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“L’Inde. Libéralisation et enjeux sociaux”

Table ronde

Jeudi 1er février 1990

 

Compte rendu par Claude Marius

 

Le jeudi 1er février a eu lieu au Centre d’Etudes Historiques et Juridiques de l’Université de Paris I une table ronde organisée par l’I.E.D.E.S* sur le thème “L’Inde. Libéralisation et enjeux sociaux”, à l’occasion de la sortie d’un numéro spécial de la revue Tiers Monde,** consacré à ce sujet. Présidée par G. Etienne, un des plus grands spécialistes de l’Asie, cette table ronde a réuni la plupart de ceux qui avaient publié un article dans ce numéro. Les auteurs ne proposent pas un bilan complet du développement indien dans ses dimensions économiques et sociales et leur choix s’est porté sur une question à laquelle se trouve confrontée la réalité socio-économique indienne au cours des dix dernières années  : la libéralisation économique. En Inde même, les controverses qui accompagnent les réformes fondant la nouvelle politique économique montrent que l’unanimité est loin d’être acquise entre les divers intérêts qui pèsent dans l’élaboration des projets gouvernementaux.

J.J. Boillot, auteur de “Libéralisation sous contraintes : dette publique, dette extérieure”, nous a expliqué que la libéralisation, censée alléger les contraintes bureaucratiques, dynamiser l’initiative privée, améliorer les performances indiennes de productivité et de compétitivité n’est pas une panacée car elle comporte sa propre logique qui peut être, elle aussi, contraignante en termes de grands équilibres et de financement de la croissance. Le risque est donc celui d’une fuite en avant dans l’endettement comme au Brésil, ce qui a été jusqu’à présent évité par les autorités indiennes.

Isabelle Rabié, auteur de « Libéralisation réglementée et ouverture mesurée », après nous avoir fait une description un peu aride des mesures de libéralisation, nous a démontré que ni le secteur privé ni les relations avec l’extérieur ne sont encore dégagées de toute tutelle.

L’Inde ne participe pas aux règles du jeu et de concurrence définies au niveau mondial et c’est essentiellement le marché intérieur qui a été libéralisé.

Bernadette Madeuf (“Les limites de l’indépendance technologique”) a montré à quel point ouverture et libéralisation peuvent induire une dépendance technologique accrue. Aussi dans les domaines industriel et technologique paraissent être atteints sinon les limites de la libéralisation du moins ses paradoxes.

Gilbert Etienne a souligné que l’Inde est loin d’être le royaume du mysticisme auquel rêvent tant d’Occidentaux. Rien dans l’hindouisme ne s’oppose à l’enrichissement des personnes, qui se fait d’ailleurs facilement ostentatoire. Quant au système des castes, il n’est en rien cette organisation sociale cloisonnée et rigide présentée généralement en Occident. L’Inde est une véritable démocratie construite sur le modèle occidental par une élite bourgeoise éduquée en Angleterre et la capacité de la population indienne de décider de son devenir dans un système pluraliste semble offrir les conditions nécessaires au développement d’une économie libérale valorisant la réussite et l’initiative privée ; et comme l’a montré Philippe Cadene (“Le développement de la petite industrie”), les entrepreneurs sont nombreux, dynamiques et inventifs dans l’Inde urbaine ou rurale des années 80.

Mais cette médaille a son revers et les couches sociales moyennes éduquées et avides de consommation peuvent devenir les pires ennemis de cette politique si celle-ci, après quelques années, déçoit cruellement le plus grand nombre. La libéralisation peut aussi se trouver contestée par les ouvriers en dépit de l’extrême multiplicité des situations et de l’émiettement de leurs forces. L’opposition peut aussi venir de certaines fractions de travailleurs appartenant aux secteurs les plus protégés du salariat. Tout cela peut conduire à des changements que la plupart des auteurs avaient pressentis fin 88.

Le taux de croissance qui devait se situer autour de 7% a été ramené à 4% par V.P. Singh. Dans le mouvement de libéralisation, tous les jeux ne sont pas encore faits. Un exemple aussi pour les pays de l’Est.

 



* Institut d’Etudes pour le Développement Economique et Social

** Revue Tiers Monde. Tome XXX, n° 119. 106 F.