Blue Flower


AU MOMENT DE L’ADIEU

par Luc SANDJIVY

 

Il est des êtres dont la mémoire résonne fortement dans l’esprit de leur époque,

Et dans le cœur de ceux qui les ont approchés.

Pour toutes celles et tous ceux qui ont connu mon père,

La douleur qu’ils éprouvent aujourd’hui de son absence

Est à la mesure de sa chaleur et son humanité.

Ce n’est que récemment que j’ai commencé à forger de lui

Une image plus globale que l’assemblage des facettes

De son être si secret, qu’il aimait montrer différent à chacun,

Mais toujours porteur de la même lumière.

Je retiendrai de lui son ascendance tamoule,

Imprégnée de ce morceau de France en terre indienne,

Sa naissance et son enfance cambodgienne,

Sa jeunesse viètnamienne avant sa venue en France,

Dans cette métropole où il devait témoigner

D’un pays peu visité mais profondément vécu, l’Inde.

De son héritage indien il avait acquis

La puissante certitude de l’essence spirituelle de l’être,

La vision asiatique d’un temps non linéaire,

L’aspiration et la confiance dans l’acte juste.

Sa culture française était vaste et précise,

Servie par une intelligence vive,

Une volonté sans faille et une honnêteté sincère

Qui ne l’ont jamais quitté.

Elle devait faire de lui un de ces jeunes hommes

A l’esprit sain dans un corps sain,

Qui collectionnait simultanément les prix d’excellence

Et les médailles sportives sur les pistes d’athlétisme,

Imbu de lectures venues d’un monde qui lui parlait,

De Liberté, d’Egalité et de Fraternité,

D’un monde qu’il avait déjà idéalisé en écoutant son père

Lui parler d’un pays où les hommes sont frères

Jusqu’au fond des tranchées.

Son arrivée en France en 1949 pour y poursuivre ses études d’ingénieur

Révèle à l’époque un sens aigu du mouvement de l’Histoire.

Et de l’évolution nécessaire des mentalités.

En choisissant d’y demeurer il réalisait ses rêves en épousant celle

Qui devait l’aimer et l’accompagner à chaque instant,

La mère de ses enfants qui étaient sa fierté,

La confidente de ses angoisses et de ses faiblesses,

La gardienne de son orthodoxie.

Son intégration progressive dans la société de son temps,

A d’abord pris l’allure de la lutte militante,

Pour la reconnaissance de l’Homme

Au delà des apparences raciales et des a priori de classe.

Il puisait son énergie dans les valeurs traditionnelles

Du Travail et de la Famille,

Qu’il savait adapter aux nécessités du présent,

Et qu’il avait associées à sa vision de l’avenir.

Il n’y avait pas chez lui de différence entre ce qu’il croyait et ce qu’il faisait,

Son idéal de Justice s’incarnait dans une hospitalité sans limite,

Qu’il avait élargie au dehors de sa propre famille,

A tous ceux qui le suivaient sur cette vague de l’Histoire.

L’âge lui a apporté la réussite,

Dans son travail où ses qualités d’homme et de négociateur

Lui ont ouvert les portes d’une reconnaissance européenne,

Dans sa famille où il aimait entendre et voir

Ses enfants rassemblés et porteurs de cette même espérance,

Dans une société féconde et multiraciale.

Sa foi profonde dans l’humanité le guidait,

Et le montrait humaniste,

Elle l’aidait aussi à dépasser l’ambiguité pesante

D’une pensée blanche dans un corps noir,

A oublier la solitude de l’éternel étranger.

Ainsi la mort certainement nous l’enlève trop tôt,

Lui garde son image intacte de la maladie qui l’assiégeait,

Le délivre de son vêtement qu’il su porter avec beauté et dignité,

Et nous laisse forts de son exemple et de son témoignage.

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