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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 33)

 

Engagisme et contrôle sanitaire. Les lazarets de quarantaine dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien aux XIXe et XXe siècles.

 

Mémoire de Master 2, soutenu le 10 septembre 2008 (269 pages)

par Michèle Marimoutou Oberlé.

 

Compte rendu rédigé par Jacques Weber

 

Professeur d’histoire-géographie au collège Juliette Dodu de Saint-Denis de la Réunion, auteur de plusieurs ouvrages[1] et articles sur les engagés indiens, Madame Michèle Marimoutou Oberlé a décidé de consacrer le chapitre de faisabilité de son mémoire de Master 2 Recherche aux lazarets de la Grande Chaloupe, à l’ouest de Saint-Denis, dont les ruines « ont acquis, aujourd’hui, un statut de lieu de mémoire pour les descendants des engagés indiens ». Des cérémonies commémoratives y ont lieu tous les ans, le jour de l’an tamoul, et le 11 novembre, « date choisie par les associations pour commémorer la fin de l’engagisme ». A la demande de ces dernières, l’Etat a reconnu le caractère patrimonial des lazarets, en 1998, et les a classés à l’inventaire des monuments historiques (p. 6).

 

Le contrôle sanitaire et la construction de lazarets de quarantaine s’inscrivent dans un contexte de lutte contre les maladies tropicales, notamment la variole et le choléra. La création de lieux d’isolement dès le dernier quart du XVIIIe siècle montre que la préservation de la salubrité publique est très tôt une priorité. Elle passe avant les intérêts du commerce : bien qu’elle « porte un préjudice ruineux au commerce maritime que nous devons protéger de nos efforts »[2], la quarantaine sous voile ou en rade est imposée aux navires suspects avant la construction des lazarets ou lorsque ceux-ci sont saturés. En 1856, par exemple, les navires provenant de Maurice, où le choléra cause des ravages, sont soumis à une quarantaine de 20 jours, dont quinze sous voile et cinq en rade (p. 56).

Les pertes de temps et les dépenses engendrées par la quarantaine, notamment en mer, sont à l’origine de fraudes aux conséquences parfois dramatiques. Le 17 septembre 1851, une fraude à la libre pratique déclenche une épidémie de variole qui fait 1 413 morts. En 1859, le subrécargue du Mascareignes, venant de Quiloa, parvient à faire débarquer au Barachois de Saint-Denis, des malades qu’il prétend victimes de dysenterie, alors qu’ils sont contaminés par le choléra : l’épidémie fait 2 700 morts.

Le séjour au lazaret est une épreuve pénible pour ceux qui y sont reclus. Pendant la durée de la quarantaine « se trouvent suspendues la liberté individuelle, la propriété et dans une très large mesure les lois »[3]. Non seulement, les passagers en quarantaine sont privés de leur liberté, mais ils doivent rembourser les frais qu’entraîne leur isolement (p. 140). Malgré les conditions draconiennes à l’intérieur des lazarets, les révoltes sont rares, voire inconnues. Les archives témoignent rarement du mécontentement de la part des engagés indiens qui y sont passés entre 1860 et 1882[4] : il est vrai qu’elles sont souvent lacunaires. Le personnel n’est pourtant pas nombreux : un agent comptable et un gardien à la Grande Chaloupe, un agent comptable, un gardien et un infirmier à la Ravine à Jacques, quand s’entassent, en janvier 1863, les passagers de neuf convois arrivés simultanément (p. 87-88).

Michèle Marimoutou détruit la thèse d’un lazaret où seuls des Indiens auraient transité et souffert. La peur des maladies est telle que les passagers de tout navire dont la patente est dite « brute »[5] sont soumis à désinfection et quarantaine, y compris les Européens, y compris les plus hautes autorités : dès 1792, le gouverneur du Plessis et le commissaire civil Tyrol doivent débarquer nus de la Minerve. Ils sont arrosés de vinaigre et dirigés vers l’ébauche de lazaret de la Ravine à Jacques, qui existe « depuis au moins 1775 ». Édouard Manès, directeur de l’Intérieur à la Réunion, futur gouverneur des Établissements français de l’Inde (1886-1888), n’échappe pas au lazaret de la Ravine à Jacques (p. 102). Du 26 au 29 août 1867, 72 marins de la corvette de guerre La Minerve y sont isolés, des cas de variole ayant été constatés à bord. Du 18 au 22 janvier 1915, six notables mauriciens arrivés par l’Océanien sont internés, en compagnie de seize autres personnes, également blanches (p. 141). Tout le monde, il est vrai, n’est pas logé à la même enseigne : les lazarets, comme les paquebots d’alors, proposent trois classes et des logements relativement confortables aux plus riches des Européens (p. 103). Les prix du séjour au lazaret sont d’ailleurs modulés en fonction du confort offert et de la qualité de la nourriture : 2 francs par jour et par personne en 1ère classe, 1 franc en 2e classe, 50 centimes en 3e. Á quoi s’ajoute un droit de désinfection (1 F, 50 c et 25 c, selon la classe).

Malgré les précautions prises, la Réunion n’est jamais à l’abri du fléau. Son drame est de ne disposer d’aucun îlot, comme le Frioul à Marseille, Ellis Island à New York, l’île Plate à Maurice, qui permettrait un isolement réel des malades et des passagers suspects. Les lazarets de la Grande Chaloupe sont certes loin de toute agglomération, mais pas des routes qui relient le nord de l’île à l’ouest et au sud. Une gare est même construite dans son voisinage, et, si l’on en croit un journaliste mauricien, « Du wagon, vous pouvez converser aisément avec les internés du lazaret. Même si vous le désirez, avancez le bras et vous serrerez la main à vos amis. Aussi bien je vous le demande en toute franchise, quelle quarantaine sérieuse est-il possible d’établir en cet endroit »[6].

Michèle Marimoutou a décidé de poursuivre ses recherches sur Les lazarets de quarantaine dans les îles du sud-ouest de l’océan Indien dans le cadre d’un doctorat d’histoire. Elle est consciente des difficultés qui l’attendent tant le sujet est novateur et complexe. Hormis quelques rares ouvrages, qui, comme celui de Daniel Panzac[7], traitent des quarantaines et des lazarets en Europe et en Amérique du Nord, la bibliographie est très pauvre. D’une façon générale, les historiens de la colonisation ont négligé les politiques sanitaires, alors que tant de découvertes sont dues aux Instituts Pasteur fondés dans les territoires d’outre-mer. Quant aux sources archivistiques, elles sont extrêmement dispersées, Centre des archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence, Centre des archives diplomatiques de Nantes, Archives du ministère des Affaires étrangères, Archives départementales de la Réunion, archives britanniques, mauriciennes, malgaches, etc. Michèle Marimoutou, qui a réussi à rédiger en moins d’un an un mémoire de qualité de 269 pages, tout en poursuivant ses activités professionnelles à temps plein, viendra certainement à bout de cette montagne de vieux papiers.

 



[1] Notamment, Michèle Marimoutou, Les engagés du sucre, Saint-Denis, Éditions du Tramail, Recherches Universitaires Réunionnaises, 1989

[2] Rapport du conseil général, en 1858, cité p. 66.

[3] ADR, 103M6, le médecin en chef de la colonie lors de la séance extraordinaire du conseil sanitaire du 14 mars 1864, cité p. 87.

[4] En 1860, est signée la convention qui légalise le recrutement dans l’Inde anglaise. Elle est dénoncée en 1882.

[5] En revanche, si la patente est « nette » et si les passagers libres sont  jugés « sanitairement satisfaisants » (sic), le passage au lazaret n’est pas imposé, à l’inverse des engagés qui eux doivent y séjourner obligatoirement.

[6] Pooka, Choses de Bourbon, Maurice, Nouvelles Editions, 1889, tome 2, p. 237, cité, p. 146.

[7] Daniel Panzac, Quarantaine et lazarets, Aix-en-Provence, Édisud, 1987, 219 p.