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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 25)

  Le développement et les réussites de la cité[1]

Malgré les difficultés, Auroville se développa suivant son plan directeur. La ville est constituée de quatre secteurs : résidentiel, culturel, international et industriel. Une ceinture verte l’entoure, tandis qu’au centre des secteurs se trouve l’aire de paix où fut édifié le Matrimandir. Le temple de la Mère est le ciment de cette unité humaine tant espérée, le lien qui unit symboliquement tous les volontaires en quête d’un autre quotidien, et bien ce soit un véritable gouffre financier, cet ouvrage considérable fut réalisé dès les débuts d’Auroville.

A partir des années 1980, les activités économiques se développèrent, des entreprises fleurirent et l’on peut parler aujourd’hui à Auroville de réussite économique. D’importantes sociétés exportent dans le monde entier. La fabrique d’encens Maroma exporte aujourd’hui dans plus de 25 pays des produits de haute qualité. Elle a réalisé cette année deux millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 85% à l’exportation. Son directeur, Paul Plinthon, vient même d’ouvrir une succursale aux Etats-Unis. Grâce à ces revenus conséquents, Maroma assure une grande partie du maintien des Auroviliens et des villageois aux alentours : elle apporte environ 700 000 Roupies par mois (13 000 euros), soit près de 50% des contributions des unités commerciales d’Auroville.[2] Les entreprises d’Auroville sont obligées de verser 33% de leurs bénéfices à la caisse commune afin de participer au financement des projets et à payer la « maintenance », le salaire de ceux qui travaillent au service de la ville. Auroville bénéficie également de dons internationaux transitant le plus souvent par les organisations Auroville International présentes dans vingt-trois pays.

Une autre réussite pour la ville du futur : l’écologie. Reboisement, agriculture raisonnée, traitement de l’eau, utilisation de nouvelles énergies.... Les Auroviliens, considérés au début comme de doux rêveurs, s’avèrent maintenant des pionniers du développement durable et leur travail au niveau environnemental est reconnu en Inde et dans le monde.[3] Le désert de latérite a été transformé en jungle magnifique. Les greenworkers d’Auroville vont travailler sur le territoire indien, partager leurs expériences et aider à de nouveaux reboisements. Ces projets concernent la communauté tibétaine du Karnataka et la tribu d’Irula près de Chinglepet au Tamil Nadu. Un autre projet a été mis en place dans les montagnes Palani afin de reboiser de larges zones près de Dindigul et Kodaikanal.[4] « De plus, Auroville coordonne actuellement un projet d’une importance exceptionnelle : il s’agit de draguer et de rénover l’ensemble des lacs artificiels qui se trouvent dans les villages (ils sont communément appelés tanks dans la région). Cela améliorera de façon considérable leur capacité de rétention d’eau, et aidera à stabiliser les nappes d’eau. Auroville travaille aussi à sensibiliser les populations locales aux dangers de la pénétration de l’eau salée dans les zones costales voisines, causée par le pompage excessif des eaux de surface. Auroville coopère avec les autorités indiennes pour établir l’emplacement de puits dans la région et pour trouver les moyens de réduire le soutirage de l’eau. »[5]

Concernant l’écologie, plusieurs unités de recherches se sont spécialisées à Auroville dans le développement et l’utilisation de nouvelles sources d’énergies : les Auroviliens veulent être à la pointe du progrès et ils sont actifs dans la recherche et l’utilisation des énergies renouvelables.[6] Aureka a construit trente moulins à vent depuis 1984 afin de pomper l’eau des nappes phréatiques d’Auroville. L’entreprise Aurore est spécialisée dans l’énergie solaire et la fabrication de panneaux solaires. L’énergie solaire est utilisée également pour la cuisine commune d’Auroville.[7] Une trentaine d’éoliennes ont été installées à Auroville et une centrale électrique solaire assure une partie de l’approvisionnement énergétique.[8] Une des installations étonnantes est l’héliostat placé au sommet du Matrimandir. Ce dispositif suit le soleil et projette ses rayons sur le globe de cristal de la chambre intérieure : il assure ainsi l’éclairage du centre de méditation.[9]

L’agriculture à Auroville est également écologique, elle se veut biologique ou raisonnée. Des techniques modernes sont utilisées dans les domaines de l’agriculture et de l’agroforesterie.[10] Le centre d’Anadana produit des semences à l’ancienne, qui, après avoir été vendues et utilisées, peuvent être reproduites par les fermiers. Un conservatoire de graines a été créé à Auroville. Ces pratiques sont en totale contradiction avec l’agriculture moderne actuelle.[11] Auroville travaille aussi au traitement de l’eau et à sa dynamisation.[12] Créée en 1995 à Auroville, la société Aqua Dyn travaille à la qualité de l’eau et propose des filtres et des bio-dynamiseurs basés sur les recherches de Marcel Violet. Auroville poursuit également des recherches intéressantes sur la spiruline, une algue qui sert de complément alimentaire et dont les propriétés permettraient de résoudre des problèmes de sous-nutrition ou de malnutrition dans le monde. « En définitive, même si Auroville n’est pas encore tout à fait une écoville à proprement parler, elle s’en rapproche toujours plus. C’est un bon exemple en matière de gestion de l’eau et de la végétation. Elle a su transformer un lieu aride en un endroit de repos agréable à vivre pour l’homme par l’utilisation de techniques non polluantes et simples. »[13] Auroville connaît donc certains succès et se retrouve même à certains égards victime de ses réussites. La ville se protège de son succès touristique et surtout de l’expansion urbaine qui se dirige en effet à grands pas vers les terres restaurées du plateau qui n’ont pas encore été achetées faute d’argent et qui attirent considérablement les promoteurs immobiliers.

 

Une utopie à la dérive

Les idéaux sont beaux et les recherches intéressantes, mais Auroville évolue en fonction des hommes qui la constituent et des obstacles qu’elle rencontre et cette communauté libre connaît selon certains de graves dérives sectaires. Les accusations de néocolonialisme, de racisme, de multinationale déguisée exploitant la main-d’œuvre peu chère disponible en Inde... pleuvent sur Auroville. Le gourou disparu en 1973 a laissé l’utopie face à la réalité et à la matérialité des choses : une charte peu précise et idéaliste n’explique pas dans quelle direction aller et les détracteurs d’Auroville accusent les habitants d’avoir détourné le projet de ses idéaux et d’être tombés dans des erreurs flagrantes. La réalisation du  centre spirituel d’Auroville par exemple, gigantesque sphère dont l’extérieur est constitué de disques recouverts d’or, a scandalisé l’opinion publique pendant les longues années de construction : comment une ville qui se dit utopique peut dépenser tant d’argent dans la réalisation d’un édifice alors que la misère de l’Inde est criante au sein même des terres d’Auroville. Les Auroviliens en faible nombre étant incapables de réaliser seuls la construction, l’édifice gigantesque fut l’œuvre d’ouvriers tamouls, employés sur le chantier pour un faible salaire. Encore aujourd’hui, l’emploi des Tamouls dans les entreprises, dans la cité et même dans les foyers auroviliens pose problème. Une ville idéale fondée sur des principes d’autogestion peut-elle employer autant d’autochtones aussi mal payés ? Alors que la cité dépasse péniblement le cap des 2000 habitants, elle emploie plus de 5000 Tamouls. Ainsi, là où certains voient Auroville comme une manne bénéfique pour la région, d’autres condamnent le côté néocolonialiste de cette organisation qui profite d’une main-d’œuvre bon marché. Auroville est qualifiée de « multinationale déguisée ». Elle souhaite d’ailleurs délocaliser ses entreprises afin de limiter la présence de non-auroviliens dans le périmètre de la ville, mais cette solution scandaleuse n’est pas à la hauteur de ses idéaux.

Des paradoxes existent également dans le fonctionnement intérieur de la cité. Dorénavant assujettie aux lois indiennes, Auroville « risque moins d’être victime d’agissements douteux »[14]. Néanmoins, des scandales éclatent encore de temps à autre dans la ville du futur. Loin d’être un pôle chaleureux qui permette la rencontre et le partage de principes de vie, Auroville est refermée sur elle-même et semble inaccessible. « Babas cool aisés venus se perdre (ou se trouver, c’est selon) quelque part en Inde, les Auroviliens vivent entre eux, et leurs maisons, dissimulées dans un immense parc luxuriant à quelques kilomètres de la mer, ne sont guère ouvertes aux étrangers et aux curieux. »[15] Ainsi, les détracteurs d’Auroville accusent les habitants de profiter d’un cadre de vie plaisant sans avoir de réelles convictions. La cité est qualifiée de « club med spiritualisé » pour riches Blancs. Cette accusation est bien la plus grave pour une ville qui se voulait être le laboratoire du futur et du changement. Autant de réalités qui jurent avec les idéaux d’unité et d’égalité humaine.

Bien que le projet attire et connaisse chaque année l’arrivée d’une vingtaine de nouveaux volontaires, les Newcomers, le projet est loin d’avoir atteint ses objectifs et semble s’être dénaturé au fil des années en s’éloignant des idées d’origine. Quelques mois après la mort de son architecte, survenue en en janvier 2008, Auroville ne semble pas être en mesure de rester fidèle à sa conception originelle. Une concentration urbaine telle que prévue à l’origine, dans un coin de l’Inde où le manque d’eau se fait déjà sentir, n’est aujourd’hui plus imaginable. La réalisation d’un idéal est toujours une tâche difficile certes, mais tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’élever l’homme et de réaliser l’unité humaine. Auroville est-elle sur la voie de la réalisation de l’utopie ou reste-t-elle une « jungle énigmatique »[16] qui risque de s’éloigner toujours davantage de sa philosophie, attirant en Inde une poignée d’illuminés ou de riches Occidentaux souhaitant profiter d’un cadre de vie plaisant et d’une main-d’œuvre moins chère ?

 

 

 

La réalité d’Auroville réside sans doute dans la nuance

Alors que ses partisans et ses détracteurs tombent souvent dans l’excès, tout bilan sur Auroville, quarante ans après sa fondation, doit reposer sur la confrontation des sources et un sens certain de la nuance et de l’équilibre. Expérience complexe, Auroville n’est ni une secte infâme, ni un paradis pour des hommes et des femmes en mal d’idéaux. Elle est à la fois un camp de vacances pour quelques riches oisifs et un haut lieu de spiritualité pour d’autres en quête d’idéal. C’est sans doute en raison de cette ambivalence, qu’il y a autant d’avis sur Auroville que d’Auroviliens et de voyageurs. La vérité est à mi-chemin des images les plus véhiculées : « Auroville n’est ni une affreuse secte ni une formidable cité de progrès. C’est un lieu assez unique, porteur d’un grand projet qui n’a ni totalement réussi ni échoué... ça continue mais sans donner le sentiment de réellement progresser. Il y a du bon et du mauvais comme partout. »[17]

 

Cette expérience continue d’interpeller, d’intriguer ou de scandaliser. Elle reste un phénomène en marge des sociétés actuelles, mais suscite sans aucun doute un intérêt croissant au niveau international.  Auroville attire notamment des entrepreneurs étrangers à la recherche de conseils ou d’appuis. Des considérations spirituelles y conduisent des gens de toutes sortes, du simple voyageur au pèlerin le plus fervent. L’aspiration philosophique qui était à la base de la création d’Auroville demeure encore aujourd’hui, ce qui la différencie des autres villes utopiques du monde entier. Ainsi, malgré les obstacles et la lenteur du développement de la cité, « les Auroviliens persévèrent dans leur quête d’une autre façon de vivre. Leurs doutes et la fragilité de leur entreprise garantissent l’authenticité et la valeur humaine de l’expérience qu’ils poursuivent contre vents et marées. »[18]

 

 

Au terme d’un séjour de recherches à Pondichéry, Juliette Delqueux a soutenu, le 26 juin 2007, un mémoire de Master 1 Recherche de 228 pages intitulé La cathédrale de Pondichéry et les nationalistes hindous, qu’elle a présenté dans la dernière Lettre du C.I.D.I.F. Un an après, le 30 juin 2008, elle a soutenu, avec le même succès, son mémoire de 2e année qu’elle a consacré à Auroville de 1968 à nos jours. Le parcours d’une utopie (230 pages).



[1] Illustration 3 : Plan schématique d’Auroville

[2] Tiego Bindra, « Paul Plinthon et l’aventure d’Auroville », La revue de l’Inde, n°2,     janvier/février/mars 2006, p.55-57.

[3] Illustration 4 : Chemins dans la végétation d’Auroville

[4] Environmental work. http://www.auroville.org/environment/env_introduction.htm

[5] http://www.auroville.org/journals&media/PRESS_sheet_AUG_05_French.pdf

[6] http://www.auroville.org/research.htm

[7] La cuisine solaire est composée d’une « calotte sphérique en ferrociment de 15 mètres de diamètre d’ouverture, inclinée de 12 vers le Sud, couverte de 10 500 miroirs, [qui] produira 600 kilogrammes de vapeur par jour pour cuire deux repas quotidiens pour 1 000 personnes. Le chantier, commencé en septembre 1994, doit s’achever à la fin de l’année [fin 1998]. Il constitue l’un des plus importants projets en cours à Auroville, dont le budget de 11 millions de roupies (1,6 million de francs) est financé à hauteur de 25 % par le gouvernement indien et, pour le reste, par les dons des Auroviliens. » Michel Alberganti, « Auroville, cité-laboratoire », Le Monde, Samedi, 26 septembre 1998. La cuisine solaire fonctionne aujourd’hui de manière écologique. C’est ce bol solaire qui concentre la chaleur du soleil et transforme l’eau de la chaudière en vapeur pour alimenter les cuisines.

[8] Régine Cavallaro, « Auroville, drôle d’endroit pour une visite », Ulysse, la culture du Voyage : « L’esprit de l’Inde », n°122, février-mars 2008, p.63

[9] http://www.auroville.org/thecity/matrimandir/mm_technicalinfo.htm

[10] http://www.auroville.org/journals&media/PRESS_sheet_AUG_05_French.pdf

[11] Vladimir Vasak, Fred Bak et A. Perrin, « Auroville : écolos avant l’heure », Arte reportage, 1er mars 2008

[12] La dynamisation se réfère à tout procédé ou système, visant à modifier la nature subtile de l’eau, dans le but de produire des effets positifs sur la santé.            http://www.aquadynauroville.com/french/dynamisation.php#leson

[13] Justine Gay-des-Combes, Cap Sud : Regards sur le monde, « Les villes du sud, entre enjeux et défis », journal n°29, 10 au 14 mars 2008, p.10        http://idm.epfl.ch/covalentes/pdf/PointSud29.pdf

 

[14] Philippe Gloaguen, Le guide du routard, Inde du Sud, Paris, Hachette, 2006, p. 402-408

[15] Jean-Claude Perrier, Dans les comptoirs de l’Inde, carnets de voyage, Paris, Le cherche midi, 2004

[16] Alexandra Quien, « Auroville, trente ans après : une cité utopique à l’épreuve du temps », Urbanisme, n° 299, mars/avril 1998, p. 14-19.

[17] Félix, réponse à Geeraert Denis, Expérience « Je suis passé à Auroville », Place-publique, 2004, http://www.place-publique.fr/article1304.html

[18] Michel Alberganti, « Auroville, cité-laboratoire », op. cit.