Blue Flower


Le temps d’un royaume ou Jeanne Dupleix

 

(Compte-rendu du livre de Rose Vincent par Anne-Marie Legay)

 

En Provence, nous disons qu’il y a deux sortes d’étrangers :

- ceux “du dehors” qui passent.... tels les touristes...

- ceux “du dedans”, c’est-à-dire, ceux qui “par amour” en quelque sorte, finissent par si bien connaître le pays où ils séjournent, même s’ils n’en sont pas originaires, qu’ils en deviennent citoyens à part entière.

Il a fallu que Rose Vincent devienne totalement Pondichérlenne, à l’instar de Jeanne Dupleix, pour nous offrir un roman aussi vrai, aussi vivant.

Le Nabab d’Irène Frain, qui se passe également en Inde, avait paru à peu près en même temps. Je l’avais trouvé très intéressant et bien écrit, mais la Pondichérienne que je suis, était restée un peu sur sa faim ; je n’avais pas senti le goût du pays : l’auteur avait observé les lieux et les événements de l’extérieur pour ainsi dire. C’était un beau livre, mais d’une “Française de France” comme nous dirions à Pondy.

Toute autre est l’atmosphère dès les premières pages du Temps d’un royaume. J’étais immédiatement transportée à Pondichéry et je retrouvais avec bonheur la chaleur, les odeurs, la brise de mer...

Je me demandai à quoi attribuer cette différence entre les deux livres ; j’en trouvais l’explication dans la postface de Rose Vincent. Il tient en un mot : passion.

En parcourant les rues de Chandernagor ou de Pondichéry, Rose Vincent a rencontré avec émotion un monde disparu, celui de ces Français venus à l’autre bout du monde pour y “chercher fortune dans un pays dont ils ne savaient rien”...

“Comment résister à la fascination d’une société disparue ?”

Mais, de cette époque disparue, émerge un personnage hors du commun, une femme dont le destin exceptionnel s’écrit en même temps que celui de la France en Inde au XVIIIe : Jeanne Albert, devenue la Bégum, Jeanne Dupleix.

Nul ne nie la très grande influence politique qu’elle eut non seulement parce qu’elle était l’épouse de Dupleix mais parce que métisse née à Pondichéry, elle connaissait parfaitement le pays, parlait non seulement le tamoul mais aussi le persan (son père, médecin de la Compagnie des Indes, avait particulièrement veillé à son instruction), ce qui lui permit de correspondre avec les nababs et leurs épouses. Grâce à cela, elle joua un rôle diplomatique prépondérant et obtint des renseignements précieux pour Dupleix.

Comment alors ne pas vouloir ressusciter cette femme fascinante que l’on disait “la plus belle de toute l’Inde” ?

C’est ce que fait Rose Vincent : pour mieux connaître et comprendre son héroïne, elle fait revivre les faits historiques en laissant jouer toute son imagination et sa sensibilité, un peu comme le ferait un acteur qui se coule dans la peau de son personnage. Avec elle nous retouvons le passé en la suivant sur les pas de Jeanne depuis ce 9 juin 1716, alors que cette dernière n’a que dix ans et déjà une forte personnalité, jusqu’à son exil et sa mort en France le 6 décembre 1756. Nous irons à Pondichéry, Chandernagor et autres lieux ; nous croiserons les contemporains de Jeanne, non seulement Dupleix bien sûr, mais aussi Ananda Ranga Poullé, tous deux présents dès le premier chapître, Dumas, La Bourdonnais et tant d’autres... sans parler de tous ceux qui ont aidé à la modeler : ses parents, sa grand’mère indienne, et son premier mari Jacques Vincent malgré tout... Un passé vivant et non pas figé.

Nous voici donc sur la côte de Coromandel : cette façade maritime tient une grande place dans toute l’histoire de la petite cité. C’est par là que se fait tout le commerce de la Compagnie des Indes, aussi bien celui avec la France, que celui d’Inde en Inde* développé par Dupleix.

C’est par là que l’on craint l’arrivée des Anglais, comme c’est de là que viendront les navires de La Bourdonnais. De la mer arrive quotidiennement la brise que chaque Pondichérien attend chaque soir pour reprendre vie.

Dès les premiers chapîtres, nous sommes plongés dans l’atmosphère étouffante de cette chaleur tropicale “au soleil meurtrier” “Quand on ouvre une porte, on se cogne à la chaleur du dehors comme à un mur de feu”... Tout ici est pensé et construit en fonction de la chaleur et l’on se trouve bien dans “les maisons sans portes au-dessus des hibiscus”...

Cette chaleur, nous la retrouvons d’un bout à l’autre de l’Inde, et notamment à Chandernagor où la famille Vincent (dont Jeanne bien sûr...) est venue rejoindre Dupleix qui en a été nommé Gouverneur. Mais ici, nous sommes au bord d’un des bras du Gange et la région est malsaine. De ce comptoir qui “donne une impression de pestilence et d’abandon”, Dupleix fera un centre de commerce prospère qui inquiètera les voisins anglais de Calcutta. L’auteur décrit le ballet des bateaux sur le Gange, nous entraîne au coeur d’un cyclone, ou reconstitue les fastes du mariage d’une sœur de Jeanne, Rose-Eléonore Albert, car “les Européens ont adopté avec délices la coutume indienne du mariage grandiose avec plusieurs jours de fête où sont conviés des centaines d’invités”.

Ce n’est d’ailleurs pas uniquement à l’occasion de mariages que les Européens adoptent les coutumes indiennes, et Rose Vincent nous offre une admirable peinture des coutumes créoles de l’époque, mélange d’habitudes à la fois indiennes et européennes dont certaines sont restées vivaces dans les familles créoles de Pondichéry jusqu’à une date récente, par exemple : la manière de se débarrasser des serpents de son jardin en appelant un charmeur de serpents, ou le rôle des tailleurs, toujours musulmans, qui viennent travailler à domicile.

Il faut être Pondichérien aussi pour savoir “jongler” avec les jours et les heures fastes ou néfastes et “toutes ces belles dames en falbalas à la française ont gardé toutes les superstitions indiennes. Le curé a beau dire et beau faire, on opine d’un air soumis et on continue à ne rien entreprendre le mardi, jour néfaste. Ni la confection d’un gâteau, ni la commande d’une robe, encore moins un voyage...”

Grâce à Ananda Ranga Poullé, nous pénètrerons dans le milieu tamoul pour en apprendre les usages.

La trame psychologique des personnages est admirablement tissée et analysée, le caractère de Jeanne d’abord, qui “promet” lorsqu’elle a dix ans et finit par s’affirmer, s’imposer, s’épanouir à travers son amour pour Dupleix qui la mènera à la seule place digne d’elle puisqu’il en fera “la Bégum”. Nous suivrons le cheminement de leurs sentiments réciproques. Parallèlement à l’ascension de Jeanne nous suivrons celle de Rangappa (Ananda Ranga Poullé) jusqu’à les retrouver tous deux comme les plus proches conseillers de Dupleix.

Toute cette cour qui gravite autour de Dupleix donne lieu à une intense activité diplomatique avec d’un côté, Ananda Ranga Poullé, hindou fasciné par l’Occident, mais qui en même temps hait ces “étrangers corrupteurs” y compris les Jésuites, de l’autre Jeanne, conseillée par un Jésuite, amie des Nababs et de leurs épouses de religion musulmane. Entre les deux, Dupleix qui, même devenu Nabab à son tour, reste le Gouverneur de Pondichéry nommé par le Roi. Il a donc des comptes à rendre à ce dernier et aussi à la Compagnie.

N’omettons pas de mentionner également les luttes d’influence entre les Capucins et les Jésuites.

Ajoutons encore un mot pour dire tout ce que nous apprenons à travers ce roman sur l’histoire des navigations et l’art de voyager à cette époque. Avec Dupleix, nous irons traîner sur les quais de L’Orient et voir les immenses chantiers de réparation de navires, avant de nous embarquer pour Pondichéry où nous arriverons en passant par le Cap de Bonne Espérance et après avoir fait escale à l’Ile Bourbon ou l’Ile de France (actuellement La Réunion et Maurice)... Nous partagerons sa vie à bord et nous resterons souvent rêveurs devant tant de courage... Le réalise-t-on aujourd’hui ?

Ce livre c’est tout cela, en même temps qu’une très belle histoire d’amour conjugal et une belle page d’Histoire tout court. Admirablement écrit, c’est une joie de le lire. Ecrit avec passion, il est passionnant !

 



* Ce commerce se faisait avec les pays de la Mer Rouge, le Golfe Persique et les Mascareignes d’une part la côte de l’est et les détroits d’autre part.