à la concurrence sinon de l’école (nous verrons que la rivalité était alors faible) du moins de la langue anglaise, autrement plus répandue dans la péninsule et tout aussi européenne que la nôtre. La “francisation des Indes”, tant rêvée par nos aïeux, était alors vouée à l’échec, prise dans le laminoir des cultures rivales si puissantes, dont la fantastique pression sera encore accentuée par l’étendue dérisoire et l’éparpillement de nos comptoirs.

Le projet dont était porteuse la politique scolaire française heurtait de front (et continue peut-être, jusqu’à un certain point, à le faire) les valeurs et les gestes du monde indien. Difficile en effet d’introduire l’obligation scolaire dans un univers façonné par la stratification en castes, à l’infériorité du statut des filles et des femmes, le travail des enfants. Le pouvoir colonial français, devant l’impossibilité qu’il rencontrait de légiférer dans ces domaines – comme il réussissait à le faire en métropole – et donc de mettre la société en harmonie avec son projet, dut se contenter d’en prendre acte... et de s’agacer de ses échecs en matière scolaire.

Le contenu des programmes, enfin, résolument hexagonal (et même antérieurement à la IIIe République) symbolise à lui seul, par son décalage surréaliste par rapport aux réalités indiennes, “l’absence totale de tout ce qui suppose prévoyance, largeur de vue, adaptation aux exigences locales.”

Mais en dépit des nombreux rapports sévères, émanant des responsables locaux éclairés, l’attitude des autorités parisiennes ne dévia guère pendant un siècle ; ce qui avait “marché” aux Antilles, finirait bien – archipel pour archipel – par “marcher” aux Indes. C’était oublier que la population des premières, déracinée, insulaire au sens géographique du terme, soumise par les règles ou les vestiges de l’esclavage, et facilement visitée grâce à la proximité de l’Amérique, ne pouvait en aucun cas opposer une résistance comparable.

Le rapport de M. Valmary évalue, en 1920, à 72% la proportion d’enfants ne recevant “aucune instruction” ; au sein même des écoles, l’administration, faute d’avoir pu former à la “francité” les générations précédentes, doit se résigner au trilinguisme : le budget de la colonie entretient de nombreuses sections anglaises préparant les élèves désireux de poursuivre leur carrière en Inde britannique puis indienne, où les possibilités sont supérieures et les débouchés professionnels autrement plus ouverts. Valmary, réaliste et utopique à la fois, demande si “l’assimilation” ne serait pas possible sans passer par le français... et estime que cela mérite d’être essayé !

Face à ce que l’on peut qualifier de “boycott collectif” des Institutions scolaires françaises, le chef de l’Instruction publique Josselin doit constater, amer et stupéfait :

“Un Français de passage est presque aussi dépaysé dans la plus vieille colonie française que s’il était de passage à l’étranger”. »

b. L’école française aujourd’hui

Le 7 août 1962, le nombre d’établissement d’enseignement français ne sera plus que de 10 Paris conserve le Collège français et les sœurs de Cluny, une école rue Romain Rolland et une autre à Karikal.

« Les autorités du territoire, de leur côté, incitées (mais non obligées) par l’article 20 à soutenir la culture française dans les ex comptoirs, mettront en place une structure singulière, les Ecoles Indiennes à Programme Français (EIPF). Le “parc” sera formé du collège Calvé (garçons jusqu’à la 3ème), de la rue des Missions, du Pensionnat des Jeunes Filles (jusqu’à la 3ème également) ouvert en 1826, rue Dumas, de l’Ecole Centrale et Cours complémentaire de Mahé et du Collège d’enseignement secondaire de Karikal.

L’une et l’autre de ces filières seront bien sûr destinées aux enfants de nationalité française résidant aux Indes, mais hors du cadre de l’ “obligation scolaire” définie sous l’impulsion de Jules Ferry le 28 mars 1882.

Par voie de conséquence, les écoles sous responsabilité française ne fonctionnent pas sous le principe de la gratuité qu’offrent les établissements publics métropolitains, mais sur la base de droits d’inscription et de scolarité... fort lourds...

Les Ecoles indiennes à programme français, par leur statut d’établissement public, fonctionnent elles, selon le principe de la gratuité intégrale. Elles sont ouvertes aux enfants de nationalité française, bien sûr, mais également aux Indiens dont les parents souhaitent conserver des attaches avec “l’ancien système”... ou qui n’ont pas trouvé à s’inscrire ailleurs !

La cause est donc entendue ; dans la limite des places disponibles, le Territoire de Pondichéry est en mesure de scolariser les enfants de nationalité française, de la maternelle au baccalauréat, dans le droit fil des engagements du traité de cession. Toutefois la capacité totale des établissements a longtemps été insuffisante pour absorber une jeunesse en développement : sur 4 900 élèves potentiels en 1983, 2 900 seulement étaient scolarisés, les autres se retrouvant dans les classes à programme indien... ou nulle part.

Face à l’affluence, le gouvernement pondichérien créa trois nouvelles EIPF entre 1972 et 1978, dans des quartiers notoirement français. Paris, de son côté, après avoir envisagé la construction de six classes maternelles, a finalement renoncé au projet. L’ouverture d’une annexe (financée en partie par des dons de Pondichériens) a permis au Lycée d’augmenter sa capacité d’environ 300 places. Mais quel fut l’itinéraire des milliers de jeunes longtemps en surnombre à cause d’un système scolaire sous-dimensionné ? »

L’auteur étudie ensuite le parcours scolaire des 2 types d’établissement et il en arrive tout naturellement aux débouchés.

« Les familles françaises ont donc le choix entre deux parcours scolaires bien différents dans leur mode de fonctionnement (il y a programme français et “programme français”, leurs coûts (l’école du pauvre, gratuite mais à l’enseignement dévalorisé, face aux établissements “métropolitains” mais aux prix trop élevés) et bien sûr leurs débouchés.

Strictement alignés sur la progression et les diplômes français, le lycée et l’école Saint Joseph préparent, le premier au Brevet des Collèges, au BEP et au baccalauréat, la seconde au Brevet des collèges seulement.

Que faire en Inde avec ces titres ? Naturellement rien, l’équivalence du baccalauréat n’étant pas admise par l’Inde avec le Bachelor of Arts ou le Bachelor of Sciences, sauf dans la section “French” de la toute récente université de Pondichéry, seule sortie possible vers l’enseignement supérieur. Cette situation d’impasse, probablement voulue par l’Inde désireuse d’entraver le développement local de la communauté française, a été pressentie dès la cession de facto.

“Cette équivalence des diplômes (il faut) la reconnaître, comme la promesse en a été maintes fois faite avec raison par J. Nehru, l’Inde n’ayant pas le droit de sacrifier une jeunesse qui n’est pas responsable des contingences et ne demande qu’à travailler”. (E. Adiceam, Note sur l’enseignement français et la situation de la jeunesse des ex-territoires français de l’Inde. 1956. Archives EFEO).

La non-reconnaissance du baccalauréat par le gouvernement indien, venant décevoir les promesses de l’article 25 du traité de cession, sonnait le glas des espoirs de ceux qui croyaient à la possibilité d’une vie étudiante et professionnelle en Inde pour les ressortissants des ex-comptoirs.

Depuis, les perspectives sont claires pour les jeunes Français issus du lycée : n’ayant aucun avenir sur leur terre natale, ils ne peuvent envisager que l’exil pour la France, ses écoles supérieures, ses universités, son marché de l’emploi – à moins qu’ils n’acceptent de différer leur départ en s’inscrivant en “M.A. french” à l’université de Kallapet, dont le niveau n’est pas, on le comprend, compétitif avec celui des filières de l’hexagone »

c. Quel avenir pour les écoles françaises ?

« La situation de la filière scolaire française sur le territoire des ex-Etablissements peut être résumée par les quelques tendances suivantes.

Après avoir été longtemps sous-dimensionnées par rapport aux évaluations de population, ces écoles connaissent aujourd’hui un recul important en matière d’effectifs, surtout dans les EIPF et à Cluny. Les causes en sont doubles : dénatalité spectaculaire, raréfaction des retours au pays et départs pour la France de familles entières.

Cette baisse de la démographie va permettre, moyennant une publicité active auprès des familles peu informées, d’utiliser au mieux le bon “outil scolaire” maintenu depuis le traité, où chacun pourra enfin trouver sa place.

Dans cette perspective, le lycée va continuer à “pomper fort” à travers la reprise des “Cluny” en seconde, la passerelle tendue vers les EIPF... et les efforts du service social du consulat dans sa direction. Il maintiendra ses effectifs quelques années encore, puis devra s’ouvrir davantage aux familles indiennes pour survivre.

Les écoles indiennes à programme français, frappées par une crise continue d’effectifs, risquent de disparaître. Leurs responsables le redoutent, car elles jouent à Pondichéry un rôle politique considéré comme important, dans la mesure où elles symbolisent la “spécificité” du territoire face aux projets périodiquement évoqués (du moins dès que la dynastie Nehru lâche le pouvoir) d’absorption par les Etats environnants. Les derniers espoirs semblent reposer sur l’importance rénovation en cours, peut-être trop tardive.

La sociologie de la communauté française paraît se modifier rapidement. Les familles de militaires retraités, piliers de l’institution scolaire, ont quitté les EIPF, vues comme trop peu performantes : le reflux atteint St Joseph de Cluny, dans des proportions moins spectaculaires mais tendanciellement proches. La “clientèle” se retranche au lycée, où elle fournit encore – pour un temps – les gros bataillons.

Plus que jamais, les “débouchés” sont envisagés sous la forme de l’envol pour la métropole, le lycée jouant le rôle de “préparation au départ”... et l’obtention du baccalauréat ou du BEP s’accommodant souvent d’un “rapatriement” aux frais de la République : l’aventure peut continuer “là-bas”. Le destin encourageant de ceux qui ont pu partir avec un diplôme en poche contribuera à entretenir le rêve de tous.

Avant de conclure sur cette question scolaire, il apparaît important de préciser un point : les jeunes Français ne sont pas tous scolarisés en école française, loin de là, si surprenant que cela puisse paraître.

Seuls 40% des enfants se retrouvent en “système français”, contre près de 44% en école indienne à programme indien. Cette situation, sans doute largement due à l’ignorance des parents, non renseignés sur les filières existantes, montre à l’évidence qu’il y a encore, sur le Territoire, un “vivier” d’élèves scolarisables en milieu français. Un gros effort de publicité s’impose – déjà commencé et prometteur – auprès de ces familles ».

d. une réflexion lucide de l’auteur

Quelque part dans le cours de son développement, l’auteur nous fait part d’un constat.

« On pourrait imaginer (et espérer) que, sous le poids de ces mises à l’écart additionnées, ils constitueraient un microcosme soudé, ardent à chercher en lui unité et solidarité. Il semble que ce ne soit pas le cas. Après avoir utilisé tout au long de cette étude le terme de “communauté”, par facilité de langage et faute de trouver mieux, nous en arrivons à conclure que les Français de Pondichéry n’en forment pas une : ils présentent plutôt l’aspect d’une société quadrillée par les clivages de castes, de religions, de niveaux d’études, de fortunes, de sexes et par le clientélisme (qui sont réelles et très spécifiques). L’observateur tant soit peu attentif découvre un microcosme qui ne se fait pas de cadeaux. ».

Conclusion

En conclusion, l’auteur dresse sur l’avenir des Franco-pondichériens un tableau très complet dans trois directions : démographique, administrative et politique. Nous vous laissons le soin de lire sa thèse. Nous en extrayons seulement les deux derniers paragraphes.

« Arrivé au terme de cette étude, il nous semble légitime de proposer de ces Français des Indes une image différente de celles que la presse a coutume de produire. Réduire ces quelques milliers de nationaux du bout du monde à des fraudeurs invétérés, buveurs et joueurs de pétanque, a quelque chose d’indécent, et surtout d’injuste. A son contact, nous avons trouvé un microcosme non pas assoupi sous la canicule tropicale, mais cherchant anxieusement sa voie dans une situation tortueuse, ultime avatar de l’aventure coloniale, les franco-pondichériens sont les héritiers d’un traité largement défectueux, et, pour les plus européanisés d’entre eux, d’un affrontement culturel déstabilisant.

Il nous revient en mémoire quelques clichés du malaise ressenti par ces “accidentés de l’Histoire” : ce malade mental (connu en ville pour arborer des photos de Catherine Deneuve et du président Mitterrand sur sa bicyclette) que nous avons trouvé un matin prosterné devant la porte du consulat de France ; ce sous-officier désorienté à l’idée du départ pour Metz de sa dernière fille : “Franchement, je ne sais pas que faire...” ; cette femme enfin, de retour au pays après de longues années d’absence, et qui, l’œil rêveur, murmure : “quand je pense à tout cela, je sens en moi quelque chose d’étrange...” ».

N.D.L.R.

Les passages cités ici comportent de nombreuses notes qui n’ont pas été reproduites dans le secret espoir que chacun ira à la source, et cela en vaut la peine d’abord pour tous les Pondichériens qui se sont toujours posé beaucoup de questions sans jamais trouver de réponses scientifiques, mais aussi pour tous les Français qui ignorent tout de ces franco-pondichériens, souvent confondus, comme le dit Paul Michalon avec les immigrés indiens, pakistanais ou sri-lankais, à leur arrivée en métropole.