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UNE VIE A YANAON (1817-1869)

 

RECIT

par Patrick Pitoeff

 

 

Ce récit, composé en 1984, est la transcription légèrement romancée d’une recherche universitaire réalisée sur la vie pendant un demi-siècle décisif pour Yanaon de ce qui fut le plus petit des cinq comptoirs de l’Inde française. En dehors de Lucien, tous les personnages ont une existence bien réelle dans les archives et si les caractères sont nécessairement forcés, la fidélité aux événements a fait l’objet d’une grande attention au risque sans doute d’une surcharge du texte qui, je l’espère, ne découragera pas le lecteur.

L’auteur


 

Mon cher Lucien,

C’est avec le sentiment que désormais chaque jour qui passe me rapproche un peu plus vite de la fin que je t’écris, afin que celui à qui reviendra de disposer après ma mort des biens que nous avons encore ici, sache ce que fut notre existence à Yanaon. Depuis ce 20 avril dernier je n’ai pas cessé de sentir grandir en moi, après la tristesse, le sentiment de ma propre solitude. Ma sœur Scholastique m’était devenue une autre part de moi-même tout au long de ces années, et le souvenir des malheurs de notre famille avait fini par presque céder la place à une sorte de sérénité qui nous faisait ensemble poursuivre la route. Aussi cette terrible chaleur qui a fini par la terrasser m’a-t-elle laissée bien désemparée : pour la première fois me voici seule au monde et le lien ténu de nos lettres, je le sais, ton éloignement, ne suffira pas à combler le vide qui s’est créé au solstice de mai.

Depuis le 20 octobre le beau temps semble revenu et cette semaine qui marque la fin de la saison des pluies nous a gardé la fraîcheur des terres arrosées pendant quatre mois alors que le soleil reste très haut : le repos commence pour les bêtes et les hommes, bientôt viendra celui des terres après qu’elles auront été dégarnies de la moisson des menus grains qu’elles portent encore, ou de la seconde récolte des riz pour les meilleures d’entre elles. Le nély est beau cette année et la récolte sera presque double de celle de l’an dernier selon monsieur Blum. Fort heureusement le débordement annuel du Godavéry a été normal et l’inondation d’août a déposé ses limons dans les terres basses sans emporter personne. A peine si l’on déplore la perte de quelques bœufs et buffles parqués imprudemment sur les terrains marécageux d’Adivipalom. Singulièrement ces événements heureux qui ont rendu à nos Indiens cette gaieté pour quoi ils semblent faits ne m’ont pas apaisée. Hier soir, installée sous la varangue comme à l’accoutumée, le déclin du soleil sur l’autre rive du fleuve et les chants bruyants qui montaient de la pagode toute proche me semblaient élargir l’écart qui me sépare de ce monde où je vis depuis bientôt 53 ans.

J’étais encore une jeune femme lorsque je suis arrivée ici en avril 1817 à bord de la Sultane, une jolie flûte de 60 canons qui emmenait de Pondichéry les familles destinées à Yanaon et Chandernagor. Trois jours de mer avaient suffi pour atteindre la baie de Cocanada d’où plusieurs chaloupes du pays, arborant le pavillon français, nous transportèrent à Yanaon en remontant la rivière Coringuy. L’établissement anglais de Coringuy avait salué au passage notre convoi. De ces quelques heures de paisible croisière je me rappelle les étendues de bancs de sable et de vases qui bordaient le chenal, réduit au ruban le plus étroit en cette saison, et le vaste horizon plat des champs écrasés de soleil que rompaient en taches de fraîcheur les bosquets abritant les villages de huttes, et parfois sur les rives de grands bois de teck au feuillage encore vert. Le bourg d’Yanaon me parut agréable et animé et il y eut une cérémonie sur la place du Gouvernement au cours de laquelle un petit détachement anglais nous rendit les honneurs et amena son drapeau tandis que montait le nôtre au mât de pavillon. Notre petit groupe avait été accueilli chaleureusement par la dizaine de Français qui s’étaient maintenus là pendant les guerres de l’Empire et une foule d’indigènes s’était rassemblée devant le bazar, plus curieuse qu’enthousiaste. Mon père Charles était tout à la joie du retour après avoir suivi dans toute l’Europe les armées impériales où il s’était distingué méritant le grade de chirurgien-major. A présent la défaite et la fatigue de campagnes difficiles – surtout dans les dernières années – lui faisaient souhaiter retrouver ici les temps heureux et la prospérité qu’il avait connus dans sa jeunesse.

Pourtant quelques jours suffirent à détromper les espoirs de reprendre possession d’une petite colonie intacte. 23 années de souveraineté anglaise avaient laissé les salines dans un état tel qu’il était impensable d’en reprendre l’exploitation sans des travaux importants de réaménagement. D’ailleurs personne n’ignorait que le fructueux négoce du sel avec le Bengale ne pourrait reprendre en aucun cas, Louis XVIII ayant abandonné aux Anglais deux ans plus tôt le monopole du sel dans l’Inde, et la rente de compensation de 4 lacks de roupies-sicca ne concernait nullement les intérêts privés. Bientôt d’ailleurs le Comte Dupuy, nouveau gouverneur de Pondichéry, accepta également de renoncer à la fabrication même du sel pour la propre consommation de nos habitants. Bien sûr les anciennes familles marchandes fondaient leurs meilleurs espoirs sur la reprise du grand commerce des toiles, et si les beaux conjons des Circars n’étaient plus entrés en France depuis le Directoire, Yanaon restait pays de production : sur son seul territoire près de 3000 tisserands travaillaient encore au métier et les comettys du bazar restaient marchands prospères, passant commande à des lieux alentour de guinées et toiles du Nord qui, une fois blanchies, habilleraient la noblesse d’Angleterre ou les cours princières d’Allemagne. Ainsi il suffirait de se remettre au travail et de faire reprendre par des maisons françaises un commerce usurpé somme toute par l’occupant. Des sept terrains à blanchisserie celui des Pithois était parmi les plus actifs, donnant de l’ouvrage à 20 ou 30 blanchisseurs et ton grand-père eut tôt fait de le reprendre en mains.

Tu sais pourtant que ni lui, ni les De Courson, les Rayneau, les Barret, les De Kéruzec ne refirent fortune et tu dois apprendre quelles odieuses manœuvres ont condamné notre famille et les autres au dénuement dans lequel j’ai vécu.

Il ne fallut pas longtemps aux hommes de l’East India Company pour faire sentir à nos dépens qu’ils étaient désormais les maîtres dans l’Inde. Ils agirent moins par coups d’éclats que par des taxes pernicieuses frappant tantôt les grains et tantôt les cotonnades. Les droits minimes que payaient nos marchandises avant 1817 eurent tôt fait de tripler puis doubler encore, atteignant près du sixième de leur valeur. Tout devint hors de prix dès lors qu’il fallait le faire venir des territoires anglais environnants : cotons en laine ou cotons en fils qui fournissaient l’ouvrage de nos tisserands, pièces tissées venues se faire blanchir, cuivre, bois pour la réparation des navires. Les expéditions de toiles aux riches Indiens d’Hyderabad ou de Mysore cessèrent pour la même raison : les portes de l’Inde étaient désormais fermées à notre commerce. Mais le plus scandaleux furent les entraves mises à l’acheminement de nos marchandises destinées par mer à l’Europe et à l’île Bourbon. Les douanes d’Ingeram et de Coringuy exerçaient sur nos chelingues chargées de ballots un droit de visite sans fondement que l’usage finit par rendre plausible, et il ne se passait pas de mois, dans les premières années, sans qu’un capitaine français dût déposer une plainte auprès du comte Dupuy protestant contre les abus qu’un tel droit occasionnait : délais d’acheminement, déballage de certains colis déjà arrimés pour un long voyage ; le résident commercial d’Ingeram, monsieur Savage, eut même l’audace, quelques semaines seulement après la restauration de l’autorité française, de réclamer au capitaine de la goëlette La Félicité des droits d’exportation sur une cargaison d’Yanaon destinée à Pondichéry !

A ces actes d’hostilité devant lesquels le gouvernement demeurait impuissant vinrent s’ajouter d’autres mauvaises chances : la clientèle d’Europe prisait moins que par le passé les belles étoffes et l’engouement se portait peu à peu vers les cotonnades venues des nouvelles fabriques de Manchester ou de Douai que l’on acquérait à moindre coût et qui composent la plus grande partie de mon habillement, aujourd’hui qu’elles sont répandues dans toutes les classes de la société et en tout lieu. Restait Bourbon où les planteurs fidèles à l’ancienne mode se montraient friands de nos tissus. Hélas ! ici encore un coup fatal était porté à nos envois vers cette île lorsqu’on apprit dans l’année 1826 qu’une décision malencontreuse du Département de la Marine avait fixé au cinquième le droit que paieraient les toiles de l’Inde à l’entrée de St-Denis.

Ces malheurs commerciaux successifs m’apparurent alors comme des coups irrémédiables et chaque nouvel obstacle suscitait la recherche de nouvelles voies de négoce, mais je me rends compte aujourd’hui combien ils furent pour Yanaon une lente agonie, comme il en va d’un homme que la maladie condamne tandis que vit en lui l’espoir de la guérison. Signe du déclin de ses forces, comme le sang que l’on perd, les tisserands quittèrent Yanaon, d’abord insensiblement, puis par groupes entiers lorsque certaines années la misère était à son comble. Lorsque ton père Pamphile mourut en 1845 on ne dénombrait plus que quelques 200 tisserands et c’est l’année suivante, il m’en souvient, que les terrains à blanchisserie, que le manque d’ouvrage avait depuis longtemps déjà convertis aux travaux agricoles, furent réunis à la ferme générale des terres du Domaine. Notre propre terrain ne rappelait déjà plus que par son patronyme l’activité qui avait fait autrefois l’aisance de ta famille.

Dire qu’un sort si contraire eût été cause du décès de mon père serait certes mentir, mais je ne puis oublier combien dans ces trois années seulement qu’il revit Yanaon, les soucis du commerce l’obsédaient et comme il se tourmentait pour l’avenir de huit enfants déjà privés de l’affection de leur mère : la misère était à notre porte et il enrageait de se voir impuissant. L’inquiétude, je crois, fut la dernière blessure que la vie infligea à ce corps qu’elle avait poussé sur les trois océans, puis jeté dans le cortège des guerres. Charles Pithois mourut le 17 août 1820, emporté par le choléra morbus alors qu’il prodiguait ses soins à des dizaines de malheureux dont il ne réclamait rien en retour. La disparition de cette âme généreuse révéla au grand jour l’ampleur de nos difficultés. De mes quatre sœurs Charlotte seule était mariée depuis 1809 à Vanhacsten, un négociant hollandais de l’établissement voisin de Jaggernaïkpooram, dont les manières brutales avaient toujours rebuté notre sympathie. Au moins ma sœur était-elle certaine, pensions-nous, de trouver dans son mari le soutien de son existence. Mais Gertrude, ni Adélaïde, ni Scholastique n’avaient eu cette chance, soit que l’occasion ne se fût pas présentée avec insistance, et surtout parce que Charles repoussait dans un avenir qu’il croyait proche les projets d’alliances qu’il s’était forgés avec l’ambition de doter confortablement chacune d’entre nous. C’est ainsi que mes fiançailles avec un fils Bouchez, envisagées sérieusement, n’eurent pas lieu. Aujourd’hui encore je n’en éprouve d’ailleurs nul regret car mon cœur n’aimait pas ce garçon qui voulait paraître plus qu’il n’était et aurait fait de moi l’instrument de ses ambitions sans grandeur lorsqu’il entra plus tard dans la coterie qui cherchait à nuire à monsieur Lesparda, l’administrateur le plus capable que nous ayons eu à Yanaon. Non, heureusement cette péripétie de ma jeunesse fit bien de tourner court ; toujours est-il qu’il nous restait à trouver des moyens d’existence. L’héritage de Charles ne laissait pas de dettes, mais de maigres créances qui couvrirent en premier lieu les frais d’inhumation, et des biens immobiliers.

On vendit une maison pour parer au plus pressé et surtout monsieur de Courson ouvrit une souscription en notre faveur qui, à notre grande surprise, réunit 3000 roupies, le double de ce qu’avait rapporté la vente de la maison rue Péraya. Cet élan de générosité, qui avait mobilisé un grand nombre de familles européennes des Circars, en même temps qu’il nous apprenait l’estime dans laquelle la petite société blanche avait tenu ton grand-père, nous apportait un soutien matériel bien réel. Monsieur de Courson ayant proposé de faire fructifier cette coquette somme, nous la lui confiâmes immédiatement par gratitude à vrai dire plus que par conviction, et personne parmi nous ne jugea convenable d’accabler davantage l’ancien chef de Yanaon lorsque ce capital fut englouti dans ses spéculations.

Mes frères n’avaient pas la vocation commerciale. Joseph partit tenter sa chance en Europe et tu sais ce que tu lui dois puisqu’il accueillit ta mère et t’adopta comme son fils. Bien qu’il ne soit jamais revenu dans l’Inde, je lui ai toujours gardé mon affection.

Dans l’Inde il n’y avait plus de carrière à faire pour qui n’était plus rien. Pamphile, suivant son caractère, prit à cœur de poursuivre ici l’activité de médecin de son père qui lui avait beaucoup appris voyant les dispositions précoces et l’intérêt qu’il prenait à l’accompagner dans ses tournées. Si ton père n’eut pas le titre de médecin il en avait toutes les capacités et le simple titre d’officier de santé ne doit pas t’abuser : seul le dénuement dans lequel il voyait sa sœur l’empêcha de s’éloigner de Yanaon pour acquérir dans la marine le grade auquel il pouvait justement prétendre. Son sacrifice, tu le sais, ne se traduisit pas par une plus grande aisance. Les services qu’il rendit pendant l’épidémie de choléra de 1824 lui firent enfin obtenir une fonction rémunérée sur la caisse publique, mais son traitement, augmenté à mesure que grandissait l’estime que lui portaient les autorités, ne dépassa jamais de beaucoup ce que percevaient les meilleurs emplois indigènes de l’administration. En ce temps, les gouvernements, empressés à distinguer par l’honneur les mérites des serviteurs du bien public, ne jugeaient pas opportun de les enrichir tant soit peu et à cela personne ne trouvait à redire à commencer par ton père. Quoiqu’il fut un ardent défenseur des malheureux et que son autorité sur les Indiens provenait aussi bien de l’énergie qu’il avait déployée lors de la terrible disette de 1833 à réclamer du secours au chef-lieu, il n’eût jamais élevé la voix et réclamé pour lui-même, jugeant qu’en cette matière il y avait moins d’urgence. L’humanité souffrante réclamait toute justice, c’était là sa vocation, son propre sort était, croyait-il, indifférent à cette noble cause, comme s’il se fût exclu de lui-même de cette humanité qu’il fallait soulager sans délai. Ainsi le rêve avait-il fait sa part dans son existence assidue et il aimait à lire Fourier et St Simon, voire même Proudhon dont on a fait tant état paraît-il pendant la République et que tu mentionnes encore dans tes lettres.

Pas davantage que Pamphile, Anselme ne pouvait restaurer la position matérielle de notre famille. Ses enthousiasmes subits mais sans lendemain faisaient de lui un compagnon souvent gai lorsqu’il n’était pas affecté de tristesses sans raison qui duraient des jours entiers. La faiblesse de son caractère l’empêcha d’entreprendre rien de durable – jusque dans le mariage. Il vivota donc plutôt qu’il ne vécut, rendant des services, faisant ici et là des voyages pour les affaires de tel ou tel négociant qui jugeait utile sa bonne connaissance des langues.

Ainsi, comme tu le vois, tous les enfants se retrouvaient fort démunis et l’occasion qui se présenta en 1825 fut une véritable chance. Monsieur de Courson ayant été remplacé, le nouvel administrateur Monsieur de Lesparda, qui n’était pas de Yanaon, se devait de trouver un logement digne de figurer l’autorité du roi. C’est ainsi qu’il fut décidé de lui louer la grande maison Pithois dont tu n’as sans doute plus le souvenir, étant parti encore enfant, mais qui, je t’assure, est l’une des plus belles du bourg et se trouve admirablement située en promontoire à la confluence du Godavéry et de la rivière de Coringuy, tandis qu’au nord elle s’ouvre sur une place aérée. Elle est encore aujourd’hui l’Hôtel du Gouvernement et nous a procuré, outre le meilleur de nos revenus, le sentiment de notre utilité.

Je me suis levée tôt aujourd’hui, à la pointe du jour. Si je ne me promène plus guère en palanquin comme autrefois, j’aime à saisir les bruits discrets du bourg qui s’éveille et je sais distinguer les pas mesurés des marchands sortant des godons du bazar tissus, ustensiles ou denrées pour le marché du mardi où afflueront les ruraux, des pas pressés des coulis déchargeant les premières chelingues sur les ghâtes du quai. Ces moments où l’ombre le dispute encore au jour sont propices au souvenir et j’ai certes besoin de toute ma mémoire pour te parler du plus singulier personnage de Yanaon pendant ce demi-siècle.

François de Courson et Charles Pithois avaient des relations d’intérêt plus que d’amitié et d’ailleurs il était difficile qu’il en fût autrement puisque celui qui reprit le commandement du comptoir après la paix signée avec l’Angleterre en contrôlait à peu près tout le commerce. C’était un homme puissant qui avait les faveurs de la cour de Louis XVIII à Gand et se trouvait être le favori du Comte Dupuy. Débonnaire et jovial, Monsieur de Courson était capable de gestes généreux – c’est lui qui avait procuré à ton père le poste qu’il occupa sa vie durant – mais ne souffrait pas qu’il soit porté atteinte à son autorité et s’occupait de tout : en son absence – qui durait parfois trois mois – aucun acte public ne pouvait se faire qu’il s’agît d’administrer la justice ou de faire rentrer les revenus du roi. Il menait grand train et la réception qu’il donna en l’honneur de son père le Chevalier de Courson de retour d’une longue campagne aux Indes et en Asie à bord de la frégate La Cléopâtre impressionna les invités des trois nations venus de tout le district et même de Madras. La fête s’achevait par un feu d’artifice et l’on eut dit que la splendeur des temps anciens était restaurée.

Son remplacement inopiné à la tête de Yanaon en juin 1824 par Monsieur de Lesparda fit grand bruit. Parmi les rumeurs qui coururent alors sur son compte, la seule certitude qui s’établit à demi-mots était que François de Courson avait bel et bien été révoqué de son poste de commandant du comptoir. La vérité entière ne se fit jour que bien des années plus tard Monsieur et Madame de Courson étant décédés et leurs enfants rapatriés en Europe. L’ouverture de la succession en 1831 laissait apparaître que ce grand homme était endetté pour des sommes considérables et que la moitié de Yanaon pouvait se porter créancière des héritiers qui n’auraient pas de quoi honorer les reconnaissances signées par leur père. Le banquier Maniom réclamait pour sa seule part plus de 100.000 francs. Marchands tant hindous que musulmans, tisserands, hommes de peine, la plupart des familles d’Européens découvraient l’ampleur d’une spoliation accomplie par leur propre chef. Il nous répugnait pourtant de mêler nos voix à toutes celles qui assaillaient le tribunal de leurs réclamations. Après tout le destin avait frappé aussi notre famille et le malheur des de Courson valait bien le nôtre et même davantage.

Restait que sa conduite en tant que représentant du roi avait encouru les reproches les plus graves car la caisse publique de Yanaon, dont il gardait la gestion secrète, avait servi disait-on à alimenter ses spéculations, qui s’étaient portées principalement sur le sel, lorsque les Anglais désirèrent obtenir un monopole complet de ce commerce en demandant au gouvernement qu’il renonce également à la fabrication de cette denrée dans nos établissements. François de Courson était tenu informé de près des pourparlers secrets, le négociateur français étant son ami intime l’intendant Dayot, second du Comte Dupuy, mais véritable maître de l’Inde française à ce qu’il paraissait. Ce dernier n’avait pas manqué de faire savoir à son ami que le principe d’un dédommagement des propriétaires de salines avait été retenu, sous forme de rente et, tandis qu’il en négociait le montant à son meilleur niveau possible, le commandant d’Yanaon acquérait à bas prix la totalité des salines de Karikal et Pondichéry par l’intermédiaire de notables indigènes gagnés à sa machination et qui faisaient pression sur les saulniers en répandant les fausses nouvelles ou servaient de prête-noms. Ainsi la convention qui fut signée en 1818 réservait-elle de fait la totalité de son bénéfice au seul usage de Monsieur de Courson et probablement des frères Dayot.

C’était encore notre chef qui, dans son établissement, devait estimer la quantité de sel nécessaire à la consommation des habitants, et que les Anglais devaient livrer à prix coûtant à charge pour le responsable du comptoir d’en assurer la redistribution et la vente aux particuliers en dégageant la lourde taxe que prélevait l’Etat. De ce commerce Madame de Courson avait le monopole et, quant aux quantités livrées, nos habitants avec la meilleure volonté du monde n’auraient pu en épuiser la moitié ! Il était notoire que des chaloupes d’Yanaon portaient nuitamment et même en plein jour le sel en territoire de la Compagnie dans des opérations de contrebande.

Monsieur de Lesparda m’a laissé le souvenir d’un homme droit qui occupa les huit années qu’il administra le comptoir à remettre en ordre les affaires publiques et le seul incident sérieux se produisit en son absence. Toute l’affaire fut déclenchée par la faute de Vanhacsten. Fatiguée de subir ses humeurs irritables et des mauvais traitements, Charlotte avait obtenu la séparation en 1827, mais son mari la laissant sans pension elle revint résider à Yanaon chez Adélaïde qui l’aidait de son mieux ainsi que nous tous. Vanhacsten pouvait désormais étaler au grand jour les défauts de son caractère. Personnage sans principes, c’était aussi un habile négociant qui savait tirer parti de toutes les situations. C’est ainsi que pour obliger le banquier Maniom Canacaya avec qui il était en affaires, il se fit l’interprète de ce dernier auprès du capitaine Delarche venu de Pondichéry pour remplacer Monsieur de Lesparda en congé, afin de lui faire obtenir les honneurs qu’il désirait. Tu riras sans doute de lire que le droit de porter des bâtons d’argent devant soi et faire précéder son palanquin de deux flambeaux puisse déclencher une émeute. L’Hôtel du Gouvernement fut bel et bien assiégé une journée entière par une foule considérable armée de gourdins et de piques et les meneurs qui protestaient contre Maniom et que Delarche avait fait arrêter durent être relâchés.

Bien sûr l’ordre fut rétabli et au plus fort de l’émeute l’inquiétude de tous restait mesurée voyant que les personnes et les biens des Européens n’étaient pas l’objet de la colère du peuple mais Canacaya : on était loin d’une révolution à Yanaon. L’âme indienne est bien curieuse car si l’impôt, la redevance ou même le coup qui frappent l’indigène le font plier sans la moindre révolte, l’atteinte la plus minime portée aux coutumes en usage lui paraît insupportable. Il avait suffi que le riche Maniom – dont la fortune était devenue la première du pays par suite de son habileté et des bonnes relations qu’il entretenait avec l’East Indian Company, laquelle lui avait attribué le titre éminent de Zamindar ou grand propriétaire – se fît reconnaître des privilèges auxquels la caste des comettys n’avait jamais eu l’accès pour que se soulève tout le reste du corps social : brâhmes et kchattryas qui, bien qu’étant souvent fort pauvres, leur sont naturellement supérieurs, mais aussi télingas et la longue suite des castes inférieures de la classe des soudras bouleversée elle aussi parce que l’élévation des comettys signifiait le recul des castes suivantes. Le Mamoûl, cette grande pierre de touche de toute entreprise indienne, avait fixé les règles immuables de la vie sociale, parmi lesquelles la hiérarchie des innombrables castes – Monsieur Esquer, conseiller à la cour impériale de Pondichéry qui séjourne en ce moment dans l’établissement et prépare une publication à ce sujet, en a dénombré 54 rien que pour Yanaon ! – apparaît comme la prescription la plus absolue. Mais après tout, tu le dis bien toi-même à propos de la vie parisienne, l’Empire qui a prétendu donner la parole par le vote à tous les citoyens réserve en secret des privilèges inouïs à une caste étroite d’hommes d’affaires sans merci et je ne vois pas que le brâhme qui refuse de toucher au repas préparé par le soudra par crainte de la souillure fût plus ridicule que le bourgeois frappant d’un coup de canne le mendiant qui croise son chemin.

Les événements malheureux que je t’ai rapportés jusqu’à présent pouvaient être attribués à des comportements humains. Mais à partir de 1832 surtout les fléaux naturels s’en mêlèrent et firent subir au comptoir les huit années les plus éprouvantes que je lui ai connues.

Cela commença par l’ouragan du 10 mai 1832 qui dura trois jours et ravagea la côte des Circars depuis Cocanada jusqu’à la Kistna. Derrière les eaux du Godavery refoulées loin vers leur source s’engouffrèrent des masses d’eau marine qui submergèrent la plupart des terres basses du delta, les gorgeant de sel que la faiblesse des pluies d’été fut impuissante à chasser : le sol d’un delta à l’autre serait impropre à la culture. La récolte fut presque nulle sur un territoire de 300 Km sur 40 de profondeur. Le ravitaillement devint difficile dès septembre et bientôt la disette s’installa partout ; elle devait durer une année entière. La famine de Guntur, ainsi qu’elle fut appelée du nom de ce gros bourg à 200 Km d’ici qui souffrit peut-être le plus de tout le district, fit d’innombrables victimes. Des villages entiers furent abandonnés de leurs habitants en quête de nourriture et Madras secourait jusqu’à 70.000 réfugiés par jour.

A Yanaon les gens tombaient comme des mouches et le spectacle des paysans venus avec leur famille mourir devant l’Hôtel du Gouvernement après avoir imploré en vain les marchands du bazar était devenu courant. Les enfants d’abord furent touchés et leurs pauvres corps décharnés jonchaient la cour des temples, puis vint le tour des vieillards, des femmes et des hommes dans la force de l’âge enfin. Pamphile n’arrêtait guère ses soins et craignait que la peste qui s’était déclarée en territoire anglais n’entre à Yanaon. Sa vigilance contribua à écarter du comptoir cette terrible menace en même temps que des cargaisons de riz que, grâce à la sollicitude angoissée de l’administrateur Monsieur Jourdain, les négociants européens réussissaient parfois à faire venir du Bengale, car il ne fallait pas compter sur l’aide de Pondichéry dont les autorités s’étaient à vrai dire dérobées devant leurs responsabilités. Si l’on mourut moins qu’ailleurs à Yanaon, le greffier n’enregistra pas moins de 520 décès cette année-là, un habitant sur quinze !

Le danger, tu le sais, vient du fleuve, même si tu n’as pu l’expérimenter toi-même, tes six premières années n’ayant pas connu par exception les terribles inondations que chaque nouvelle mousson nous fait redouter et espérer à la fois : que l’eau vienne à manquer et les champs souffriront de la sécheresse, mais qu’elle soit trop abondante et tout est arraché. Pourtant lorsque tu naquis, les crues, grâce au quai, n’avaient plus cette force destructrice que Yanaon avait toujours subie.

Depuis 1817 jusqu’en 1834 les inondations successives avaient attaqué le bourg, emportant des maisons et paillotes, engloutissant près du tiers de la ville. Les débordements de 1834, plus dramatiques encore que les précédents avaient cette fois menacé tout le quartier Est de disparition, le bourg étant moins élevé en bordure du Coringuy que sur le Godavéry. Les eaux étaient revenues après s’être retirées et cela plusieurs fois au cours de la saison, fatiguant la résistance des bâtiments de brique et il est certain que, sans la palissade de fortune que des centaines de coulis mobilisés par le capitaine Jourdain édifièrent en deux semaines dans des conditions périlleuses, toutes les maisons, même celles plus solides des Européens, auraient fini par être emportées. C’est à cette époque que Pondichéry, impressionné par l’ampleur des dégâts et sollicité vivement par le chef de service, décida de procéder enfin à la construction d’un quai de protection. Commencé en 1834 sur la rive sud – au pied de notre maison – il ne fut achevé qu’en 1843 sur la berge du Coringuy et le bourg était enfin à l’abri des empiétements du fleuve.

On ne se prémunit pas contre les ouragans, qui sont fort rares sur la côte de Coromandel et je n’en ai connu que deux dans ma vie, mais le second, qui se produisit sept années à peine après celui que je t’ai rapporté, fut plus terrible encore. Quoique fort bref, il s’abattit sur Yanaon avec une violence qui dépasse l’imagination. On était en novembre, à l’époque où la mousson du sud-ouest cède la place progressivement aux flux du nord-est qui marquent le début de l’été indien. Ces premiers mois sont les plus beaux où les hommes et la terre se reposent après la fébrilité des travaux agricoles de la saison des pluies. Le 16 novembre pourtant une tempête se déclara dans l’après-midi et chacun prit les précautions d’usage, fermant portes et fenêtres pour ne pas donner prise au vent, qui resta modéré jusqu’à 11 heures du soir. Puis il s’enfla d’un coup et pendant cinq longues heures hurla dans un fracas d’apocalypse. Je croyais voir à chaque instant le moment de ma propre mort, et sur les visages des familles indiennes qui, fuyant leurs abris trop précaires, avaient trouvé refuge chez nous, se lisait une terreur muette qu’aucun pouvoir humain n’aurait pu rassurer. Le rugissement du vent, les longs gémissements de la maison tout entière couvraient absolument tout autre bruit, anéantissant toute autre perception et ce ne fut qu’avec le jour et la fin du cyclone que l’on put se rendre compte de l’ampleur de désastre : les survivants hébétés pouvaient contempler les maisons indigènes détruites, percées à jour, le mât de pavillon brisé à sa racine, les magasins de grains contenant la nouvelle récolte emportés, les cadavres gisant pantelants sous les décombres d’une robuste bâtisse qui s’était effondrée sur 400 réfugiés.

J’ai vu de mes yeux des donys, la veille amarrés en rivière, transportés dans les champs et, comme si le vent avait voulu encore attester de sa puissance, dans des endroits élevés, boisés, inaccessibles. L’ouragan, sur un front de 50 Km avait tout dévasté et l’on dénombra, rien qu’à Yanaon près de 500 morts.

Nos biens étaient touchés aussi car la maison du Gouvernement, plus exposée que toutes les autres, avait été dévastée par les eaux dans toutes ses parties basses et seule l’existence du quai la sauva sans doute d’un désastre plus complet. Le chef du comptoir Collin de Bar avait dû fuir en pleine nuit et ce fut miracle s’il conserva la vie. En revanche il avait tout perdu, ses effets personnels comme les archives et la plupart des actes publics. Quant à l’immeuble, seule l’insistance de l’administrateur à parrainer une souscription en notre faveur permit d’effectuer les réparations nécessaires. Sans ce nouveau geste de générosité, comment aurions-nous survécu, privés de notre revenu le plus sûr ?

Ce secours providentiel ne tira pas d’embarras notre seule famille car le malheur qui avait frappé l’établissement émut le gouvernement de Pondichéry et au-delà même toucha l’opinion en métropole, où les députés votèrent une subvention exceptionnelle qui rendit possible l’achèvement en quatre ans des travaux du quai, tandis que l’intérêt suscité convainquait le ministère de renoncer au projet de ravaler Yanaon au rang de simple loge, idée qui avait été inspirée par le gouverneur Marquis de St Simon dans le but de réduire les dépenses de l’Etat. La nouvelle de son départ de l’Inde en 1840, le retour ici du capitaine Jourdain l’année suivante furent accueillis avec soulagement par la population. Ta naissance, mon cher Lucien, participa de cette confiance retrouvée, malgré la modestie de notre situation.

Je me suis décidée hier à sortir, une fois tombées les trop fortes chaleurs de l’après-midi. Le bavardage incessant de Peraya, le maître d’école indien, m’agaçait, mais je lui sais gré de m’accompagner comme il le fait souvent. Ses discours sur l’école, la foi qu’il manifeste dans les valeurs françaises, l’espoir qu’il exprime avec retenue d’enseigner un jour le français en même temps que le télinga me font du bien et me laissent à penser que notre présence à Yanaon n’est peut-être pas tout à fait inutile, bien que je sache que ses élèves montrent peu d’aptitude à l’étude et que lui-même, chef de la puissante caste des télingas, n’est pas complètement affranchi des préjugés de sa race.

Tandis qu’il parlait, j’observais chemin faisant les chelingues amarrées en contrebas des ghâtes du quai Jourdain. Quelques lascars achevaient le rangement des cordages, plus loin un groupe de pêcheurs, le front largement barré de blanc, la couleur de Vishnou, apprêtaient les nasses pour la pêche du lendemain. De l’autre côté de la rivière se faisait entendre le bruit scandé des marteaux de charpentiers qui contrastait avec le silence des bassins de carénage de la rive française : depuis longtemps déjà les chantiers de réparation navale ont déserté l’établissement et ne survivent qu’à Suncaréou, plus en aval en territoire anglais.

Le but de ma promenade était le cimetière des Européens où je voulais me recueillir sur la tombe de mes frères et sœurs disparus. La tranquillité du lieu à cette heure du jour où l’ombre de la chapelle Ste Anne entretient un carré de fraîcheur est propice au souvenir. Là ont été enterrés à quelques années de distance Charlotte, Pamphile et Gertrude.

La mort de Charlotte au mois de novembre 1842 nous a profondément marqués, aujourd’hui encore ma peine revient en écrivant ces lignes. La maladie qui lui dévorait le sang finit par l’emporter au terme de longues années qui furent comme une lente agonie. Les soins qu’Adélaïde lui prodiguaient, les visites quotidiennes que nous faisions pour apporter de quoi déjeuner et dîner à nos sœurs, Adélaïde ayant épuisé bientôt toutes ses ressources, furent impuissants à la sauver et peut-être même à la soulager, car les terribles crises de désespoir qui saisissaient Charlotte entre deux périodes d’abattement allèrent en s’aggravant vers la fin. Je suis convaincue que, plus que la maladie, c’est la séparation avec Vanhacsten qu’elle aimait par devers tout qu’elle ne supporta pas : quinze années de chagrin avaient fini par lui ôter l’esprit et la vie.

Avant de mourir elle avait prié ton père de tout faire pour récupérer un diadème de grande valeur, reçu en dot au temps de son mariage, souvenir précieux des années de bonheur. Il fallut s’endetter pour retirer le bijou de chez le prêteur sur gages, et malgré notre promesse, lorsque Pamphile mourut à son tour trois ans plus tard et Anselme ayant disparu nous laissant sans soutien, il fallut se résoudre à vendre cette pièce de collection pour trouver les moyens de notre subsistance. C’est ainsi que tu ne verras jamais cet unique témoignage de la grandeur passée de ta famille.

Nous aimions beaucoup tes parents. Avant de quitter Lyon pour Paris où tu sembles tant te plaire, ta mère t’aura donc raconté dans quelles circonstances généreuses il a trouvé la mort, au service de son métier, et comment elle trouva la force de caractère et la chance aussi de s’embarquer pour Marseille où ton oncle vint vous accueillir. Leurs efforts, l’éducation qu’ils t’ont donnée ont fait de toi ce que tes lettres m’apprennent : un jeune homme réfléchi et plaçant haut les idéaux de progrès que chérissait ton père. Je ne veux que te recommander la prudence pour toi-même et si Paris, me dis-tu, est en effervescence depuis le procès du journaliste Delescluze, garde-toi de tout excès de parole qui pourrait mettre ta liberté ou ta vie en danger. Vois-tu, l’Empire à Yanaon n’est ni bon ni mauvais et l’écho lointain des nouvelles de la capitale n’éveille pas les consciences sinon pour s’inquiéter de l’avenir de la petite communauté blanche, en dehors de quoi les intrigues locales font presque toute notre actualité.

C’est le mérite de ton père et de ton grand-père qui nous fit obtenir la pension du gouvernement dans un moment de grandes difficultés, et cette faveur nous a été renouvelée par tous les gouverneurs qui se sont succédé à Pondichéry depuis plus de vingt ans, et son montant a été maintenu intégralement après le décès de Gertrude puis d’Adélaïde. Seule survivante aujourd’hui je continuerai d’en recevoir le bénéfice, Monsieur Blum m’en a donné récemment l’assurance. Ainsi tu n’as pas à te soucier à ce sujet.

Le temps qui s’écoula entre le grand ouragan et les inondations de 1849 avait vu disparaître quatre de mes frères et sœurs en peu d’années. La famille était brisée et ton départ de l’Inde condamnait à une bien grande solitude les trois survivantes. La sollicitude des autorités et le mieux-être du petit établissement nous sauva pourtant d’une détresse plus complète.

Le delta connut dix années d’une mousson favorable et chaque hivernage vit croître de belles moissons, grandir les troupeaux et la population était nourrie à sa faim. Une nouvelle chance se présenta pour le négoce avec la reprise du commerce des toiles avec Bourbon où les planteurs, enrichis par un marché favorable en métropole, développèrent à Yanaon leurs achats de tissus. Le bourg retrouvait son animation d’autrefois : marchands européens ou indigènes, huiliers, pêcheurs et bateliers suivis par la foule des coulis s’affairant autour du va et vient des chelingues, prospéraient, et même les tisserands promis à l’extinction semblaient vouloir renaître lentement. Des paillotes s’édifiaient à la hâte et des groupes entiers d’Indiens, rassemblés par métiers, arrivaient des régions voisines pour s’établir en territoire français (cependant pour les toiles il est juste de dire que Yanaon faisait fonction d’entrepôt et n’était plus beaucoup un lieu de production). Le capitaine Jourdain, dont l’amitié nous soutenait, se réjouissait souvent de ce que son maintien en activité après l’âge de la retraite lui avait permis de voir enfin l’établissement qu’il dirigeait sortir de sa torpeur. Il fut assez habile pour accorder aux musulmans un terrain que la tradition réservait aux blanchisseurs hindous sans froisser ces derniers et où s’éleva une petite mosquée, et lorsque s’offrit l’occasion de laisser s’installer une communauté de sœurs missionnaires, il insista auprès du chef-lieu pour que le gouverneur De Calan donnât son autorisation à l’ouverture de l’école qu’elles voulaient fonder pour les jeunes filles : toute la communauté blanche et un grand nombre d’Indiens de toutes castes, convertis ou simplement curieux, se déplacèrent pour accueillir les quatre sœurs arrivées de Lyon et une messe solennelle d’actions de grâces fut célébrée par le Père Dupont qui fut aussi à Yanaon le premier curé digne de ce nom. Je n’ai guère de sympathie pour les religieux, tu le sais, mais je dois reconnaître que leur venue dans ce coin de terre à mille lieues d’Europe me réconforta alors, au temps où la République faisait bon ménage avec l’Eglise.

Nous entretenons depuis toujours avec les Anglais des relations d’affaires et de bon voisinage, mais de l’amitié il n’y en eut jamais. Je n’aime ni leur arrogance dans la discussion, ni la condescendance qu’ils montrent devant nos difficultés, qu’ils ont par ailleurs largement provoquées. Je t’ai dit comment la politique de la Compagnie avait ruiné nos réseaux de commerce et les tisserands. Après tout c’était là le résultat de notre défaite dans l’Inde et en Europe et, je le sais mieux à présent, ces lambeaux de nos anciennes possessions indiennes ne furent concédées à Louis XVIII que pour nous humilier. L’hostilité des Britanniques, loin de se lasser s’est poursuivie, c’est même depuis vingt ans qu’elle s’est manifestée ici à Yanaon avec le plus d’acharnement.

Dès lors qu’ils virent renaître le commerce du comptoir ils s’ingénièrent à l’entraver par les moyens les plus déloyaux. Ainsi en 1847, profitant de l’absence de Jourdain et du peu d’expérience de son remplaçant, ils avaient imaginé d’exiger des propriétaires de chaloupes le paiement d’un droit d’enregistrement pour les services rendus à leurs ressortissants. Le montant prohibitif détermina de nombreux pêcheurs de Yanaon qui faisaient aussi l’activité de batelage à quitter le territoire français pour échapper à la taxe. L’affaire s’arrangea peu après mais un incident plus grave devait se produire deux ans plus tard, à l’époque de l’installation de la mission.

On était au cœur de la mousson qui, cette année-là, vit le retour de la dévastation. Au début de septembre la violence des vents et les pluies continuelles étendirent les débordements du Godavéry sur toute la campagne avoisinant les bouches du delta que les populations avaient dû fuir à la hâte. Sous ce déluge tout ce que notre territoire comptait de vivant, hommes et bêtes, avait trouvé refuge au cœur du bourg que sa position surélevée et le quai de protection mettaient à l’abri de l’inondation, partiellement au moins car seules les rues du Bazar, la place du Gouvernement et une partie de la promenade ne furent pas immergées. Des milliers d’Indiens vécurent là pendant deux semaines avec les pires difficultés que tu peux imaginer. Le père Dupont, aidé des plus valides, ne cessait de parcourir la campagne en barque afin de sauver les rescapés des aldées. Les eaux baissèrent enfin et les cultivateurs purent regagner leurs villages à la fin de septembre pour compter leurs pertes et organiser la survie, presque toutes les récoltes ayant été anéanties.

C’est dans ces circonstances éprouvantes que des négociants de Pondichéry, sur place depuis plusieurs semaines, entreprirent de recruter des émigrants pour Bourbon et ils n’eurent aucun mal à trouver de nombreux volontaires, presque tous sujets britanniques. La République venait d’abolir l’esclavage et l’île, qui changeait son nom pour celui de la Réunion, avait besoin de bras. Mais lorsque Bédier-Prairie, l’homme d’affaires le plus influent du chef-lieu et qui s’était déplacé personnellement à Yanaon pour mener l’opération, donna ordre au capitaine Pallier de conduire un premier convoi d’engagés aux navires ancrés en rade, celui-ci fut arrêté par la douane anglaise sous prétexte d’interroger les coulis sur leur volonté d’émigrer, et lorsque Bédier protesta le lendemain en présence du collecteur Prendergast, chef de tout le district, celui-ci le fit purement et simplement emprisonner et ne le relâcha qu’au bout de dix jours.

L’affaire fit grand bruit et je me souviens des articles indignés de l’Impartial de Pondichéry dénonçant l’insulte faite à notre drapeau et de la déception qui suivit les démarches de l’ambassadeur à Londres, qui ne put faire reconnaître notre droit à la libre circulation sur le Coringuy : embusqués à l’entrée de la rivière, nos adversaires avaient démontré cette fois définitivement qu’ils s’arrogeaient le droit de contrôler le trafic d’Yanaon dès lors que leurs intérêts étaient en jeu.

Par contre ils ne pouvaient faire obstacle avec quelque apparence de légitimité au commerce des toiles qui se poursuivit pendant une quinzaine d’années avec la Réunion, non plus qu’au mouvement de francisation des sésames qui durant quelque temps occasionna une activité fébrile : à partir de 1856 des navires venant de tous les points de la côte d’Orissa portèrent à Yanaon des cargaisons de sésames qui, à peine déchargées, étaient réembarquées dans la journée munies du fameux certificat de francisation donnant aux graines l’appellation qui leur permettrait d’entrer dans Marseille avec un tarif douanier avantageux. Cet artifice qui pouvait heurter le bon sens profitait à tous les métiers du port et la cessation de ce négoce voici neuf ans par suite de l’annulation de cette procédure fut déplorée par tous.

Les malheurs commerciaux qui s’accumulèrent alors furent la cause du déclin définitif du comptoir, dont l’épilogue ne remonte qu’au temps de ton départ de Lyon, il y a cinq ans. C’est alors que les exportations de conjons s’interrompirent brutalement. Les chelingues se firent plus rares en rivière et les quais entrèrent dans le demi-sommeil que je leur connais aujourd’hui. Dans les réunions où se retrouvaient chez nous à l’époque chaque mardi quelques amis, les opinions compétentes évoquaient les événements internationaux : que la crise du coton en Amérique par suite de la guerre de sécession avait renchéri les prix des cotons d’Egypte et de l’Inde pour expliquer que les tisserands des Circars ne pouvaient supporter la hausse et abandonnaient massivement leurs métiers pour aller s’employer aux grands travaux d’endiguement que le colonel Cotton faisait réaliser en amont du delta ; que les Anglais voyaient d’un bon œil cette crise qui achèverait de conquérir le marché indien à leurs madépolams, imitations dont les manufactures du Lancashire inondaient la colonie ; que les cyclones ayant ravagé l’année précédente la Réunion et les plants de sucre atteints par la maladie du Borer, les négociants de St-Denis avaient renoncé à leurs commandes.

Le mauvais sort décidément s’acharnait contre Yanaon où l’on espéra un moment la reprise grâce au recrutement des engagés que l’île, malgré tout, continuait de réclamer, mais en dépit des garanties internationales dont le gouvernement s’entoura cette fois pour assurer la légalité des opérations, le zèle tortueux des bas-agents de l’autorité britannique eut tôt réussi, par les tracasseries administratives et les discriminations fiscales qui semblent être la base de leur politique, à briser cet espoir. Il est vrai que je réprouve quant à moi cette sorte de trafic humain qui remettait les Indiens entre les mains de planteurs peu scrupuleux. L’esclavagisme à la Réunion garde ses partisans à ce que l’on dit, qui se montrent sans doute d’aussi implacables patrons qu’ils ont été de mauvais maîtres.

J’imagine ta pitié au spectacle des hommes qui, embarqués sur le Daguerre, le Canova, le Northumbrian et d’autres convois quittèrent le sol de leur patrie poussés par la misère et la faim : la famine de 1865-66, qui toucha moins sévèrement Yanaon, fut plus terrible encore que celle de 1833 puisqu’on raconte que l’Orissa perdit sûrement le quart de sa population. Et cette fois il se trouva des émigrants sur le territoire français même : marchands-comettys, cultivateurs de haute caste et pêcheurs que la ruine du commerce ou la sécheresse avaient réduit au dénuement. Ce siècle connaît trop de misère. Ce que tu me dis de la situation ouvrière en Europe m’émeut, mais celle que j’ai côtoyée ici dépasse tout entendement. Il appartiendra à ta génération, j’espère de chercher de meilleurs remèdes.

La vieillesse m’a rendue plus sensible aux coutumes des Indiens et plus critique à l’égard des Européens. Si je les fréquente toujours – quoique moins assidûment en raison de la faiblesse de mon âge – c’est d’un œil plus sévère que je regarde leur démarche trop hautaine et la sécheresse de leurs gestes. Les Indiens, qui sont comme des enfants, m’amusent davantage. J’aime leur parler rapide dont je ne sais toujours que des bribes, le balancement de leurs bras qui appuie fortement la parole, l’empressement léger des femmes, la façon qu’ils ont de s’asseoir sur leurs propres genoux et le sourire que toujours ils arborent même dans les moments les plus graves. Il n’y a guère que dans les pagodes où on les voit, prosternés devant leurs dieux que je n’aime pas, offrir avec ostentation du riz sucré, des colliers de fleurs, des fruits le plus souvent et parfois un coq, une poule noire qui seront égorgés sur l’autel de Siva, le dieu redoutable aux six bras qui est surtout à l’honneur dans ce pays, ou celui de Vishnou pourtant dieu de l’amour. L’un ou l’autre qu’importe, c’est au quotidien que j’aime les Indiens et non dans les excès de leurs rites.

Un scandale survenu il y aune dizaine d’années montra bien à quels dangers peuvent conduire les pratiques hindouistes. Qu’il puisse s’accomplir à Yanaon un sacrifice humain ne peut que révolter la conscience de tout homme sensé. Ce siècle a banni la sorcellerie et combat avec succès une superstition qui, hélas, reste largement répandue dans l’Inde. Le forfait fut commis à l’encontre d’une fillette qui fut, selon la rumeur publique, empoisonnée pour aider à la guérison du banquier Rattinam, qui est assurément le plus riche Indien du pays. Le crime avait été perpétré à Yanaon et ce fut le chef de service d’alors, Monsieur de St Hilaire qui présida la cour de justice. La vérité m’oblige à dire que cet homme, qui montra tant de sollicitude envers ses administrés pendant les trois années que dura la sécheresse, se laissa aveugler en cette occasion par la personnalité de l’accusé et de ses sinistres gourous au point de prononcer la relaxation des quatre complices faute de preuves, le corps de la fillette ayant été incinéré comme il est de coutume. Tous les juges notables siégeant au tribunal, qui étaient en relations d’affaires avec Rattinam étalèrent leur faiblesse en suivant l’avis du juge impérial. Il fallut l’émotion soulevée dans la presse britannique et celle du chef-lieu pour que la cour de Pondichéry, statuant en appel sur réclamation du procureur Ristelhueber, révisât tout le procès et prononçât une peine symbolique. Les accusés étaient déjà passés en territoire anglais où la justice française, venue trop tard, ne pouvait plus les atteindre.

Le souvenir de cette affaire est encore vif aujourd’hui, qui illustre tragiquement la puissance de la superstition et la médiocrité de notre justice. Or, nous avons vécu, il y a quatre ans de cela, des troubles sociaux qui furent l’occasion de racheter la conduite peu glorieuse des juges de 1858, lorsque Monsieur Blum, tranchant en faveur des pêcheurs dans un différend qui les opposaient aux classes supérieures, accorda à cette caste le droit bien naturel de faire monter les mariés en palanquin. La réaction de nos autres Indiens, si doux à l’ordinaire, fut prompte et l’on vit prêtres brâhmes et propriétaire télingas au plus fort des chaleurs de juin se ruer sur les gens de la noce et briser le palanquin. Les fautifs, arrêtés par la police puis relâchés sur la promesse de ne plus déranger la fête, loin de tenir parole, pillèrent le soir venu les maisons de leurs adversaires et il fallut l’intervention de la police anglaise pour que l’ordre fût rétabli. Un détachement de cipahis venu de Pondichéry campa tout l’été dans le bourg où les pêcheurs, classe méritante, purent enfin célébrer sereinement leurs mariages, en dépit de la jalousie des castes improductives. Pour une fois justice était rendue et, depuis, la mesure qui contredisait la Mâmoul n’a fait l’objet d’aucune réclamation, les difficultés que connaissent toutes les castes, hautes et basses, depuis plusieurs années expliquant peut-être cette acceptation.

J’ai longtemps regardé en ennemie les Rayneau, cette famille avec laquelle les Pithois furent jadis en rivalité. Ce n’est pas que je jalousais un succès, ou que les entreprises aient causé préjudice à nos intérêts – à cet égard Monsieur de Courson serait plus à blâmer –, non, c’est l’esprit malveillant de cette famille qui entretenait mes préjugés. Il y avait d’abord eu autrefois la conduite d’Auguste Rayneau qui, après la mort de son frère Michel et de François de Courson, n’avait pas tardé à mener à la ruine la maison de commerce des trois associés. : de ce jour de 1834 où une instruction fut ouverte contre lui pour faillite frauduleuse il s’enfuit en territoire anglais emportant ses effets et les registres de sa société. Il ne parut plus jamais à Yanaon non plus que ses héritiers et lorsque dix ans plus tard ses créanciers excédés d’attendre exigèrent leur dû, le tribunal ordonna la mise en vente de la maison Rayneau, l’une des plus remarquables du pays avec sa longue varangue portée par des pilastres à la mode européenne et qui depuis tombait en décrépitude : il était notoire que depuis des années des vols de mobilier s’y commettaient en plein jour et que le toit, épargné par l’ouragan de 1839, était enlevé progressivement par des particuliers.

Je n’avais pas plus de sympathie pour l’autre branche Rayneau. La veuve de Michel avait épousé en secondes noces le capitaine Sénécal, l’un des négociants les plus actifs du comptoir du temps heureux de Monsieur Jourdain. Mari et femme étaient intraitables en affaires, leur avarice commune était proverbiale et le bruit courait que l’aisance qu’ils avaient retrouvée provenait surtout de ruses déloyales que le capitaine utilisait contre ses partenaires commerciaux. Un jugement de l’époque fit grand bruit à Yanaon lorsqu’il fut établi que Sénécal avait de façon scandaleuse abusé un marchand musulman du bazar en revendant à meilleur prix à Ceylan la cargaison de cuivre qu’il s’était engagé à lui rapporter de Pondichéry ainsi qu’une caisse de fils d’or qu’il lui avait dérobée sans l’ombre d’un doute. Et au dire des mauvaises langues le capitaine ne se consolait pas qu’un Indien cette fois avait osé porter plainte.

Les enfants Rayneau ne valaient guère mieux que leur beau-père et j’avoue que leur départ d’Yanaon me fut agréable. L’un partait s’installer à l’île Maurice, les autres restèrent dans l’Inde mais s’établirent dans les villes anglaises et seul Jules Rayneau, qui résidait à Nellapilly sur l’autre rive du Coringuy continuait de fréquenter notre établissement où il gérait la maison Sénécal louée aux sœurs de St Joseph puis aux officiers de santé qui se succédèrent en poste.

Mais à présent ma prévention contre eux s’est beaucoup atténuée depuis que le malheur, avec la baisse du commerce a achevé de déchirer cette génération : les conflits qui opposèrent Jules à ses frères et sœurs au sujet des revenus locatifs, la destitution paternelle de celui-ci par son frère Henry qui lui enleva son fils, la mort de Jules il y a trois ans et la pénible mise en vente de ses biens dont le produit fut tout juste suffisant pour couvrir ses dettes, éveillent en moi plus de pitié que de sévérité.

Je ne suis pas à plaindre. J’attends mon heure sans amertume. Il me reste pour compter les jours les bruits rassurants du bazar et l’horizon du fleuve.

Affectueusement,

Tharsile Pithois