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A PROPOS DES DECLARATIONS DE MADAME CHANDRAWATI

 

 

M. Amalor Arago, Directeur du Trait-d’Union, nous a fait parvenir un texte, probablement dactylographié à partir d’un article signé par un journaliste indien. C’est ce texte qui est traduit ici. Les propos tenus par le nouveau gouverneur de l’Etat de Pondichéry suscitent de nombreuses réactions.

M. Jacques Weber et M. Y. Perrier qui assistaient tous deux au repas annuel de l’Association France-Union Indienne (22 mai) manifestent ici leur étonnement d’historien et de contemporain aux événements qui ont accompagné la cession des comptoirs. D’autres réactions sont à prévoir.

Madame Chandrawati est libre d’exprimer le souhait, par exemple, que les enfants à naître dans l’Etat de Pondichéry, de parents d’origine indienne et de nationalité française, finissent par opter pour la nationalité indienne en vue d’une intégration parfaite avec la nouvelle nation Inde. Il serait alors impossible de l’accuser de déraison.

En revanche, est-il possible d’imaginer que la France et l’Inde puissent parvenir à un accord en vue de supprimer le droit, pour les Pondichériens français vivant en France, d’aller mourir sur la terre de leurs pères, s’ils le désirent, sans se heurter à toutes sortes de tracasseries administratives, et cela, quelle que soit leur appartenance raciale, religieuse ou même politique ?

Des liens naturels et affectifs ainsi maintenus entre deux grands pays ne seraient-ils pas un atout supplémentaire pour des relations commerciales et économiques qui ont toujours existé et qui ne demandent qu’à reprendre ? Cette reprise des échanges commerciaux, selon un axe établi depuis des siècles et dont Rose Vincent restitue si bien le parcours dans son livre Le temps d’un royaume ou Jeanne Dupleix, ne ferait que conforter tous les liens qui existent déjà entre la France et l’Inde depuis l’indépendance, d’autant plus que l’Etat de Pondichéry est directement rattaché au Gouvernement central.

Le premier numéro de La Lettre du CIDIF a reproduit et traduit un article intitulé “The nowhere people” qui montrait déjà clairement l’ignorance totale des faits historiques. Il m’a également paru intéressant de reprendre la réponse qui j’y avais apportée à titre personnel et dont une partie aurait été publiée dans la revue indienne incriminée.

JLB

1. Chandrawati contre la double nationalité

(Chandrawati against dual citizenship)

Hindustan Times, New-Delhi, 29-03-90

“Le nouveau Gouverneur de Pondichéry, Mrs.Chandrawati qui a pris en main l’administration du territoire de l’Union seulement le mois dernier et qui s’est fait aimer par un grand nombre de femmes qui viennent la voir chaque jour parce qu’elle est facilement accessible à tous, se demande pourquoi il y aurait toujours deux nationalités dans ces anciens comptoirs français.

Menant une vie plutôt ascétique dans le grand Raj Nivas construit par les Français, elle a dit, lors d’une interview exclusive à ce correspondant qu’il y avait environ 15.000 personnes de nationalité française vivant là et qu’elle considérait cela mauvais pour le pays bien qu’ils introduisent 80 lakhs de roupies sous forme de retraites venant de France.

Mrs. Chandrawati se demandait comment l’ancien Premier Ministre Jawaharlal Nehru avait pu permettre que cela continue ainsi, alors qu’à Goa qui avait aussi été libéré des Portugais, cela n’était pas arrivé : “Je ne comprends pas comment cela a pu arriver à Pondichéry, dit-elle. Elle affirma également qu’il n’était pas nécessaire pour Panditji d’accepter un agrément avec les Français en la matière.

Le nouveau gouverneur qui vient de l’Haryana a également dit qu’elle était mal à l’aise sur le plan de la langue. Cela l’empêche de communiquer facilement avec les gens, spécialement avec les femmes qui ne parlent ni l’anglais ni le hindi. Elle ne peut pas non plus communiquer dans leur langue qui est le tamoul.

Alors qu’elle se faisait l’avocat de la propagation de la langue mère comme au Japon, elle a blamé la politique linguistique du pays en la qualifiant de révélatrice*”.

2. Réactions

Extrait d’une lettre de M. Jacques Weber, historien

« Le nouvel ambassadeur de France à Delhi, M. André Lewin a cité des propos récents du Lieutenant-Gouverneur du territoire de Pondichéry (Madame Chandrawati) : je cite approximativement : “All these French people in Pondicherry are a nuisance (nonsense)”. Ma femme a compris “nuisance” et moi-même “non sense”. Quoi qu’il en soit, ces termes semblent fort peu amicaux pour les Pondichériens. Une partie de la presse indienne les auraient relevés et critiqués. Il serait bon, me semble-t-il, de charger nos correspondants en Inde de rassembler tous les articles relatifs à cette intervention malheureuse.

Notre ami, Monsieur Perrier, a fort bien répondu : il a rappelé dans quelles conditions la population a été invitée à opter en 1962. Il a ajouté que des bruits couraient alors à Pondichéry, selon lesquels des bateaux seraient chargés de rapatrier les Français si trop nombreux étaient ceux qui optaient pour la France. Cinq mille familles ont alors fait ce choix selon M. Perrier...

J’ai proposé à M. Perrier de répondre au nouveau lieutenant-gouverneur en évoquant son expérience de dernier administrateur de Pondichéry... Pouvez-vous lui renouveler cette demande. M. Perrier est un homme qui a fait l’histoire, ce qu’il a à dire est certainement passionnant... ».

Extrait d’une lettre de M. Yves Perrier, ancien administrateur de la France d’Outre- Mer

“Au cours de l’été 1954, Pierre Landy*, du Ministère des Affaires Etrangères, s’est rendu une première fois à Pondy. Nous avons eu un entretien assez long sur l’avenir des Pondichériens. C’est alors que je lui ai proposé la double nationalité comme solution de prudence en vue de préserver les possibilités de notre jeunesse. Après quelques difficultés, M. Landy accepta d’en parler au Ministre Français des Affaires Etrangères dont l’accord permit d’intervenir dans mon sens au cours des négociations qui allaient s’en suivre. L’Inde rejeta formellement le principe de la double nationalité, en faveur de nos ressortissants.

C’est alors que fut obtenu du Pandit Nehru le droit pour les originaires de Pondichéry d’y retourner et d’y séjourner sans aucune obligation de limitation de durée et sans obligation de solliciter et d’obtenir du gouvernement indien de visa de longue durée.

Cette mesure n’était pas qu’une faveur obtenue de la mansuétude du Pandit Nehru mais la consécration d’un acte à la fois politique et de stricte justice, accompli par l’Inde, consciente de l’importance de la concession consentie par la France à l’Inde, par la cession des Anciens Etablissements et surtout par les modalités ayant introduit et rejeté la procédure du transfert (sans référendum, ne pas l’oublier).

En tant que Pondichériens, et vous tous le ressentez comme moi, nous restons confondus et attristés par les propos du nouveau Gouverneur de l’Etat de Pndichéry.

Une dernière considération, à caractère économique et financier, mérite d’être soulignée : chaque famille pondichérienne de nationalité française installée dans nos anciens Etablissements dépense en moyenne un montant mensuel variant entre 15.000 et 25.000 roupies pour son entretien et sa subsistance. Il s’agit d’un apport non négligeable de fonds, au surplus réglés par la France en devises, par les transferts du Trésor français (pensions)”.


3. Réponse à l’article “The Nowhere People”*

Paris, 12/06/1989

Monsieur, **

Le titre de votre article, “Les gens de nulle part” (Sunday, avril 1989) est pour le moins curieux étant donné que les Pondichériens que vous critiquez vivent dans leur pays, sur la terre de leurs pères, qui fait à présent partie de la nation récemment née : l’Inde. Les étrangers sont donc ceux qui viennent du reste du sous-continent indien.

Le curieux twist de l’histoire qui les a fait légalement citoyens français est le résultat du traité de cession signé par les gouvernements français et indiens, sans référendum. Ce traité a également eu des résultats curieux comme celui qui a donné la nationalité française à des personnes qui n’étaient pas nées dans les comptoirs et qui n’avaient rien à voir avec la France. Après tout, pourquoi pas ?

En ayant maintenu les Pondichériens de nationalité française (ils ne sont pas seulement tamouls) sur place, le Pandit Jawaharlal Nehru a été sage. Il disait que Pondichéry était une fenêtre ouverte sur la France.

Les Pondichériens de nationalité française épousent des Indiens et des Indiennes. Même lorsqu’ils sont définitivement installés en France, ils ont de la famille, des parents, des amis sur place.

“Romains à Rome” dites-vous. Les Pondichériens vivent à Pondichéry comme ils ont l’habitude de le faire depuis trois siècles. Quant aux Romains, ils ont envahi la Gaule puis sont partis. Les Gaulois ont adopté une partie de la culture romaine mais ils ont aussi développé leur idiosyncrasie. Cela a pris des siècles.

L’anglais mais aussi le français sont des langues commodes pour être compris dans le monde. L’Indien moyen parle un mauvais anglais comme le Pondichérien moyen, un mauvais français. Mais l’Indien ne parle peut-être pas du tout l’anglais.

Ce que vous appelez la tension entre les Français de métropole et les Pondichériens français n’a aucune importance. Ils ont toujours vécu amicalement mais séparément. Cela est dû non pas aux Français mais aux Pondichériens qui avaient leur propre mode de vie, comme les sujets britanniques.

Quoi qu’il en soit, les comptoirs n’ont pas été fondés seulement par des Français mais aussi par des étrangers et des hommes venus des différentes parties du sous-continent indien. Ils étaient tous commerçants. Les Pondichériens ont moins le sentiment d’avoir été colonisés que les Indiens par les Anglais.

Quand les Français sont partis en 1962, un grand nombre de Pondichériens étaient déjà hors de l’Inde et en France, avec la citoyenneté française et la culture française, héritée de leurs parents et parfois de leurs grand-parents. Mais ils aiment revenir à Pondichéry sur leurs vieux jours. Quoi de plus naturel ? Sinon, qu’en est-il des Indiens qui ont la nationalité américaine ? Sont-ils rejetés par les autres Indiens ? Sont-ils des “gens de nulle part” ?

Si avoir rejoint l’armée française durant la seconde guerre mondiale est une “curieuse option”, qu’en est-il des Indiens qui se sont battus aux côtés des Anglais durant cette même guerre, et parfois avec Subbash Chandra Bose et les Japonais ?

Les Pondichériens ne sont pas des immigrants ni dans l’Etat de Pondichéry ni en France où la citoyenneté française les rend égaux à n’importe quel autre citoyen français. Les problèmes proviennent seulement d’un manque de qualification.

Il est préférable d’être éboueur en France (venez donc voir comment ils travaillent) que scavanger en Inde, ou chômeur où que ce soit. L’éboueur en France a aussi un revenu minimum et il est socialement protégé. Un proverbe français dit qu’il n’y a pas de sots métiers mais seulement de sottes gens.

Comment pouvez-vous dire que les Pondichériens français sont le fardeau de l’homme blanc alors que la France dépense beaucoup d’argent pour les pays sous-développés mais aussi pour les anciennes colonies*** ?

Quant aux problèmes posés par le coût de la vie, ils sont les mêmes dans tous les pays démocratiques. Les étrangers en France peuvent librement acheter des propriétés françaises. De plus, dans le cas des Pondichériens, ils se rendent acquéreurs de propriétés qui se trouvent sur la terre de leurs pères.

Et qu’en est-il des immigrants indiens au Moyen-Orient, qui n’ont pas le droit d’acquérir la nationalité de ces régions et qui rentrent chez eux avec de l’argent ? Sont-ils rejetés par les autres Indiens ?

Par dessus tout, si la France est loin d’être un Eldorado, c’est le pays le moins raciste que je connaisse et aussi le pays des droits de l’homme avec pour devise “liberté, égalité, fraternité”.

Utopie, peut-être, mais aussi le chemin vers l’espoir.

 



* Dans le texte anglais qui a été porté à notre connaissance, le mot “detective” pourrait bien être le résultat d’une faute de frappe. Si nous adoptons “defective”, nous pourrions alors traduire par “défectueuse”.

* M. Pierre Landy, envoyé spécial du Gouvernement français, a signé avec Kewal Sing le texte de l’accord de facto (photo en première page).

* Je rappelle qu’il n’est pas possible de comprendre le sens et le ton polémique de cette réponse non exhaustive, sans avoir pris connaissance de l’article signé par Monideepa Banerjie et publié dans le Sunday (6 & 9 Prafulia Sarkar Street, Calcutta 700 001, India. Voir notre premier numéro).

** J’ai appris plus tard qu’il s’agissait d’une femme.

*** Lors de sa visite à Madagascar, Le Président Mitterrand a annulé une dette de 4 milliards.