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LES ETABLISSEMENTS FRANCAIS EN INDE AU XIXème SIECLE

(1816-1914).

Thèse pour le Doctorat d’Etat d’Histoire préparée sous la direction de Monsieur le Professeur Jean-Louis MIEGE
présentée par Jacques Weber
 à l’Université de Provence. (Aix-Marseille I)

 

RESUME

Mars 1987

 

Malgré l’éloignement de la France, le faible nombre d’Européens et l’indifférence des populations indiennes à la culture et aux valeurs de l’Occident, les établissements de Pondichéry, Karikal, Chandernagor, Mahé et Yanaon subissent, durant tout le xixe siècle, le contrecoup des événements qui agitent la métropole.

Entre 1816 et 1852, l’Inde française reste forment enracinée dans le xviiième siècle. Sa soumission humiliante à l’Inde britannique est le résultat des erreurs de Louis XV et de Louis XVI tout autant que des faiblesses de Louis XVIII. La centralisation de son administration, le sacrifice qui lui est imposé de son propre développement économique au profit de celui de la métropole, la prudence de la politique indigène qui y est suivie sont caractéristiques de l’Ancien Régime.

C’est à partir de 1852 que l’Inde s’ouvre au xixe siècle. C’est, paradoxalement, un gouvernement plus autoritaire que les précédents qui parvient à promouvoir les réformes fiscales, agraires et sociales que la colonie attendait depuis des décennies. Le bouleversement des structures économiques, la libéralisation des tarifs douaniers, les progrès de la navigation et l’essor de l’émigration indienne contribuent également à la tirer de sa léthargie et à lui conférer un rôle non négligeable dans le monde colonial français et dans l’Océan Indien.

Dès 1870, la théorie républicaine de l’assimilation triomphe. Après les réformes modérées et progressives du Second Empire, l’introduction du suffrage universel et des institutions représentatives constitue, au pays des castes et de la hiérarchie, une révolution qui ne peut manquer de se répercuter sur l’ordre social et sur l’organisation économique et qui ne peut être sans effet sur l’attitude des élites, sinon de l’ensemble de la population, vis-à-vis de la puissance coloniale.

 

PREMIERE PARTIE

Une colonie de l’Ancien Régime (26 septembre 1816 - 1er août 1852).

Chapitre I. Sous le joug britannique.

Désireuse d’exercer une domination sans partage sur l’Inde, la Compagnie britannique entend réduire à l’insignifiance les territoires que le traité de Paris du 30 mai 1814 lui fait obligation de rendre à la France.

Démilitarisés par ce même traité, les établissements français sont condamnés à l’inconsistance politique par le refus des Britanniques de restituer, à Mahé et à Pondichéry, d’importantes positions stratégiques. La configuration territoriale du chef-lieu, véritable “puzzle” où s’enchevêtrent les aldées (villages) des deux nations est spécialement conçue pour que les Français ne soient pas maîtres chez eux.

Désireuse de monopoliser le commerce de l’Inde, la Compagnie s’emploie à ruiner l’économie des comptoirs. Elle les entoure d’un cordon douanier rigide ; elle ordonne à ses collecteurs de ne plus recevoir les belles roupies de Pondichéry ; elle provoque une diminution du débit des cours d’eau qui irriguent les rizières de Karikal ; elle conteste enfin à la France le droit de navigation sur l’Hooghly et la rivière de Coringuy, précipitant le déclin de Chandernagor et Yanaon.

Peu favorable à un échange des établissements secondaires contre un agrandissement et un “équarrissage” du territoire de Pondichéry, la Compagnie nourrit l’espoir que les Français finiront par lui vendre leurs comptoirs dont la possession s’avère plus onéreuse qu’utile. Cette espérance est fondée. En Europe, les plénipotentiaires de Louis XVIII ont, par le traité du 7 mars 1815, abandonné contre une indemnité de quatre lakhs de roupies sicca (la rente de l’Inde) le droit qu’avait la France d’écouler au Bengale la production des salines de Pondichéry et Karikal. En Inde, parachevant cette œuvre, le gouvernement du Comte Dupuy a, sans gloire, et toujours contre argent, accepté d’interdire cette industrie.

Si la faiblesse de Dupuy, qui pousse la complaisance à l’égard des Britanniques jusqu’à admettre à Pondichéry la présence d’un “résident”, s’avère funeste aux intérêts de la France, son indulgence vis-à-vis de certains courtisans peu scrupuleux n’est pas faite pour relever la colonie de ses ruines.

Chapitre II. De la désorganisation à la centralisation.

Harcelée de l’extérieur par un adversaire résolu, l’Inde française est, pendant les dix années du gouvernement de Dupuy (1816-1826), rongée par la corruption de ses administrateurs. Hommes du xviiie siècle, cet “âge de grands carnassiers” (J. Bainville), ils n’ont que trop tendance à sacrifier les intérêts de l’Etat à leurs intérêts particuliers. Sous Dupuy, les comptoirs renouent effectivement avec une époque où “l’usage était que les magistrats vendissent la justice” et où “les gouverneurs de l’Inde n’étaient autre chose que des vampires qui s’engraissaient des larmes et du sang de cette malheureuse population”[1].

Comme Villèle, dont il est le neveu, le vicomte Desbassayns (1826-1828), réalise un énorme travail de réorganisation de l’administration, des finances et de l’économie. Son zèle réformateur et son autoritarisme lui valent d’être, comme le ministre de Charles X, en butte à l’opposition violente d’une partie de la population.

Si, à l’instar des premiers gouvernements de la Monarchie de Juillet, de Mélay (1829-1835) a le souci d’apaiser les passions, de Saint-Simon (1835-1840) ose, le premier, mener une politique personnelle en contradiction avec les principes métropolitains. En permettant aux notables indiens de nommer un comité représentatif, et en refusant ce privilège aux créoles, il attaque les dogmes de la supériorité de la race blanche et des valeurs occidentales et du nécessaire assujettissement de la colonie à la mère patrie. Il remet en cause le postulat de l’ancien Régime en vertu duquel l’assimilation des indigènes n’est pas envisageable.

Le violent antagonisme entre Blancs et “Natifs” que suscite cette politique oblige le gouvernement métropolitain à doter enfin l’Inde d’une constitution. L’ordonnance organique du 23 juillet 1840 consacre, avec la prééminence des Européens, le principe de la concentration du pouvoir à Paris et de l’omnipotence du gouverneur dans la colonie. Un conseil général est certes institué, mais il est dominé par les fonctionnaires et n’a qu’un rôle consultatif. Il ne peut défendre efficacement les intérêts du pays.

Pas plus après qu’avant l’ordonnance, la mise en valeur de la colonie et son développement économique ne sont considérés comme des priorités. Dans la conception coloniale de l’Ancien Régime, les colonies, dépourvues de personnalité politique, ne peuvent disposer de la moindre autonomie dans les domaines économique et financier. Elles sont sacrifiées à la métropole qu’elles ne doivent pas concurrencer. Cet assujettissement économique serait évidemment inconcevable sans une totale dépendance administrative et politique. Entre l’autocratie de l’Ancien Régime et le système de l’Exclusif, la corrélation est évidente. Les théories mercantilistes encore en vigueur dans la première moitié du xixe siècle exigent que les colonies soient soumises. Longtemps, l’Inde sera exploitée sans pouvoir même faire entendre ses plaintes.

Chapitre III. Exploitation et abandon

“L’Inde n’est pas gouvernée, elle est exploitée”, écrira Albert Sarrault en 1931. Cette formule, sévère pour les Britanniques, peut être appliquée aux comptoirs dont les populations sont, entre 1816 et 1852, spoliées et exploitées davantage sans doute que ne le sont les autres colonies françaises.

Privées par les conventions franco-britanniques des 7 mars 1815 et 13 mai 1818 du droit de vendre et de fabriquer le sel, elles ne perçoivent même pas les indemnités versées par les autorités de Calcutta et de Madras. Destinées à les dédommager, ces sommes sont en fait accaparées par l’Etat.

De même qu’elle est privée des revenus considérables que rapportaient les salines, la population indienne se voit interdire les cultures spéculatives, qui sont réservées aux créoles, et qui sont d’ailleurs très vite condamnées par le système du Pacte colonial qui prive les productions des comptoirs, à l’exception des guinées bleues qui s’écoulent au Sénégal, de débouchés en métropole et dans les colonies françaises.

Ne pouvant vivre que de la culture du riz et des menus grains (céréales, légumineuses, arachides, etc.), l’Indien est privé d’une partie de sa récolte par le gouvernement qui, propriétaire du sol, exige une redevance de près de 50% du produit brut, même lorsqu’une sécheresse ou un cyclone a dévasté les campagnes. Malgré la médiocrité de ses revenus, l’Indien doit encore acquitter une multitude de droits qui pèsent sur tous les objets de consommation même les moins superflus.

Soumis à l’impérieuse nécessité d’équilibrer ses budgets, le gouvernement local ne semble pas prêt à la moindre concession. Il est vrai qu’il a affaire à des contribuables dociles, même dans les établissements secondaires qui sont particulièrement sacrifiés et exploités.

Chapitre IV. Une politique indigène prudente.

Capable de supporter toutes les privations, d’endurer les pires souffrances sans se plaindre ni se révolter, l’Indien sort de sa torpeur à la moindre violation du Mamoul (Tradition) auquel il est par-dessus tout attaché. L’administration, qui peut exiger l’impôt le plus lourd sans craindre de voir l’ordre troublé, doit agir avec la plus grande circonspection en matière de culte ou de caste, l’erreur la plus anodine, comme le déplacement à Karikal d’un bûcher qui compromet la salubrité publique, pouvant provoquer la plus sanglante des insurrections.

Le seul sacrifice que la France consent dans ses comptoirs de l’Inde est celui de ses principes, de ses valeurs et de ses lois. De la même façon que les missionnaires ne peuvent espérer conserver leurs ouailles qu’en fermant les yeux sur les “rites Malabars” les plus choquants, qu’en tolérant la séparation des castes dans les églises et en consacrant les privilèges de choutres (chrétiens des hautes castes), le gouvernement français ne peut conserver ses possessions indiennes qu’en se refusant le droit d’introduire la moindre innovation, qu’en appliquant dans ses tribunaux, les lois de Manou aux hindous et la loi coranique aux musulmans – ceux-mêmes fortement “hindouisés” d’ailleurs – et qu’en sanctionnant le paria qui, portant des babouches ou usurpant quelque privilège des hautes castes, compromet l’ordre social.

La Deuxième République, dont l’ambition est de briser les structures administratives d’Ancien Régime de la colonie, doit très vite renoncer à la politique d’assimilation hâtivement définie par le gouvernement provisoire. Le retour à la centralisation et à la politique indigène suivie depuis le début du xviiie siècle est la conséquence de l’échec de l’élection législative de 1849. A la suite de cette expérience, le gouvernement métropolitain affirme que l’exercice du suffrage universel, n’est pas compatible avec l’organisation inégalitaire de la société indienne.

Sans accorder la moindre autonomie à la colonie, le Second Empire réussira en partie là où la Deuxième République a échoué et parviendra à ouvrir quelques lézardes dans la forteresse du Mamoul et de la caste.

DEUXIEME PARTIE

Le temps des réformes, le temps des progrès

(1852-1870).

Chapitre V. Ordres et réformes.

Napoléon III affirme que “(ses) amis sont dans les ateliers”. Sa sollicitude pour le peuple s’étend jusqu’à l’Inde, de même que son désir d’abolir les structures sclérosantes et les préjugés invétérés. Dans les comptoirs, comme en métropole, le progrès matériel et la fin des antagonismes sociaux supposent une rupture avec les conceptions et la politique timorée des régimes précédents.

Fidèle serviteur de l’Empire, le gouverneur de Verninac n’hésite pas à réduire de 33% l’impôt foncier. Cette mesure doit en premier lieu soulager les misères de la population. Le gouvernement impérial espère également qu’elle contribuera, au même titre que le transfert de la propriété du sol de l’Etat au cultivateur, à stimuler l’esprit d’initiative et à tirer l’agriculture de la routine.

De Verninac ose également rompre avec la politique indigène suivie jusque-là. Il parvient à faire disparaître le dualisme Main droite - Main gauche, qui opposait les castes de Pondichéry, Karikal et Yanaon, ensanglantait ces établissements et paralysait le commerce. Il fait ainsi triompher la liberté d’habitation et de circulation dans toutes les rues de la colonie.

Contrairement à certaines prédictions, ces réformes ne provoquent aucun désordre. Approuvée par les Brahmanes, qui sont neutres dans le conflit Main droite - Main gauche, l’abolition du dualisme est finalement bien accueillie. Loin de provoquer l’effondrement des ressources du gouvernement local, les réformes fiscales sont à l’origine d’une augmentation sensible de l’avoir de la caisse de réserve.

Chapitre VI. L’aménagement du territoire.

Malgré le retour des difficultés à partir de 1860, cette prospérité des finances locales permet la mise en valeur du territoire. En Inde comme en France, le gouvernement impérial a “d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, (un) réseau de chemins de fer à compléter”. Ce programme, tracé à Bordeaux quinze jours avant la restauration de l’Empire, sera en partie réalisé dans les comptoirs entre 1852 et 1870.

La construction d’ouvrages hydrauliques à Pondichéry et Karikal concourt, au même titre que la réforme de l’impôt foncier et de la propriété, au développement de l’agriculture. La réalisation d’un réseau routier cohérent et d’aménagements portuaires contribue au progrès du commerce.

Alors que les projets élaborés à Pondichéry ouvrent de nouvelles perspectives, que des capitalistes français (Worms) sont disposés à investir dans la colonie et que le gouvernement est prêt à consentir les sacrifices financiers nécessaires, les principales difficultés viennent des autorités britanniques qui s’opposent à toute liaison ferroviaire directe entre les comptoirs et les grands centres producteurs du sud de la péninsule et qui font échouer un nouveau projet d’agrandissement de Pondichéry dont la configuration territoriale reste un obstacle au développement économique.

A ces facteurs internes de progrès que sont les réformes agraires et fiscales et les investissements en faveur de l’agriculture et du commerce, s’ajoutent des facteurs externes : dès le début du Second Empire, la conjoncture mondiale est favorable.

Chapitre VII. Emigration indienne et commerce maritime : les facteurs externes du progrès.

L’émigration indienne est le fait le plus marquant de la vie des établissements entre 1848 et 1885. Elle les met en relations régulières avec les colonies à sucre au peuplement et au développement desquelles elle contribue au lendemain de l’abolition de l’esclavage.

Elle est certes source de nouveaux conflits avec les autorités britanniques car, même lorsqu’elle s’effectue sous contrôle de l’administration française, entre 1848 et 1861, ou sous le double contrôle des agents des deux nations après 1861, elle est entachée de graves abus dont sont victimes les émigrants, originaires pour la plupart des présidences de Madras et du Bengale. Que ce soit au moment du recrutement, lors du séjour dans les dépôts, sur le “coolie ship” ou dans la colonie d’accueil, l’Indien est effectivement souvent victime de mauvais traitements. S’il est difficile de parler d’“un nouveau système d’esclavage” au sujet de cette émigration, en raison des garanties légales qui sont offertes au coolie, il n’en demeure pas moins que les nombreux scandales qui l’émaillent jettent l’opprobre sur ce gigantesque transfert de main-d’œuvre d’un continent à d’autres. Il est tout aussi avéré que l’émigration à destination des colonies britanniques ne se déroule pas dans de meilleures conditions que l’émigration vers la Réunion, Cayenne, la Guadeloupe et la Martinique.

En attirant de nombreux “coolie ships”, l’émigration indienne contribue à ranimer l’activité portuaire de Pondichéry et Karikal. Ses effets se conjuguent à ceux de la libéralisation des tarifs douaniers dans l’Inde britannique et en métropole et à ceux des progrès de la navigation pour faire quadrupler le mouvement commercial des comptoirs durant la première décennie du Second Empire. Les relations commerciales avec la France, vers où s’exportent indigo, huile et cotonnades, s’intensifient au point de dépasser en valeur le “commerce d’Inde en Inde” qui ne connaît pourtant aucune récession.

Après trois décennies de léthargie et de marasme, cet essor économique remarquable provoque des mutations sociales profondes.

Chapitre VIII. La société coloniale à son apogée.

“L’idée napoléonienne”, qui, selon Louis-Napoléon lui-même, “n’est point une idée de guerre mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire”, a été en partie reçue en Inde. Les fortunes qui s’édifient grâce à l’émigration, à l’industrie textile et au commerce maritime permettent à la société créole de retrouver son lustre d’antan. Elle contribue à l’embellissement de Karikal et Pondichéry où par ailleurs d’importants travaux d’urbanisme sont réalisés par le gouvernement. Accaparée par les affaires ou occupée à mille futilités, la société coloniale perd cet esprit de contestation de l’autorité qui la distinguait sous les régimes précédents. Comme la France à l’époque de l’Empire autoritaire, les établissements sont, jusqu’en 1870 “dépourvus d’histoire intérieure. La “nullité de la vie politique” et “la prospérité matérielle” vont de pair à Pondichéry comme en France.

Les Indiens profitent également de l’essor économique. En raison de leur activité et de leur prospérité, Karikal et surtout Pondichéry sont désormais des pôles d’attraction pour les populations du sud de la péninsule. L’augmentation sensible du nombre de leurs habitants, imputable en partie à l’immigration, aurait même été plus considérable si une forte mortalité, résultant de leur insalubrité, de la fréquence des épidémies de choléra et de variole et de l’absence de mesures sanitaires adéquates, n’avait annihilé les effets d’une natalité également très élevée.

“L’idée de guerre” n’est pas une idée napoléonienne, affirmait le futur empereur. La guerre arrive pourtant et modifie profondément, en même temps que l’équilibre européen, l’évolution politique, économique et sociale de la France et de ses établissements en Inde.

 

Troisième partie. Le temps des crises et du désordre. Une colonie malade de la politique (1870-1914)

Chapitre IX. L’Inde libérale (1870-1881).

La politique d’assimilation, qui est “la politique traditionnelle et constante de la France républicaine”[2],reçoit à Pondichéry le soutien d’un comité libéral animé par deux fortes personnalités, le créole Hécquet et l’Indien Ponnoutamby. Profitant des progrès des républicains en France, ils obtiennent que les comptoirs soient représentés par un député (décret du 1er février 1871) et un sénateur (loi constitutionnelle du 24 février 1875) et qu’ils soient dotés de conseils locaux et d’un conseil colonial (décret du 13 juin 1872). Cette dernière assemblée où siègent le gouverneur et quatre hauts fonctionnaires, est remplacée en 1879 par un véritable conseil général élu au suffrage universel (décret du 25 janvier). Enfin, le décret du 12 mars 1880 crée dix communes dont les conseils sont également élus au suffrage universel.

Malgré l’opposition des conservateurs, qui affirment que l’assimilation politique est prématurée et qui tentent vainement de priver l’Inde de son député (amendement Champvallier) et de ses institutions représentatives locales, les libéraux remportent tous les scrutins. Ils font notamment élire au siège de député le baron Desbassayns de Richemont (1871) et l’avocat Jules Godin (1876 et 1877).

Ces succès incitent le gouvernement à envisager le passage de l’assimilation politique à l’assimilation ethnique. Le décret du 24 juin 1880 qui promulgue le Code civil dans la colonie inquiète les traditionalistes, malgré les nombreuses dérogations qu’il contient. Le décret du 21 septembre 1881, qui permet aux Indiens qui le désirent de renoncer à leur statut personnel, est plus que ne peut tolérer Chanemougam, le puissant chef des défenseurs de l’orthodoxie brahmanique. Les violentes attaques des premiers renonçants contre les castes et la hiérarchie poussent les traditionalistes à resserrer les rangs.

 

Chapitre X. L’Inde brahmanique. Le règne du “Louis XI noir”, Chanemougam 1er

(1881-1905)

Chanemougam n’envisage ni de soulever les populations qui lui sont soumises ni même de remettre en cause les institutions républicaines. Il sait au contraire le parti qu’il peut tirer du suffrage universel. Il lui suffit, à lui qui, en tant que Nadou ou chef des hautes castes, exerce un fort ascendant sur tous les hindous, d’envoyer ses bataillons d’électeurs ignorants et dociles déposer ses bulletins dans l’urne. Le 25 septembre 1881, il fait plébisciter son candidat, le journaliste Pierre Alype, qui est élu député avec 30 500 voix contre 163 seulement à Jules Godin, le candidat des libéraux, il obtiendra sans difficulté la réélection d’Alype en 1885, 1889 et 1893 avant de le remplacer en 1898 par un autre journaliste, Louis Henrique-Duluc.

Après avoir vainement tenté de priver les Indiens non-renonçants du droit de vote, qu’il leur avait fait accorder dix ans auparavant, Ponnoutamby, devenu La Porte de par sa renonciation, reporte tous ses espoirs sur le conseil général. Le décret du 25 janvier 1879 ayant créé deux listes d’électeurs, celle des Européens et celle des Indiens, il demande l’inscription des renonçants qui, selon lui, sont français à part entière, sur la première liste ; Alype combat ce projet et revendique l’unité de liste, mesure apparemment démocratique et assimilationniste qui confèrerait en réalité l’hégémonie aux brahmaniques dans tous les conseils électifs.

Conçu par Victor Schoelcher, le décret du 26 février 1884 ne donne satisfaction ni à La Porte ni à Chanemougam. Il crée trois listes, celle des Européens, celle des renonçants et celle des non-renonçants. On est convaincu à Paris que l’alliance des deux premières permettra à “l’idée française” de l’emporter sur “l’idée hindoue”.

Dès 1885, effectivement, le parti français est majoritaire au conseil général. Véritable “Machiavel hindou”, Chanemougam parvient cependant en 1891 à rallier à sa cause Rassendren, le successeur de La Porte, au prix d’un chantage cynique. L’alliance “contre nature” des deuxième et troisième listes, ainsi que quelques sièges arrachés sur la première par son ami Gaston Pierre, permettent au Nadou de retrouver l’hégémonie.

A leur tour, les chefs du parti français, A. Gallois-Montbrun et H. Gaebelé, parviennent à détacher de la citadelle brahmanique la caste méprisée mais très nombreuse des Vannia dont le chef, l’ambitieux Sadassiva, supporte de plus en plus mal l’arrogance de Chanemougam et des hautes castes. La politique d’assimilation, qui a provoqué l’antagonisme entre l’idée française et l’idée hindoue, contribue également à ranimer la guerre des castes.

A partir de 1891, les deux partis ont recours aux pires procédés pour s’imposer. L’Inde devient “la terre des fraudes”, “le pays des élections sans électeurs”. Lors de chaque scrutin, les “batonnistes” de Chanemougam et Sadassiva s’affrontent et terrorisent les aldées supposées acquises au parti adverse. On ne compte plus les victimes. Le parti français, qui n’est pas étranger à ce déferlement de violence, dénonce les agissements du “parti des faussaires” et réclame la suppression du suffrage universel et des institutions représentatives. En vain. Le gouvernement métropolitain, loin de mettre un terme “aux scandales du régime électoral dans l’Inde”, se contente de réformes dérisoires.

En raison du ralliement à Gaebelé de quelques “renonçants progressistes” conduits par Gnanadicom, Chanemougam sent la nécessité d’une réforme plus profonde. Son nouveau député, Henrique Duluc, obtient du ministre des Colonies, A. Decrais, la suppression de la liste des renonçants et de la première liste dans les communes et dans les établissements comptant moins de vingt Européens (décret du 10 septembre 1899). Chanemougam est plus que jamais “maître (...) de tout ce qui touche au personnel politique, administratif et judiciaire”. Jusqu’en 1905, sa domination est sans partage. Il peut affirmer que si le député était un chat, le ministère miaulerait avec lui.

Il n’utilise cependant pas avec modération ses immenses pouvoirs. Le développement de la colonie n’est pas une priorité pour lui. Il est au service des hautes castes et non de l’intérêt public.

 

Chapitre XI. L’Inde en crise.

Déficit budgétaire et marasme économique.

A partir de 1880, la colonie connaît de graves difficultés financières. Elles sont imputables aux calamités naturelles (sécheresse de 1876-1877 et inondations de 1884-1885), au coût des institutions républicaines et à la dépréciation de la roupie.

La majorité brahmanique du conseil général s’oppose à la politique d’austérité préconisée par le gouvernement. Au lieu de supprimer des emplois, Chanemougam multiplie les sinécures pour ses affidés. Hostile à toute création d’impôt, il ordonne à ses élus de refuser à l’administration les crédits nécessaires à la réalisation du cadastre. Il rend ainsi impossible la réforme de l’impôt foncier dont le but est de mettre un terme à certains privilèges fiscaux dont jouissent les grands propriétaires des castes Retty et Vellâja qui le soutiennent.

En raison du refus du conseil général de réduire les dépenses de fonctionnement et d’augmenter les recettes, les investissements diminuent. La colonie doit emprunter pour réaliser les chemins de fer de Pondichéry à Villupuram et de Karikal à Péralam. Les travaux en faveur de l’agriculture sont ajournés et le projet de port de l’ingénieur Bobin et du baron de Reinach doit être abandonné.

Les difficultés du commerce sont aggravées par le renouveau du protectionnisme. L’Indian Act du 10 mars 1894 compromet le “commerce d’Inde en Inde” de Pondichéry, une fois de plus coupé de son arrière-pays par des barrières douanières. Inspirée par Jules Méline et par les partisans du protectionnisme métropolitain, la loi du 19 avril 1904, qui limite les exportations de cotonnades à destination des colonies françaises, porte un coup à l’industrie textile pondichérienne qui connaissait un développement remarquable depuis 1877.

Depuis cette époque pourtant, la prospérité de la colonie repose essentiellement sur les exportations d’arachides vers Marseille. Bien qu’il profite surtout à des maisons étrangères et que le transport soit monopolisé par des “steamers” britanniques, ce commerce est désormais vital pour Pondichéry. Afin de rapprocher le port français des centres producteurs et de lui permettre de vaincre la concurrence de ses rivaux du sud du Coromandel, le gouvernement envisage de le relier par chemin de fer à Cuddalore. Hostile à ce projet, qui profiterait à ses adversaires politiques, les hommes d’affaires du parti français, et qui contribuerait à émanciper les basses castes laborieuses en répandant une certaine aisance parmi elles, Chanemougam refuse de voter l’emprunt de 4 380 000 F nécessaire pour sa réalisation.

Pour faire entrer l’Inde dans une ère de progrès, il faut, répètent les chefs du parti français, mettre un terme à “la satrapie de ce fanatique” qu’est Chanemougam.

Chapitre XII. L’Inde en guerre. 1905 - 1914.

“L’hydre de la théocratie” est abattue le 6 mai 1906. L’ancien gouverneur Lemaire, que Chanemougam avait renvoyé comme une vulgaire “savate” parce qu’il était trop lié à Henri Gaebelé, ravit à Henrique son siège de député avec les voix des parias, des Vannia et des musulmans que le parti français vient de gagner à sa cause.

La nouvelle majorité entreprend de doter la colonie de “l’outillage économique” qui lui fait défaut. Ses efforts en faveur des plus déshérités et notamment des parias ne sont pas négligeables. Toutefois, en dressant les basses castes contre les Vellâja et les Retty et les musulmans contre les hindous, elle a joué les apprentis sorciers. La guerre des castes redouble, les violences “communalistes” se multiplient. Les choutres et les parias catholiques, qui veulent la destruction des murs de séparation, s’affrontent à l’intérieur même des églises.

Les “néo-chanemougamistes” se ressaisissent très vite. Ils dissimulent mal leurs sympathies pour les nationalistes du territoire britannique, surtout à Chandernagor où ils soutiennent le mouvement swadeshi. Ils bénéficient en métropole du soutien du parti radical. Le 24 avril 1910, leur candidat, Paul Bluysen, bat le député sortant, Lemaire.

Cette élection ouvre une ère de violences sans précédent entre partisans de Gaebelé et Lemaire d’une part, de Gaston Pierre et Bluysen d’autre part : incendies, pillages, vitriolages, assasinats politiques, attentats à la bombe se multiplient jusqu’en 1914, date à laquelle Gaebelé retrouve l’hégémonie au prix d’un renversement d’alliance étonnant. Il fait réélire Bluysen avec lequel il s’est abouché, tandis que Lemaire se rapprochait de Pierre.

Oublié par des politiciens ambitieux et sans scrupules, victime du terrorisme électoral, la population indienne s’enfonce dans la misère. Véritables “bêtes de somme”, petits paysans, ouvriers et coolies oublient leurs malheurs dans l’alcool qui coule à flots : les droits sur les spiritueux procurent à l’administration près de la moitié de ses revenus. Victimes de la sous-alimentation, de la malnutrition et de l’alcoolisme, les Indiens sont décimés par le paludisme, le choléra et la variole qui, en raison de l’insalubrité des comptoirs, connaissent une forte recrudescence.

La décentralisation et l’assimilation politique n’ont pas contribué à améliorer la condition des Indiens. Elles ne les ont pas davantage rapprochés de la France. Dans cette colonie que le suffrage universel et les institutions républicaines devaient assimiler à la métropole, mais dont les passions politiques ont compromis le développement, l’effort en faveur de l’enseignement du français a été dérisoire si bien que “notre action culturelle n’y a pas laissé plus de traces (...) que le vent qui ride la surface de l’eau” (Paul Josselin).

 



[1] Procureur général Moiroud, 1829

[2] A. Girault cité par Ageron (Charles-Robert), France coloniale ou parti colonial, P.U.F., Paris, 1978, p. 190.