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L’INDE PAR LES COMPTOIRS FRANÇAIS

 

(Compte rendu d’un voyage organisé en décembre 1985)

 

par Françoise Crochard

 

 

En 1798, Anquetil -Duperron, “Voyageur aux Grandes Indes, an 6 de la République’, écrivait :

“Allant dans l’Inde, le bâton blanc à la main, le havresac sur le dos, j’avais contracté l’engagement tacite d’enrichir ma patrie des connaissances de cette contrée et de donner, je l’espère à quelques hommes ardents, éprouvés par l’adversité, pressés de sortir du malaise européen, le désir d’aller en Inde.

Allez, leur dis-je, allez respirer librement sous cet heureux climat. Jamais homme qui a vécu dans l’Inde ne passe plusieurs années en France sans le regretter.”

En 1985, j’ai eu la grande chance de parcourir les anciens Comptoirs français, voyage organisé par Monsieur Charles Hubert de BRANTES. Je suis très reconnaissante à Messieurs Jacques WEBER et AZEEZ qui m’ont fait découvrir grâce à leur savoir cette Inde si envoûtante que j’aime tant.

Que ce soit par le train ou par le car nous avons vraiment vu l’Inde du Sud, ses paysages, ses sourires, ses visages, ses yeux d’enfants, sa misère, ses temples et ses imprévus qui font partie de ce pays si fascinant.

Découvrir l’Inde, ses temples, sa campagne à travers le parcours des anciens Comptoirs français, c’est sans doute partir sur une nostalgie.

Après avoir traversé l’immense ville de Calcutta, nous arrivons à CHANDERNAGOR (1689-1947) sur l’Hooghly, un bras du delta du Gange.

CHANDERNAGOR, LA VILLE DE LA LUNE.

“La ville française, enfouie sous les cocotiers sur la rive droite de l’Hooghly, est une sorte de Bougival très gai où les Anglais de Calcutta se donnent rendez-vous le dimanche et même pendant la semaine en joyeuse compagnie.” (André MAUFROID, Sous le soleil de l’Inde, 1911).

Accueil très chaleureux par M.KORMOCAR, ancien professeur de français (voir son allocution page 39).

YANAON (1723 - 1954)

Départ de Calcutta pour Yanaon (1723-1954) sur la côte des Circars. Nous restons dans le train une nuit plus une journée. J’ai vraiment aimé, c’était très folklo ! Et c’est avec regret que j’ai quitté ce train à Rajahmundry. Yanaon c’est le plus isolé des anciens Comptoirs, le plus petit aussi. 11 000 habitants dont quelques familles indiennes qui choisirent de rester françaises quand nous rendîmes les territoires en 1954.

Accueil par les familles indiennes francophones M.SATTIRAZOU, M.BASAVALINGAM.

 

YANAON, par Monsieur BOLLOJU BASAVALINGAM, professeur de français à Yanaon (1983) :

La terre sacrée de Yanaon est protégée toujours avec bonté par la divinité Sri Pillaraya. La ville célèbre est gouvernée avec magnanimité par les divinités Siva et Parvati. La fameuse ville est protégée avec douceur par les divinités Vishnou et Lakshmi. La terre sacrée est toujours arrosée par les eaux bénignes du fleuve Vasista Gautami. La vieille ville de Yanaon, renommée pour son histoire, a été administrée avec douceur et bonté par la France. Elle est aujourd’hui sous la tutelle du gouvernement central de l’Inde. A notre église la bonne Mère Marie prodigue sa bonté. A notre mosquée Allah veille sur nous avec douceur. Yanaon rajeunit tous les jours à la grande satisfaction de l’âme de toute sa population. Les cultivateurs récoltent les moissons par des procédés modernes. Les industriels contribuent largement à l’économie locale en installant diverses catégories d’industries. Les commerçants participent à l’enrichissement de la ville par différents commerces. Les jeunes gens se passionnent pour les sciences et les arts qui, l’émulation aidant, ne cessent de se développer.

Dans tous les domaines, la ville s’avance vers le progrès et devient le siège de nouvelles beautés. La nouvelle Lakshmi (Richesse) anime la ville de Yanaon.

Histoire.

Le territoire de Yanaon de par sa situation géographique a attiré quelques commerçants français dès 1723. Après Pondichéry, premier comptoir français créé en 1674 et Chandernagor, deuxième comptoir établi en 1689, Yanaon occupe le troisième rang dans l’histoire des territoires français dans l’Inde. Mahé fut le quatrième en 1725 et Karikal le cinquième en 1739.

- Ces commerçants français, membres de la Compagnie des Indes orientales, administrèrent ce territoire dès 1723 et, en 1750, le Nizam de Hyderebad reconnut la souveraineté française sur ce territoire. Un paravana (ordre) de Salabat-Sing, Subedar (commissaire) du Deccan, a concédé à Bussy, officier de l’armée française, les territoires de Chicacole et Rajahmundry. L’importance économique de Yanaon devint alors considérable.

- Sonnerat a administré Yanaon en 1790 durant la période de la Révolution en France. Ce savant en sciences naturelles a admiré la beauté et l’harmonie de la langue telugu qui est très musicale. Le commerce français y a prospéré. On exportait des tissus fins, des bois de tek, des huiles, etc. La production du sel marin et son exportation y étaient considérables.

- Les sœurs de Saint-Joseph de Lyon y ont créé une école de filles pour toutes les castes, une totale nouveauté dans toute cette région.

- En 1872, une concession de terrain, à la lisière de la forêt, fut accordée à l’habitat des Harijans, connue aujourd’hui sous le nom de Adiviplou ou faronptou, du nom de l’administrateur de l’époque Faron.

- En 1880 la municipalité fut créée. Après l’indépendance de l’Inde, ces établissements français restèrent sous administration française. A la suite des événements politiques, le 1er novembre 1954, la France abandonne ses établissements à l’Inde. (M. Bolloju Basavalingam, professeur de français à Yanaon, 1983).

A ma grande joie repassons une nuit dans le train. Madras route → Mahabalipuram Ce nom est surtout célèbre dans tout le Tamil Nadu par la richesse de son ensemble de temples situés au bord de la mer, certains appartiennent à l’architecture rupestre, tandis qu’un autre, isolé devant l’Océan Indien, est un temple à l’air libre, appelé, en raison de sa situation, temple du littoral. J’ai beaucoup admiré le temple du Rivage ainsi que le bas relief de la descente du Gange.

Route → Pondichéry

PONDICHERY (1674-1954). Sur la côte Coromandel.

“Rien dans l’Inde merveilleuse que j’ai déjà vue ou que je vais parcourir ne saurait me retenir comme ce petit coin de vieille France égaré au bord du Bengale” (Pierre Loti).

Découvrir en Inde une ville qui ressemble à l’une de nos cités provinciales assoupies sous le soleil beaucoup plus chaud que celui de la Provence, avec ses cafés, ses maisons hautes et fraîches, une statue de Jeanne d’Arc et un monument aux morts de la guerre de 1914-1918, des rues dans lesquelles vont et viennent Tamouls et Franco-Indiens ; tout cela peut surprendre et décontenancer celui qui revient de l’autre monde du Tamil Nadu, celui des envoûtantes villes-temples.

C’est au 17e siècle que François Martin, appuyé par Colbert, fit de Pondichéry le siège indien de la Compagnie française des Indes. Au début, il ne s’agissait que de huttes de pêcheurs. Plus tard, l’ambitieux gouverneur Dupleix à la tête des Cipayes (troupes indiennes commandées par des Français) entreprit de dominer toute la plaine du Deccan et se lança dans des guerres meurtrières contre les Anglais.

“Dans les rues de Pondichéry, du moins dans les quartiers qui furent créés par les Français, je me croyais d’abord au Mexique. Comme là-bas, les maisons sont basses, carrées : leur toit en terrasse est bordé d’une balustrade de style espagnol et souvent les fenêtres sont défendues par des barreaux de fer bombés”. (André MAUFROID).

Louis XV ne s’intéressait qu’au commerce, et il envoya un émissaire signer la paix en 1754. Dès lors, et jusqu’en 1954, Pondichéry ne s’occupa que de commerce et de négoce pour la France.

En 1954, elle fut rattachée à l’Union indienne. Aujourd’hui Pondichéry se veut le creuset d’une mentalité nouvelle basée sur la réconciliation et la fraternité “l’ashram”.

Route $$$$$ Tranquebar, Comptoir danois $$$$$ Karikal

KARIKAL 1738-1954 (sur la côte Coromandel).

“Karikal, par sa position, est susceptible de devenir un chef-lieu. Les maisons indiennes y sont plus propres et mieux bâties que dans aucun autre endroit et la ville est tirée au cordeau, elle pourrait devenir le grenier de l’Inde.” (Pierre Sonnerat).

Accueil d’une grande gentillesse par sœur Octavie à l’ancien Carmel fondé en 1834 et devenu aujourd’hui collège Saint-Joseph de Cluny.

Arrêt à Tanjore : anciens temples et palais d’un royaume fastueux.

TIRUCHIRAPALLI (TRICHY)

Dans le Tamil-Nadu se dresse Srirangam la plus grande ville-temple (du Tamil-Nadu) qui est aussi un des hauts lieux du vishnouisme du Sud.

Cet immense complexe religieux qui s’étend sur 24 000 m2 a été remanié à plusieurs reprises : édifié par les Chola, il fut agrandi et embelli par les Pandya, puis par les puissants nayaks de Madurai.

Pénétrer dans cette ville-temple où la ferveur religieuse est toujours aussi intense que par le passé revient à faire l’expérience de la coexistence, voire de l’interpénétration la plus étroite entre le profane et le sacré.

Le temple de Ranganatha Swami se compose de sept immenses enceintes enserrant le sanctuaire dans un dédale de couloirs, de sanctuaires annexes où se pressent marchands et badauds, promeneurs et fidèles.

Cette petite ville du Sud du Tamil-Nadu date du xvie siècle, moment où les nayaks de Madurai ordonnèrent sa construction.

Ascension du Rock Fort. Cette énorme forteresse a subi deux importantes reconstructions au XVIe et au xviiie siècle. Il n’en reste plus que quelques vestiges ainsi que deux sanctuaires superbes. De là-haut, splendide panorama sur la ville et plus loin sur les rizières, les bananeraies et l’immense cocoteraie où l’on aperçoit aussi les tours du temple de Srirangam.

Route vers Madurai. J’admire la campagne indienne. D’un seul coup le paysage est devenu vert, tranquille, somptueux. Au loin des tâches de couleur parsèment la campagne. Les femmes sont de véritables apparitions. Une jarre sur la tête, tandis que le soleil, de sa lumière dorée, incendie les mille replis de leurs saris mauves, jaunes, verts ou rouges.

Les hommes guident les charrues dans les champs. “Ils ont l’air de vivre quelques siècles en arrière, ou quelques siècles dans le futur peut-être.”

Ici nous sommes hors du temps.

Une Inde qui aurait échappé au bouillonnant destin du continent moderne. Un îlot de tranquillité où l’on vit encore au rythme de la roue, en regardant la lune, en écoutant les ménéstrels chanter leurs lancinantes complaintes.

Mille visages parés de soieries, mille sourires aux éclats d’argent pour nous guider jusqu’à Madurai notre prochaine étape.

MADURAI

Madurai, Grande cité religieuse. Le temple de Minakshi et le Tirumalay Nayak Palace.

La bénédiction de Shiva explique peut-être l’insolente prospérité de cette ville qui fut l’un des grands centres de commerce de l’Inde il y mille ou deux mille ans, en même temps que la plus ancienne et la plus sainte cité du Tamil Nadu.

Madurai commerce même avec les Grecs et les Romains. Marco Polo, un sacré routard, est passé ici entre 1288 et 1293, il a trouvé l’endroit très agréable.

Le temple Minakshi. Il est le lieu d’une ferveur profonde. En effet, il n’y a peut-être pas un endroit au monde qui puisse lui être comparé, aucune agora, aucun forum n’égale en sons, en foule, en couleurs et en prières l’intensité de vie de vie de cette ville-temple du Sud.

Ville-temple tout autant que ville-sculpture. Côte à côte et presque pêle-mêle des piliers de pierre sculptée, des colonnes de bracelets de verre, des jouets, des poudres de couleurs destinées aux puja s’échelonnent le long des allées dédaliques d’un sanctuaire qui est aussi une immense halle.

Le Mandapa aux Mille Colonnes. (xviie siècle), maintenant transformé en musée, renferme de très beaux bronzes tamouls de l’époque chola, en particulier un majestueux Shiva Nataraja qui se détache sur fond rouge au bout de la nef centrale.

Arrivons à Cochin ville construite sur un groupe d’îles. Bâtie sur un estuaire où la mer d’Oman et les lagons mêlent leurs eaux, cette ville faite d’îlots semble flotter, horizontale sur ces bras de terre hérissés de palmiers.

Le DUTCH PALACE fut en fait construit par les Portugais au milieu du xvie siècle avant de devenir la demeure du gouverneur hollandais, un siècle plus tard. Cette maison renferme de très belles peintures.

La synagogue située à Mattanchéri, quartier juif de Cochin, fut bâtie en 1567-1568. Elle est le témoignage de la vie d’une communauté autrefois importante mais dont les membres ne se comptent maintenant que par quelques centaines à peine. Les Juifs de Cochin se seraient installés en deux temps : au ive siècle la première vague appelée celle des Juifs “Noirs”, serait venue de Babylonie, puis au xve siècle les Juifs d’Espagne en proie aux persécutions se sont implantés et ont formé la communauté dite des “Juifs Blancs”. Depuis la création de l’Etat d’Israël, la communauté juive de Cochin s’est considérablement restreinte.

Nous assisterons à un spectacle de Kathakali.

KOTTAYAM

Route vers → Kottayam, capitale religieuse des Chrétiens du Kérala

Ballade sur les lagunes et canaux à travers les cocoteraies.

MAHE 1725-1954 (sur la côte Malabar).

Route vers → Mahé… éléphants, buffles qui obstruent pendant de longues minutes la route ... c’est folklo ! J’aime, c’est l’Inde !

“Mahé est enfouie sous les arbres, les maisons ont un toit de feuilles sèches et sont éparpillées dans les jardins. Les huttes de terre peintes de blanc ou de bleu autour desquelles s’inclinent les grandes palmes m’ont suggéré à nouveau cette impression de paradis terrestre que j’avais éprouvé dans les bois de Ceylan” (André MAUFROID, “Sous le soleil de l’Inde” 1911)

Accueil au “Cercle des Français” (M.GOPI M.KUMARAN le “Libérateur” de Mahé).

Visite de la résidence de l’Administrateur.

BANGALORE

Quittons notre dernier Comptoir français pour arriver à Bangalore, capitale du Karnataka, située sur un plateau à environ 1000 mètres d’altitude.

Bangalore ne souffre pas de la chaleur accablante qui règne sur le Deccan. C’est au contraire une ville aérée, ponctuée de grands jardins.

Envol pour Goa : ancien comptoir portugais avec ses maisons ocres et ses églises baroques qui rappellent les missions de Saint-François Xavier, tombeau du Saint dans la Basilique du Bon JESUS. GOA fut marqué par deux figures historiques très différentes : l’aventurier colonisateur Alfonso de Albuquerque qui mouilla au début du xvie siècle à cet endroit de la côte Malabar et Saint-François Xavier qui y débarqua en 1542.

Le soleil est déjà levé lorsque, bouclant mon sac, je m’apprête à quitter Bombay : la Porte de l’Inde, notre dernière étape. – Je vais partir... Tout le long de la route qui mène à l’aéroport : les odeurs attachantes qui se mêlent à mille autres parfums différents qui m’attirent, me lient, me retiennent prisonnière. –

L’avion est hélas au rendez-vous, et quand il survola Bombay mon cœur se serra.

Ce voyage fut une réussite, avec beaucoup de soleil et du ciel bleu.