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LA FIN DES COMPTOIRS FRANCAIS DE L’INDE

Interview accordée par Le Gouverneur Ménard à Patrick Pitoeff
 le 30 août 1985

Patrick Pitoeff

André Ménard, vous avez eu le privilège et la tâche difficile d’être le dernier gouverneur de Pondichéry. En octobre 1954, la France a-t-elle cédé de son plein gré ?

André Ménard

Eh bien la réponse est non, naturellement ; elle n’a pas cédé de son plein gré. Pour une bonne raison c’est que “l’abandon”, comme on dit, de nos comptoirs de l’Inde était le premier coup de ciseaux dans le tissu colonial français et les politiciens français redoutaient beaucoup cet événement. Il est certain que la détérioration de la situation là-bas amenait normalement à reconsidérer notre position, qui était une position de fermeté par rapport à l’Union indienne et de différence avec les Anglais, mais d’un autre côté, il y avait la guerre d’Indochine, et on a senti à ce moment-là que ce qu’on appelait “l’Empire” commençait à vaciller. Evidemment, “les comptoirs de l’Inde,” comme on disait alors ne comptaient guère dans cette histoire, et au moment du règlement du conflit d’Indochine[1] Monsieur Mendès France a pris prétexte de l’affaire de Dien Bien Phu et tout ce qui suivait pour avaler en même temps les comptoirs de l’Inde.

Ceci dit, cela paraissait tout à fait normal car la situation que j’ai connue pendant quelques années était une situation d’attente, voulue par le gouvernement français – j’y insiste – mais qui n’avait aucune illusion sur la fin qui devait normalement arriver.

P.P.

Mais s’agissait-il seulement d’attendre le revirement de l’opinion française, ou y a-t-il eu pression du côté du gouvernement de l’Union indienne ?

A.M.

L’Union indienne a joué son rôle, parfois extrêmement désagréable d’ailleurs, employant des moyens que les règles internationales mettaient au ban, il faut le dire, tel que l’étranglement d’un petit pays tranquille par des barbelés, par des coupures de courant, toutes sortes de brimades[2] ; mais enfin cela faisait partie évidemment du jeu de l’Union indienne. L’opinion française quant à elle était absolument indifférente à cette histoire-là.

P.P.

On a pourtant attendu 7 ans après le départ des Anglais. Quels étaient les enjeux pour la France ?

A.M.

Eh bien, c’est facile à comprendre. La France à ce moment là n’avait pas encore saisi l’évolution de la décolonisation – en était même très loin –, car même des députés socialistes, des gens très remarquables comme Le Président Ramadier[3] m’ont dit que pour rien au monde, la France une et indivisible ne devait céder une partie d’elle-même. Par conséquent une certaine fraction de l’opinion, y compris celle de la gauche – et j’insiste là-dessus –, était pour le maintien absolu de la présence française dans les colonies, à commencer par nos comptoirs de l’Inde, bien sûr, qui étaient d’ailleurs beaucoup plus en avance que les colonies d’Afrique ou d’Asie, étant donné tout de même que dans les comptoirs, il existait une citoyenneté française qui n’existait pas ailleurs[4].

P.P.

Et comment expliquez-vous la patience du gouvernement indien, pendant 7 longues années ?

A.M.

Le gouvernement indien a mis un certain temps avant de s’installer solidement. Il faut vous dire que l’Union indienne a eu beaucoup de choses difficiles à régler : d’abord, la partition Inde-Pakistan, ensuite l’histoire du Cachemire qui a même beaucoup gêné Nehru dans l’affaire de Pondichéry[5]. Par conséquent, il n’était pas pressé ; les fruits tombent – c’est Montaigne qui a dit cela – quand ils sont mûrs. Ils ont attendu que le fruit soit mûr ; ils ont donné le coup de pouce quand vraiment la France – qui avait des gouvernements, il faut bien le dire, assez médiocres pendant cette 4ème République –, à un moment donné, cette France un peu en décomposition, a dû abandonner l’Indochine, et naturellement les comptoirs de l’Inde qui étaient une sorte d’appendice de l’Indochine. C’est pour cela qu’ils ns se sont pas pressés du tout ; ils n’avaient aucune raison de le faire : ils avaient d’abord leurs problèmes et ensuite ils attendaient que la France laisse tomber.

P.P.

... Tout en exerçant les pressions économiques que vous évoquiez tout à l’heure, au moment où la situation leur a paru mûre...

A.M.

Naturellement... et ils ont gagné bien sûr, c’est tout à fait normal. Et il faut bien mettre en valeur le fait que l’abandon des comptoirs de l’Inde a été concomitant avec la perte de la guerre d’Indochine. Les deux choses pour le gouvernement français étaient très liées. Pour le reste, pendant ces 7 années, c’étaient des discussions entre le quai d’Orsay, le ministère de la France d’Outre-Mer, ces comités ministériels absolument imbéciles qui ne servaient à rien, sur des unions-ceci, des unions-cela, enfin, maintenant avec 30 ans de recul, je vois la vanité et le ridicule de toute cette histoire, où on faisait durer un contentieux international sans intérêt.

P.P.

Les 8 derniers mois de votre gouvernement ont été particulièrement difficiles, de mars à octobre 1954. Vous avez parlé des privations, des pressions de toutes sortes ; il y a eu des provocations ; des postes de police ont été attaqués... Comment avez-vous vécu ces événements parfois dramatiques ?

A.M.

Avec beaucoup de plaisir et de joie, car rien n’est plus exaltant précisément que la difficulté. C’est sûr, et je le dis avec beaucoup de tranquillité, en présence de ma femme qui était là avec moi, nous avons pris ça avec le calme des vieilles troupes, comme on dit dans l’armée coloniale, et puis surtout avec l’assurance que les choses n’étaient pas aussi dramatiques qu’elles paraissaient l’être, car on a raconté beaucoup d’histoires là dessus. Les médias, qui existaient à peine à l’époque.

P.P.

La presse ?...

A.M.

La presse, hum, il faut dire que la presse indienne était d’un ridicule sans nom, faisant d’une petite chose une énorme affaire...

P.P.

N’a-t-elle pas prétendu en juin 54 que le gouvernement de Pondichéry faisait creuser des tranchées pour préparer des nids de mitrailleuses ?

A.M.

Oui ! Bien sûr, tout cela fait partie des choses absolument ridicules. Que quelques gendarmes un peu excités se soient amusés à croire qu’il allait y avoir une guerre franco-indienne, c’est possible, je n’en sais rien, mais enfin cela relève de la sottise, qu’on va voir s’installer un peu partout dans quelques années encore.

Madame Gisèle Ménard

La presse me téléphonait un jour et me disait : “c’est P.T.I.” (c’était l’agence de presse indienne) ; j’ai dit : “oui, pity lie[6], j’ai bien compris”. Et j’ai raccroché.

A.M.

Non, mais c’était notre façon de vivre, une façon gaie et nous avons vraiment abordé cela avec une grande tranquillité. Replaçons tout cela dans le cadre d’une toute petite sous-préfecture et des choses sans importance. Seulement dès que ça part sur des cablogrammes, ça fait des histoires épouvantables.

P.P.

Je me fais de la fonction de gouverneur une image assez austère. Le chef que vous étiez pouvait-il quelquefois rire et s’amuser ?

A.M.

Ah ! ça, je riais beaucoup parce que c’est d’abord mon tempérament, et ensuite je riais parce que la situation était plutôt risible... Oui, un gouverneur peut rire s’il a le courage d’affronter chaque jour des choses ennuyeuses et de savoir qu’elles sont vraiment peu de chose.

P.P.

Pourriez-vous citer une anecdote qui illustre votre propos ?

A.M.

Précisément le jour où Goubert[7] a annoncé – vraiment à la fin – qu’il faisait une manifestation terrible qui devait dresser la population contre moi, personne n’est venu ; et moi je suis parti avec ma femme tranquillement dans le bazar, suivi de notre petit chien ; on s’est promené partout ; ça a été un bide épouvantable pour Goubert, et M. Maurice Schumann, qui était alors ministre des Affaires étrangères, m’a envoyé un télégramme en disant : “Monsieur le Gouverneur, vous êtes un seigneur !” (rires).

P.P.

Et c’était sans protection aucune ?

A.M.

Aucune... Ah non ! non, ce n’est pas notre style, mais vous savez tout ça, ce sont des farces.

Mme Ménard

Il n’y avait pas besoin de protection, la population n’est pas vindicative, les Indiens n’ont rien contre les étrangers, au contraire...

A.M.

Rien du tout, ausi peu xénophobes que possible. Bon, il y a les types comme les Goubert, les Chanemougam[8], qui louaient des “batonnistes”, des hommes de main ; cela existe, tous les gangs ont des hommes de main... C’est comme si on disait que tous les gens de Marseille étaient des gangsters !

P.P.

Pouvez-vous me dire pour conclure quels sentiments vous portez aujourd’hui à l’Inde et aux Indiens ?

A.M.

Des sentiments parfaitement amicaux et d’estime ; je pense que c’est un pays de gens doux et non-xénophobes. D’un autre côté il y a des élites qui sont tout à fait remarquables, qui ont été formées d’une façon extraordinaire par les Anglais – n’oublions pas cela –, plus modestement par nous, et un petit peuple attendrissant... en bref des gens pour lesquels j’ai à la fois estime, amitié, et même par certains côtés, amour.

P.P.

Monsieur le Gouverneur, Madame Ménard, je vous remercie

 



[1] Les accords de Genève datent de juillet 1954. Le camp retranché de Dien Bien Phu était tombé le 9 mai.

[2] On peut ajouter la rétention des colis postaux, l’obligation d’un laisser-passer pour se rendre en territoire indien (ce qui gênait considérablement les déplacements quotidiens), la suspension des livraisons de pétrole, bref toute une petite guerre économique et douanière principalement.

[3] Il fut Président du Conseil en 1947, et plusieurs fois ministre.

[4] L’Inde française élisait un député depuis 1871, et un sénateur depuis 1875, privilège accordé à quelques colonies (Algérie, Antilles, par exemple) au titre de leur ancienneté surtout.

[5] Nehru refusait l’idée d’un référendum au Cachemire, à population musulmane majoritaire, alors qu’il en avait accepté le principe pour les comptoirs français. Mais si Chandernagor vota effectivement son rattachement à l’Inde en 1949, le référendum prévu dans les autres établissements n’eut jamais lieu.

[6] Jeu de mot phonétique. On peut traduire pity lie par mensonge pitoyable.

[7] Pondichérien élu député en 1951 avec la bénédiction des autorités françaises, il passera dans le camp pro-indien en mars 1954, déclenchant la crise finale. Il deviendra le premier chef de gouvernement des anciens comptoirs “libérés” par ses partisans.

[8] Eminence grise du “parti brahmanique” dans l’Inde française à la fin du siècle dernier, qui régna sur la politique locale pendant une vingtaine d’année (N.D. L. R. : voir le numéro 1 de la lettre)