Blue Flower


Interview de Rose Vincent

Par Anne-Marie Legay

 

Le C.I.D.I.F. étant très jeune et n’ayant pas encore eu l’occasion de rendre compte de l’œuvre de Madame Rose Vincent qui a consacré de nombreuses années de sa vie à l’Inde, Anne-Marie Legay et Jacques Weber sont allés lui rendre visite le 13 décembre 1989. Madame Rose Vincent rentrait justement d’un séjour en Inde où elle vient de faire paraître en anglais une histoire des Français en Inde (The French in India. Ed. Popular Prakaspar. Bombay), ouvrage collectif auquel Jacques Weber a collaboré.

L’interview rapportée ici concerne surtout un livre que nous connaissons tous, Le Temps d’un royaume, ou Jeanne Dupleix (Ed. Le Seuil), dont nous ferons paraître ultérieurement le compte-rendu établi par Anne-Marie Legay. En tant qu’historien, Jacques Weber (J.W.) n’interviendra que pour poser une question qui lui tient particulièrement à cœur.

 

Anne-Marie Legay (A.M.L.)

Ainsi que je le dis dans mon compte-rendu sur votre livre, en Provence on distingue deux sortes d’étrangers, ceux du dehors et ceux du dedans. A travers ce roman, on peut dire que vous êtes devenue une vraie Pondichérienne. Peut-on connaître les circonstances qui vous ont conduite à vous intéresser plus particulièrement à Pondichéry ? Pourquoi l’Inde ? Et surtout pourquoi Pondichéry ?

Rose Vincent (R.V.)

J’ai vécu quatre ans en Inde. En tant que Française, pouvais-je faire autrement que de m’intéresser à Pondichéry ?

A.M.L.

Pourtant beaucoup de Français passent en Inde sans voir Pondichéry. Les circuits touristiques l’ignorent même carrément.

R.V.

Cela va changer, me dit-on… J’ai en 1973 et 1980 visité aussi Chandernagor, encore plus isolé. Plus même que par la maison de Dupleix, j’ai été émue par les restes des maisons européennes, une porte, un fronton sculpté, qui luttent contre l’envahissement de la végétation. A Pondichéry, je crois que la plus forte émotion m’est venue du cimetière, où sur les dalles, on lit tant de beaux noms français. Ces hommes et ces femmes, qu’étaient-ils venus chercher à l’autre bout du monde ? La tentation de chercher à le comprendre était trop forte.

A.M.L.

Pourquoi Jeanne Dupleix ? Son premier mari s’appelait Jacques Vincent, et une de ses filles Marie-Rose Vincent. Avez-vous un lien de parenté avec cette famille ?

R.V.

Pas le moindre. Pour moi Rose Vincent est un pseudonyme, et je ne connaissais pas ces détails en commençant mon travail. Rose était un prénom courant au xviiième siècle.

Les recherches sur le passé de Pondichéry conduisent tout naturellement à Jeanne, et sa longue histoire d’amour avec Dupleix m’a paru belle.

A.M.L.

Vous avez très bien expliqué votre démarche dans votre postface que je voudrais citer ici :

“Ce que je voulais faire ici, était-ce si différent, toutes proportions gardées, du travail du naturaliste qui trouve un squelette étrange, le mesure, le complète, se demande comment marchait et mangeait l’animal disparu, finalement il reconstitue la chair, imagine la couleur de la peau et la dimension des oreilles, et finit par nous montrer un diplodocus qu’on croirait sorti du prochain bois”.

Bien sûr, parlant de Jeanne Dupleix, je ne peux m’empêcher d’évoquer le livre de Madame Gaebelé, sa biographe, dans Créole et grande dame.

R.V.

Naturellement je dois beaucoup à Madame Gaebelé qui a fait un gros travail de découverte et d’exploration, et, la première, a donné sa dimension au personnage de Jeanne. Mais son livre comporte des erreurs. Mme Gaebelé, par ailleurs très cultivée, n’avait je crois qu’une connaissance sommaire de l’anglais. Peut-être n’a-t- elle que survolé le Journal d’Ananda Ranga Poullé, qui n’est pas traduit en français ? Elle n’a pas pu travailler sur des documents en anglais.

A.M.L.

Pour avoir une telle connaissance des mœurs créoles, peut-on savoir dans quelles conditions vous avez séjourné à Pondichéry ?

R.V.

J’ai passé quelques jours au consulat de France en 1973. En 1980, une personne appartenant à l’ashram de Sri Aurobindo m’a hébergée pendant huit jours. A Chandernagor, une école indienne m’a offert l’hospitalité grâce à Mr. Kormocar*. J’ai fait de très nombreuses lectures et puis peut-être avais-je acquis une compréhension intuitive du Pays, après plusieurs années de séjour.

A.M.L.

Vous êtes donc devenue Pondichérienne par intuition ! Vous semblez très intéressée par la cause des femmes. Je me souviens avoir lu en 1978 Mohini ou l’Inde des femmes, qui m’a passionnée.

R.V.

C’est un livre qui intéresse toujours ceux qui veulent découvrir l’Inde. Il est même utilisé dans certains cours de civilisation indienne. Mais il concerne plutôt les femmes du Nord. L’héroïne vient du Rajasthan.

A.M.L.

Petite question sur Notre Dame des Anges, car vous parlez beaucoup de l’Eglise qui tient effectivement une très grande place à Pondichéry, mais l’église actuelle n’a été construite qu’en 1855 par mon oncle, Louis Guerre. Il y a donc toujours eu une église Notre Dame des Anges à cet emplacement ?

R.V.

Il y a eu effectivement plusieurs églises de ce nom à cet endroit. Mme Labernardie en parle.

J.W.

Que pensez-vous des travaux d’un historien tel que Martineau, par exemple ?

R.V.

Martineau a laissé une œuvre remarquable. Mais l’historien est bridé par sa fidélité exclusive aux textes. Il ne peut restituer la vie en recomposant des dialogues lors de rencontres entre les hommes, ou l’atmosphère d’une maison ou l’impact d’un paysage. Il exploite des documents froids. Il doit s’en tenir aux faits prouvés. Il ne peut donc rendre la vie.

Le romancier, en revanche, cherche la vraisemblance plus que la vérité littérale et il peut arriver à une connaissance des faits à partir desquels il pourra reconstituer l’atmosphère d’une époque et décrire la vie quotidienne ; les dialogues, même s’ils n’ont pas eu vraiment lieu, peuvent être très proches de la réalité.

A.M.L.

Que pensez-vous de La Bourdonnais ? On sent dans votre livre que vous êtes tout à fait acquise à la cause de Dupleix. Il semblerait que Labourdonnais ait effectivement reçu de l’argent. Cependant, je rentre de l’lle Maurice et de la Réunion. Là-bas, La Bourdonnais est célébré comme un héros.

R.V.

J’ai été passionnée par la querelle Dupleix - La Bourdonnais. En fait, il s’agit d’opposition entre deux tempéraments. La Bourdonnais est un militaire, Dupleix est un civil et tandis que Dupleix pense à faire du commerce, La Bourdonnais pense plutôt rapine, à la mode de son temps. Dupleix est plus proche de la mentalité d’aujourd’hui.

J.W.

Votre livre est vraiment très complet car vous ne manquez pas de parler de la grande importance des jésuites et des capucins sans oublier la mise en place par Dupleix du commerce d’Inde en Inde. Il est par ailleurs frappant de constater que le racisme ne semble pas exister au xviiième siècle.

R.V.

Le xviiième siècle a été beaucoup moins raciste que le XIXème au cours duquel s’est développée la mentalité coloniale. Gourouvappa le Tamoul et Jeanne la métisse sont très bien reçus à la cour, à condition toutefois d’être catholiques d’où la conversion de Gourouvappa lors de sa venue en France. A l’époque, l’intolérance est religieuse, intolérance que l’on retrouve également dans l’antagonisme qui oppose Jeanne Dupleix et Ananda Ranga Poullé. Encore s’agit-il surtout entre eux d’une lutte d’influence, et bien sûr, là, Jeanne a la place de choix auprès de Dupleix, ce qui explique aussi la haine d’Ananda Ranga Poullê contre elle.

 



* Mr. Kormokar, professeur de français et historien.