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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 18)

 

 

 

Auroville de 1968 à nos jours : le parcours d’une utopie

Par Juliette Delqueux

 

 

Auroville est une ville « idéale » située au Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde, sur la côte du Coromandel, à dix kilomètres de l’ancien comptoir français de Pondichéry et à 120 kilomètres de Madras. Cette expérience fut lancée en 1968 par Mirra Alfassa, une Française qui avait pour objectif de fonder une cité universelle, sans nationalité, ni loi, ni religion où tous les hommes de bonne volonté pourraient habiter. A la manière d’autres villes utopiques du monde entier telle que Christiania au Danemark, cette ville marginale se développe peu à peu et a fêté cette année le 28 février dernier son quarantième anniversaire. Elle compte actuellement 2007 Auroviliens de 41 nationalités différentes. La « ville de l’aurore » se trouve sur un plateau à cinquante mètres au dessus du niveau de la mer. Certaines communautés vivent en bord de mer, mais la ville se situe essentiellement en retrait, dans les terres, ce qui lui évita notamment d’être dévastée par le tsunami de l’année 2004.[1]

 

 

La Mère, fondatrice d’Auroville

Mirra Alfassa est née à Paris en février 1878 dans une famille aisée, sa mère était égyptienne et son père d’origine turque. Artiste, elle travailla à l’académie Julian à Paris, au milieu des artistes impressionnistes parmi lesquels elle rencontra son premier mari, Henri Morisset en 1897. Après son divorce en 1908, elle se remaria en 1911 avec Paul Antoine Richard, un homme politique, dont les ambitions menèrent le couple à Pondichéry en 1914. C’est au cours de ce séjour qu’elle rencontra Aurobindo Ghose, Bengali, révolutionnaire engagé contre l’occupation britannique de l’Inde et qui fut emprisonné par les Anglais pour ses actions terroristes. Il se réfugia après sa libération en 1910 à Pondichéry, alors territoire français. Lors de leur séjour, les époux Richard commencèrent la rédaction d’une revue philosophique, l’Arya, en collaboration avec Sri Aurobindo, mais cette expérience s’arrêta lors du départ du couple au début de la Première Guerre mondiale.

Mirra Alfassa était déjà habitée par des aspirations philosophiques et des expériences occultes avant sa rencontre avec le philosophe, et elle décida de le rejoindre afin de poursuivre ses recherches spirituelles à ses côtés. « Dès que j’ai vu Sri Aurobindo, » disait-elle, « j’ai su que c’était lui qui était venu faire le travail sur terre et que c’était avec lui que je devais travailler. »[2]  C’est en 1920 qu’elle décida de revenir à ses côtés et de devenir sa compagne spirituelle. Elle ne quitta plus jamais Pondichéry, où elle travailla avec Sri Aurobindo pendant trente ans. Dès le début de leur collaboration,  ils sentirent tous deux le lien qui les unissait. Ils se définirent comme les deux parties d’un dieu unique, Mirra Alfassa en constituait la partie féminine, la Shakti : elle était la Mère universelle et reçut donc de Sri Aurobindo le nom de « Mère ».[3]

Le philosophe vivait alors à Pondichéry avec ses compagnons les plus proches : la plupart étaient des Bengalis l’ayant suivi dans sa retraite. La relation qui liait la Mère et Sri Aurobindo provoqua l’incompréhension des disciples, mais, malgré les réticences et l’hostilité à son égard, la Mère réussit à s’affirmer au sein de ce cercle et instaura un nouvel ordre. Elle souhaita présenter Sri Aurobindo en tant que gourou et maître à respecter. Le changement ne fut pas facilement accepté, mais cette évolution progressive marqua un tournant et l’avènement d’un groupe organisé, une communauté spirituelle : l’ashram Sri Aurobindo. Le philosophe se retira dans sa chambre en 1926 pour se consacrer pleinement au yoga supramental. Il confia la responsabilité des disciples à sa compagne, et à sa mort en 1950, c’est elle qui poursuivit son travail.

La volonté de la part de cette femme de fonder une communauté apparut bien avant Auroville. Elle s’interrogeait sur la nécessité de créer une communauté et de travailler avec les autres. C’était en effet un des points de son programme : « Collectivement, fonder la société idéale dans le lieu propice à l’éclosion de la nouvelle race, celle des « Fils de Dieu ». »[4] Après sa rencontre avec Sri Aurobindo, elle avait eu la volonté de créer une nouvelle société, l’idée nouvelle. « Certes la nouvelle société créée par Mirra devait être de courte durée, [...], mais elle n’en était pas moins une sorte de galop d’essai significatif qui devait aboutir par le suite à l’Ashram Sri Aurobindo et à Auroville. »[5] La Mère parlait déjà pour l’ashram de l’idée de créer un noyau de personnes, une petite communauté qui puisse devenir un embryon de développement de la pensée nouvelle. La tâche à accomplir consistait à bâtir un monde en miniature, représentatif et symbolique du monde dans son ensemble. Cependant, l’aspiration de la Mère à fonder cette microsociété « divine » ne s’accomplit réellement que dans les années 1960, lorsqu’elle décida de bâtir une ville nouvelle qui puisse accueillir les serviteurs de la conscience divine.

 

 

Un idéal d’unité humaine

La fondation d’Auroville repose donc sur une aspiration philosophique, la volonté de mettre en place un centre pour la pratique d’un nouveau yoga. La recherche spirituelle de la Mère et de Sri Aurobindo s’éloigne des autres expériences qui visaient à atteindre le divin par une élévation de soi. Eux pensaient qu’il était nécessaire de le chercher au plus profond de son corps, dans le grouillement des cellules, c’est pourquoi leur descente dans la matière porte le nom de « yoga des cellules ». Il consiste à faire entrer le divin dans le corps, d’enrouler ses cellules dans un mantra divin afin de permettre la transformation de l’homme et le passage à une nouvelle espèce, une espèce divine.

Auroville est donc une plateforme de recherche et de transformation, elle fut conçue afin de réaliser cette unité humaine. Les Auroviliens sont les « hommes du futur » dans le sens où ils sont les pionniers de cette aventure : ils ont pour tâche de travailler à la réalisation de l’unité. Le yoga de la Mère avait été un travail personnel, mais elle devait penser à la manière de réaliser l’unité humaine et de permettre la transformation de l’homme dans la vie quotidienne des Auroviliens. Elle donna une charte à Auroville afin de régir la vie de la cité, mais ce texte donna beaucoup de liberté et la possibilité à chacun d’interpréter et de vivre l’utopie à sa manière, de suivre son propre chemin dans l’aventure d’Auroville. Voici les quatre points établis par la charte :

 

1. Auroville n’appartient à personne en particulier. Auroville appartient à toute l’humanité dans son ensemble. Mais pour séjourner à Auroville, il faut être le serviteur volontaire de la Conscience Divine.

2. Auroville sera le lieu de l’éducation perpétuelle, du progrès constant, et d’une jeunesse qui ne vieillit point.

3. Auroville veut être le pont entre le passé et l’avenir. Profitant de toutes les découvertes extérieures et intérieures, elle veut hardiment s’élancer vers les réalisations futures.

4. Auroville sera le lieu des recherches matérielles et spirituelles pour donner un corps vivant à une unité humaine concrète.

 

                                                         La Mère, 28 février 1968

 

 

 

 

Une ville utopique aux allures futuristes

Le plateau où fut fondée la ville était un désert de latérite, une terre rouge brûlée par le soleil et ravinée par les moussons. De profonds canyons étaient taillés dans le plateau. Sur ce lieu vierge, où les rêves les plus fous semblaient pouvoir prendre forme, des projets audacieux furent conçus. Les visées de l’architecte français Roger Anger, chargé de concevoir la cité, témoignent de l’ambition des fondateurs : une ville futuriste de 50 000 habitants, une macrostructure dessinant une galaxie, une cité baignée de végétation tropicale et entourée de canaux... Dans cette recherche de ville idéale au service de l’unité humaine, l’architecte avait même imaginé des tapis roulants afin que les piétons puissent rejoindre les points névralgiques de la cité le plus rapidement possible. Le projet était bel et bien utopique, mais le financement était possible, la création d’Auroville était prévue comme une sorte d’élargissement de l’ashram de Pondichéry, centre spirituel riche et florissant dont la réussite ne pouvait que porter chance à cette nouvelle idée. Des terres furent achetées par la Société Sri Aurobindo, l’organisation financière de l’ashram, et la Mère reçut l’accord et le soutien du gouvernement d’Indira Gandhi. L’Unesco apporta également son soutien au projet et participa à l’organisation de la cérémonie d’inauguration de la ville. Le 28 février 1968, des représentants des 23 Etats indiens et des 124 pays membres de l’Unesco étaient présents, plus de cinq mille personnes assistèrent à la cérémonie. Des poignées de terre des différents pays furent apportées et déposées dans une urne de marbre au centre de l’amphithéâtre de la cité.

 

 

L’aventure commence

Après l’inauguration de la ville, chacun repartit, laissant le désert rouge aux mains des quatorze premiers Auroviliens prêts à participer activement à l’expérience intense d’Auroville. De nouveaux arrivants ne tardèrent pas à se joindre à eux, notamment des ashramites, mais l’accroissement de la population ne fut pas aussi rapide que prévu.[6] En 1976, Auroville comprenait moins de cent personnes réparties sur une trentaine de kilomètres carrés. « Trois personnes au km2, c’était peu pour la ville du futur ! »[7] Parmi les pionniers, nombreux furent les soixante-huitards à la recherche d’une vie différente.[8]

 

Pour ces pionniers, une aventure extraordinaire commença, celle de faire revivre un désert au nom de grands idéaux. Il n’y avait en 1968 que trois arbres, trois banyans, dont l’un marqua le centre géographique de la ville. Chaque Aurovilien qui s’installait commençait par le travail de reboisement et s’attachait à faire renaître la végétation, à faire revenir l’ombre, il « prenait un bout de cette immensité et sans lever le nez pour ne pas être désespéré par l’ampleur de la tâche, s’acharnait à retenir la terre, à faire jaillir l’eau, à refertiliser son bout de sol, à y planter des légumes, des arbres fruitiers, des fleurs, et des arbres. »[9] Des moyens furent trouvés pour contrôler les pluies de mousson, afin qu’elles ne balaient pas de nouveau la terre, et que l’eau puisse être gardée pour l’arrosage.[10] Les premières pépinières commencèrent dans les communautés de Succès et Kottakarai, et, en 1970, grâce aux aides et aux dons, le reboisement à grande échelle commença. Dans les dix années suivantes, plus d’un million d’arbres furent plantés, notamment de nombreux arbres fruitiers et exotiques comme l’Acacia qui s’adapte si bien qu’il étouffe maintenant d’autres plantations. De nombreuses espèces d’oiseaux et d’animaux revinrent, accélérant alors la dissémination de graines et l’enrichissement de l’environnement.[11] En 1982, impressionné par le succès du projet de reforestation, le département de l’Environnement du gouvernement indien offrit à Auroville onze lakhs de roupies, c’est-à-dire 100 000 euros environ sur cinq ans, pour planter des arbres et étudier les meilleures façons de reboiser. On envisage donc alors d’étendre les méthodes appliquées avec succès à Auroville au Tamil Nadu et à d’autres Etats de l’Union indienne qui souffrent de la déforestation. Ce fut le début d’une nouvelle orientation pour les « greenworkers » d’Auroville, la possibilité d’offrir quelque chose de précieux en dehors des propres limites de leur ville.[12]  Un Aurovilien, Jean Larroquette, rapporte son expérience après son installation dans la « ville de l’aurore » en février 1976 avec sa femme et son fils : son beau roman Auroville, Un aller simple ? permet de comprendre l’élan d’espoir des premiers volontaires, leur volonté de puiser au fond de la force spirituelle pour travailler à l’avènement d’une ville rêvée pour laquelle ils étaient prêts à tout quitter et tout vendre pour financer ce projet.

 

 

Une « naissance aux forceps »

Le parcours d’Auroville fut tumultueux. La ville se développa au fur et à mesure, en fonction des arrivées et des ressources financières, mais elle s’éloigna considérablement de l’idéal d’origine. Auroville n’est pas véritablement une ville, mais un ensemble de hameaux dispersés dans la végétation. L’écart entre les idéaux d’origine et les réalisations actuelles a plusieurs raisons. La disparition de la Mère, inspiratrice et fondatrice de ce « laboratoire », suscita des doutes sur la pérennité du projet et mit un terme aux espoirs d’une cité à forte concentration urbaine. Sa disparition provoqua un grand choc chez nombre de ses disciples qui la croyaient immortelle, accentua la difficulté de vivre quotidiennement l’utopie et confronta les Auroviliens à de nouvelles difficultés face à la Société Sri Aurobindo.

Un ashramite indien, Navajata, remplaça la Mère à la tête de cette société et les Auroviliens accusèrent peu à peu l’ashram de vouloir mettre la main sur la cité universelle. Un long conflit éclata entre les deux camps, émaillé d’affrontements violents : les agents de la Société allèrent jusqu’à payer des villageois indiens pour agresser les Auroviliens, détruire leurs installations, mettre le feu aux huttes... Certains Auroviliens furent emprisonnés. La Société arrêta de financer Auroville, dont les projets n’aboutirent pas faute d’argent ; les Auroviliens vécurent des années de pénurie, notamment pendant les moments de tension les plus forts, de 1976 à 1980. Le conflit ne trouvant pas d’issue, le gouvernement indien s’immisça dans cette affaire, dont furent saisies les plus hautes instances de la justice indienne. En 1980, le gouvernement fit un premier pas pour aider Auroville : l’« Auroville Emergency Provisions Act » permit à la cité de se placer sous la protection de l’Etat indien et marqua la rupture avec l’ashram.[13] L’ashram refusa cependant cette décision et mit en cause sa validité. Son argumentation reposait sur la vocation religieuse d’Auroville, domaine dans lequel le gouvernement ne pouvait s’immiscer.[14] En 1982, le procès fut ouvert devant la Cour Suprême de Delhi. Le 23 février 1982, la Société Sri Aurobindo perdit le procès et Auroville fut reconnue indépendante de l’ashram, mais cette reconnaissance s’accompagnait du contrôle du gouvernement central sur la ville du futur. Un secrétaire indien fut placé à la tête d’Auroville et chargé de contrôler sa gestion. Un conseil consultatif international fut également mis en place afin d’informer le gouvernement des actions entreprises à Auroville. En échange, des compensations furent offertes aux habitants et un statut particulier fut accordé à la cité. Les Auroviliens ne payent pas d’impôts, mais versent une contribution à leur communauté, ils bénéficient par ailleurs d’un visa spécial afin de pouvoir résider dans la cité universelle.



[1] Illustration 1 : le Matrimandir et l’amphithéâtre d’Auroville

[2] Exposition sur le projet d’Auroville, La Mère et Sri Aurobindo, centre des visiteurs d’Auroville

[3] Georges Van Vrekhem, La Mère une biographie : du Paris des impressionnistes à Auroville, Paris, La voix de l’Inde, Les belles Lettres, 2007, p.172

[4] Ibid, p. 162

[5] Ibid. p.259

[6] Illustation 2 : Les Auroviliens arrivant sur le site : un plateau désertique

[7] Jean Larroquette, Auroville, un aller simple ?, Paris, La Route des Indes,          Monéditeur.com, 2007, p.81

[8] Vladimir Vasak, Fred Bak et A. Perrin, « Auroville : écolos avant l’heure », Arte reportage, 1er mars 2008

[9] Jean Larroquette, Auroville, op. cit., p. 235

[10] Des digues de terres furent édifiées, mais certaines erreurs valurent aux Auroviliens de voir leurs barrages cassés par la pression de l’eau. En 1978, une digue fut emportée et balaya de jeunes arbres. Les barrages furent alors systématiquement construits en commençant par les hauteurs du territoire, les Auroviliens tinrent compte de la ligne de partage des eaux et suivirent la topographie du sol. 
 http://www.auroville.org/environment/env_introduction.htm Environmental work.

[11] ibid

[12] ibid

[13] David Zurmely, « Un rapport complexe à l’argent…», Voyages, 2 juillet 2003

    http://www.strasmag.com/voyages/auroville_04.htm

[14] « In 1980, responding to requests from the residents, the Government of India passed the Auroville Emergency Provisions Act, whereby the management of all assets and undertakings relatable to Auroville were, for a limited period of time, vested in the Government of India. The Sri Aurobindo Society subsequently challenged the constitutional validity of the Act, on the main ground that Auroville was a religious denomination and that the Government had violated the Indian Constitution by passing the Act. In November 1982 the Constitution Bench of the Supreme Court of India judged that Auroville did not constitute a religious denomination, and that the teachings of Sri Aurobindo only represent his philosophy and not a religion. The validity of the Act was upheld. »

    http://www.auroville.org/organisation/org_gov_india.htm