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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 36)

 

 

L’INDE ET LA CRISE DU MOYEN-ORIENT (1966-1969)

par Magali Grolleau

 

 

Le 24 janvier 1966, Indira Gandhi succède à Lal Bahadur Shastri au poste de Premier ministre de l’Union indienne et inscrit sa politique arabo-musulmane dans le prolongement de celle de ses prédécesseurs.

C’est Jawaharlal Nehru qui, dès 1947, pose les bases d’une politique pro-arabe en grande partie orientée contre le Pakistan. Différents facteurs l’incitent à faire de sa politique arabo-musulmane une priorité : les liens anciens unissant l’Inde et le monde arabo-musulman, les intérêts sécuritaires et économiques (liés aux approvisionnements pétroliers), l’importante communauté musulmane indienne et le contentieux indo-pakistanais sur le Cachemire. Le Premier ministre indien n’ignore pas que le Pakistan cherche à faire appel au sentiment confessionnel pour grouper autour de lui les pays arabo-musulmans et gagner leurs voix à l’ONU sur l’affaire du Cachemire. Avant même l’indépendance du sous-continent, Nehru nourrissait déjà des sympathies pour les Arabes, qui luttaient comme lui contre la domination occidentale. Après 1947, la menace que fait peser le Pakistan sur les frontières de l’Union indienne pousse le Pandit à adopter une politique pro-arabe, qu’il s’efforcera de mener jusqu’au bout. Cette politique, reprise par Lal Bahadur Shastri de mai 1964 à janvier 1966, n’est pas couronnée de succès. Les pays du Proche et du Moyen-Orient ne témoignent dans l’ensemble que peu de reconnaissance à l’Union indienne pour son soutien. Ces pays, à de rares exceptions près, se rangent du côté du Pakistan sur la question du Cachemire et certains offrent même un soutien politique (voire militaire) à Islamabad lors du conflit de 1965. En dépit de ce manque de réciprocité, Indira Gandhi n’apporte aucun changement à la politique arabo-musulmane définie par le Pandit. Dans les années 1966-1969, qui voient le Moyen-Orient déchiré par une nouvelle guerre opposant Israël à ses voisins arabes, elle mène une politique résolument pro-arabe, plus radicale que celle de Nehru. Ce faisant, elle ignore les critiques croissantes que cette position lui vaut au sein même de son pays. Cet appui à sens unique laisse perplexe. Indira Gandhi espère-t-elle, comme son père dans les années cinquante, se concilier ainsi un monde musulman susceptible de soutenir le rival pakistanais ?

 

Les relations entre l’Inde et le monde arabo-musulman à la veille de la crise (janvier 1966-mai 1967)

 

·  Le désir indien de relations plus suivies

Dans les premiers mois du gouvernement Indira Gandhi, l’Inde œuvre pour développer au maximum ses relations avec les pays arabo-musulmans, notamment par le biais de visites officielles, propices aux entretiens politiques et économiques. Les dirigeants indiens tirent profit de chaque opportunité pour évoquer le Cachemire et sonder les gouvernements de l’Asie occidentale sur la question. Il s’agit de s’assurer, sinon de leur soutien, du moins de leur neutralité.

Au cours de l’année 1966 et au début de l’année 1967, les autorités indiennes accueillent notamment le ministre tunisien de la Justice, Mongi Slim, à deux reprises (janvier 1966 et mars 1967), et le ministre irakien des Affaires étrangères, Adnan al-Pachani (mars 1967). Malgré l’appui apporté par le président Habib Bourguiba aux thèses pakistanaises sur le Cachemire, l’Inde est disposée à accroître ses relations commerciales avec la Tunisie. Au-delà de l’aspect strictement commercial, les dirigeants indiens maintiennent probablement des liens avec Tunis dans l’espoir d’une évolution éventuelle de sa position sur la question cachemirie. Quant à la visite du ministre irakien des Affaires étrangères, si elle ne dépasse guère une intention de courtoisie, elle permet toutefois à l’Inde de réaffirmer sa position sur le problème israélo-palestinien et, surtout, de s’assurer de la neutralité de l’Irak dans l’affaire du Cachemire.

L’Union indienne et l’Afghanistan connaissent avec leur voisin commun, le Pakistan, des problèmes frontaliers. Côté afghan, le litige porte sur le Pachtounistan. Cette situation a favorisé, dès le début des années cinquante, un rapprochement entre Delhi et Kaboul. Cependant, depuis 1963 (date à laquelle les rapports pakistano-afghans sont à nouveau normalisés), la question du Pachtounistan est en sommeil. Zakir Hussain, vice-président de la République indienne, effectue en juillet 1966 une visite de bonne volonté en Afghanistan, qui donne le coup d’envoi à la coopération indo-afghane. Les besoins afghans de développement ouvrent au gouvernement de Delhi un champ accru de collaboration que, dans la mesure de ses possibilités, il tente d’exploiter d’autant plus volontiers que les échanges commerciaux entre les deux pays demeurent soumis au bon vouloir pakistanais. Les souverains afghans séjournent à leur tour en Inde du 28 janvier au 7 février 1967, avant de se rendre au Pakistan. Les résultats pratiques de cette visite s’avèrent plutôt minces. L’Inde manifeste son désir d’augmenter ses échanges commerciaux avec le royaume afghan, mais le transit obligé des marchandises à travers le Pakistan demeure un obstacle majeur. Sollicité tant par Delhi que par Islamabad sur la question du Cachemire, le roi Zaher Shah se refuse à prendre position.

En avril 1967, le ministre indien des Affaires extérieures, Mohammedali Currim Chagla, fait escale au Koweït et en Iran. Les relations de l’Inde avec le Koweït, depuis l’indépendance de celui-ci en 1961, ont toujours été amicales. Chagla et son homologue koweïtien examinent les liens unissant leurs deux pays et marquent leur volonté de les développer dans tous les domaines. La tâche du ministre indien est moins aisée à Téhéran. L’Iran présente surtout un intérêt pour Delhi de par ses richesses pétrolières. À partir de 1966, l’Inde construit une raffinerie à Madras en collaboration avec la Société iranienne des pétroles. Néanmoins, du fait des liens particuliers unissant l’Iran et le Pakistan, les relations indo-iraniennes sont plutôt frileuses au niveau politique. C’est pourquoi, sans surprise, les résultats de la visite de Chagla à Téhéran sont maigres. Cette visite apparaît plus comme « une escale prolongée, […] définie, selon une terminologie répandue, comme “de bonne volonté” »[1].

 

·  L’Inde et la République arabe unie (RAU) : des relations ambiguës

L’Inde entretient, depuis le milieu des années cinquante, des relations privilégiées avec Le Caire. Pourtant, l’amitié indo-égyptienne s’étiole progressivement à partir du début des années soixante. En s’opposant au pacte de Bagdad, Nasser a divisé le monde arabe et rendu ainsi à Nehru le service qu’il attendait : empêcher ses coreligionnaires de soutenir en bloc le Pakistan. Le leadership nassérien est de plus en plus contesté dans le monde arabe : compte tenu du déclin du Raïs, les faveurs égyptiennes se font moins avantageuses. Du reste, le comportement ambigu du Caire pendant la guerre indo-pakistanaise de 1965 a déçu l’Union indienne, qui attendait de sa part un soutien plus actif.

En 1966, les préoccupations de l’Inde et de la RAU sont centrées sur le projet de conversations tripartites indo-égypto-yougoslaves, dans le cadre du mouvement non-aligné. Indira Gandhi fait escale au Caire du 8 au 10 juillet 1966. Côté indien, c’est avec une déception marquée que l’on fait le bilan de ce passage de la fille de Nehru sur les rives du Nil. Les résultats de la rencontre tripartite non-alignée, tenue à New Delhi du 21 au 24 octobre 1966, sont considérés médiocres. Le « petit sommet » non-aligné est malgré tout l’occasion pour Nasser d’effectuer dans la foulée une visite officielle de quarante-huit heures en Inde, qui permet aux dirigeants indiens et égyptiens de faire le point sur leurs relations et d’en envisager platoniquement le renforcement.

Malgré la bonne volonté manifestée par l’Inde et la RAU, le bilan de la coopération (économique, scientifique) entre les deux pays apparaît contrasté. L’annonce, en mars 1967, de la fermeture des consulats généraux de la RAU à Bombay et à Calcutta à partir de juin 1967, par souci d’économie, achève d’assombrir le tableau. Dans l’intérêt de leur politique commune de non-alignement, Delhi et Le Caire essaient d’améliorer leurs contacts, surtout au niveau économique. En Inde, même si l’on juge l’amitié de Nasser moins intéressante que par le passé, maintenir de bons rapports avec la RAU, qui contrôle le canal de Suez et demeure un État important du monde arabe, reste primordial.

 

·  La froideur des relations indo-israéliennes

Le corollaire de la politique pro-arabe menée par l’Inde depuis 1947 est la frilosité persistante des relations indo-israéliennes. Si l’Union indienne accorde sa reconnaissance de jure à l’État hébreu le 17 septembre 1950, elle refuse l’établissement de relations diplomatiques. Les autorités de Delhi autorisent seulement, en 1952, l’ouverture d’un consulat général d’Israël à Bombay. Entre 1950 et 1966, la politique indienne vis-à-vis de l’État israélien n’évolue pas. Elle tend même à se radicaliser avec l’arrivée au pouvoir de la fille de Nehru.

L’épisode de l’escale en Inde du président israélien, en mars 1966, est significatif. Plusieurs incidents se produisent lorsque l’avion transportant le président Zalman Shazar vers Katmandou transite le 14 mars à New Delhi, puis à Calcutta. Il semble que la première intention de Zalman Shazar ait été de s’arrêter dans la capitale de l’Inde pour y passer la nuit, mais les autorités indiennes auraient interdit le séjour nocturne du président israélien à New Delhi. Le ministère israélien des Affaires étrangères regrette que les autorités indiennes aient refusé de rendre quelque honneur que ce fût, dans la capitale indienne, au chef de l’État d’Israël : durant l’arrêt à New Delhi, aucune personnalité indienne n’est venue, au nom du gouvernement indien, saluer le voyageur. De surcroît, ce dernier a été contraint de demeurer à bord de l’appareil. À Calcutta, seuls le consul général du Népal et les représentants de la communauté juive de la ville ont accueilli le président Shazar à sa descente de l’avion. Plus tard, une manifestation d’étudiants arabes a éclaté devant son hôtel.

L’attitude discourtoise des autorités indiennes, à l’égard du président d’un État dont elles ont reconnu l’existence, remet à l’ordre du jour la question des rapports indo-israéliens. Elle fait resurgir les griefs que l’on nourrit à l’encontre du gouvernement indien, aussi bien en Israël qu’en Inde, en raison de son refus perpétuel de normaliser ses relations avec Tel-Aviv. L’Indian Express, dans un éditorial acerbe, stigmatise la pusillanimité du gouvernement et les « manipulations maladroites » du ministère des Affaires extérieures :

« Certes, l’amitié des pays arabes mérite d’être préservée, encore que leur attitude lors du différend indo-pakistanais ait été parfois équivoque ; il n’est pas nécessaire, pour autant, que nous rampions à leurs pieds. Le moment est aujourd’hui venu de demander au gouvernement si le comportement de l’Inde vis-à-vis d’Israël est défini à New Delhi ou au Caire. »[2]

 

 

 

La guerre des Six Jours et l’affirmation d’une politique pro-arabe (juin-novembre 1967)

 

·  Les prémices de la conflagration

L’Inde suit avec appréhension l’évolution inquiétante de la situation au Moyen-Orient. De par ses liens avec Le Caire, sa participation à la FUNU[3] et son siège de membre non permanent au Conseil de sécurité, elle est en première ligne.

L’attaque israélienne du village jordanien de Samoa, le 13 novembre 1966, est condamnée quatre jours plus tard par le ministère indien des Affaires extérieures, qui manifeste à nouveau à cette occasion sa sympathie pour les aspirations du peuple palestinien. Alors que les circonstances viennent de l’opposer à la Syrie pour un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, le gouvernement de Delhi semble vouloir montrer qu’il ne se départira pas de son attitude traditionnelle en faveur des pays arabes, même si ces derniers ne lui ont pas apporté leurs voix. D’autre part, il est vraisemblable que les dirigeants indiens aient souhaité équilibrer la condamnation immédiate prononcée contre Israël par le président pakistanais Ayub Khan, qui se trouvait en visite officielle en Jordanie au moment de l’attaque.

Alors que la tension monte dangereusement au Moyen-Orient en avril-mai 1967, l’Inde, fidèle à sa politique pro-arabe, épouse promptement les revendications de la RAU et les défend avec âpreté aux Nations unies (d’autant plus d’ailleurs que l’URSS soutient Nasser). Indira Gandhi va plus loin que Nehru en 1956. L’annonce de la nationalisation du canal de Suez avait surpris le Pandit, qui s’était alors contenté, pendant plus de dix jours, de garder le silence. Indira Gandhi fait preuve de moins de prudence en 1967 : dès les prémices du conflit, elle s’associe à la demande égyptienne de retrait des contingents de l’ONU et justifie la décision du Raïs de fermer le golfe d’Aqaba aux navires gagnant Eilath ou en sortant.

 

·  La guerre de juin 1967

Le 5 juin 1967, Israël lance une attaque aérienne surprise contre ses voisins arabes. La condamnation ferme de l’initiative israélienne, par le gouvernement indien, succède à l’approbation donnée dès le premier instant aux décisions du président égyptien. Dès le 6 juin, Indira Gandhi, dans un discours à la Lok Sabha, condamne le comportement de Tel-Aviv, qui porte selon elle l’entière responsabilité d’une guerre menaçant la paix mondiale :

« I do not wish to utter harsh words or use strong language. But on the basis of information available there can be no doubt that Israel has escalated the situation into an armed conflict, which has now acquired the proportions of a full-scale war. […] »[4]

Le manque de modération et la partialité évidente des dirigeants indiens ne surprennent pas vraiment. Dans sa quête de soutiens dans l’affaire du Cachemire, le gouvernement de Delhi ne peut se permettre de rester en retrait par rapport au Pakistan qui, en vertu de la solidarité islamique, se prononce très tôt en faveur des pays arabes. À l’ONU, la délégation indienne ne ménage pas sa peine et œuvre pour l’adoption de résolutions favorables aux États arabes belligérants. Tito, tout comme Indira Gandhi, défend la nécessité d’un appui sans réserve aux pays arabes. L’action conjointe indo-yougoslave aboutit à un projet de résolution dite « non-alignée », sur lequel Delhi fonde beaucoup d’espoirs.

Le 4 juillet 1967, le projet de résolution présenté par l’Inde et la Yougoslavie est rejeté. À compter de cette déconvenue, sans se départir de sa faveur envers la RAU et les Arabes, l’Union indienne adopte une position plus effacée. Refusant de sortir du cadre des Nations unies, elle se montre également plus discrète pendant les débats au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, manifestant plus de réserve dans ses propositions et laissant le Pakistan mener l’initiative sur la question de Jérusalem. Du 19 au 21 octobre 1967, Indira Gandhi est reçue officiellement par le président Nasser. Sa visite se limite cependant à une démarche de bonne volonté, destinée à prouver la persistance de l’amitié indo-égyptienne, mais sans prolongement concret immédiat. Le 22 novembre 1967, le Conseil de sécurité adopte la résolution 242, d’inspiration britannique. La délégation indienne s’est ralliée à ce texte, habile compromis qui a le mérite d’être assez flou pour contenter tout le monde.

 

·  La délicate situation du gouvernement indien

Au moment où éclate la guerre des Six Jours, le jeune gouvernement d’Indira Gandhi est englué dans les difficultés intérieures. Le pays, victime de deux années de sécheresse consécutives, traverse une grave crise économique. En outre, le parti du Congrès est affaibli par ses résultats médiocres aux élections générales de février 1967, qui ont vu l’opposition remporter la majorité dans un grand nombre d’États. Indira Gandhi est en butte à l’aile droite du Congrès, incarnée par Morarji Desai. Après les revers électoraux de février, elle est contrainte de faire entrer ce dernier au gouvernement. Ces tensions intérieures ne sont pas sans influence sur la politique extérieure d’Indira Gandhi. Le Congrès a perdu une partie des voix musulmanes, ce qui peut avoir en partie incité le Premier ministre à appuyer à fond les Arabes au début de la crise. Mais les conséquences économiques de la guerre israélo-arabe et les vives pressions exercées de toutes parts sur le gouvernement indien, pour l’amener à infléchir sa politique dans un sens plus favorable à Israël, rendent la position d’Indira Gandhi inconfortable.

Les graves ennuis économiques résultant pour l’Union de la fermeture du canal de Suez par Nasser, le comportement des Arabes, qui par leur intransigeance contribuent à créer une impasse au Moyen-Orient, et enfin les pressions conjuguées de l’opinion indienne et des États-Unis peuvent expliquer le repli indien vers une position plus modérée, mais toujours favorable aux Arabes, à partir du mois de juillet 1967. À vrai dire, l’attention d’Indira Gandhi est absorbée par les problèmes intérieurs. En Inde, on continue de protester contre cette partialité et d’appeler à une normalisation des relations indo-israéliennes. De façon générale, les décisions prises par le gouvernement indien au cours de la crise israélo-arabe de 1967 sont vivement critiquées au sein de l’Union. Il existe un fort courant favorable à une normalisation des relations indo-israéliennes dans les milieux parlementaires, journalistiques et intellectuels, et de nombreuses voix s’élèvent contre les choix politiques d’Indira Gandhi et de son ministre des Affaires étrangères. L’ensemble des partis d’opposition, à l’exception des communistes, s’oppose à la politique pro-arabe de la fille du Pandit. Les événements de septembre 1969 donnent raison aux détracteurs de la politique arabo-musulmane indienne et prouvent, une fois de plus, que le zèle pro-arabe de Delhi n’est pas payé de retour.

 

 

De la résolution 242 au sommet de Rabat (décembre 1967-octobre 1969)

 

·  Un soutien continu mais néanmoins prudent

Le gouvernement de Delhi, après l’adoption de la résolution 242, reste sur ses positions. Refusant tout à la fois de prendre de nouvelles initiatives pour parvenir à un règlement de la crise du Moyen-Orient et de « lâcher » les Arabes, il s’expose toujours aux critiques de l’opinion publique indienne et laisse le Pakistan prendre l’avantage. Ce dernier, élu à son tour membre non permanent au Conseil de sécurité[5], fait preuve d’une ardeur qui contraste avec l’effacement relatif de l’Inde. En outre, le gouvernement d’Ayub Khan ne se contente pas d’appuyer les Arabes aux Nations unies. À partir d’août 1967, il offre à l’Arabie Saoudite une assistance militaire, étendue à la Jordanie en 1968.

Depuis sa création, le Pakistan cherche à jouer de son identité islamique pour se concilier l’appui du monde arabo-musulman contre son puissant voisin indien. Jusqu’alors, ses tentatives s’étaient heurtées à Nasser, opposé à une instrumentalisation politique de l’islam et ami de l’Inde. Or, Islamabad pressent rapidement que l’humiliante défaite arabe de juin 1967 pourrait entraîner, dans un avenir proche, un déclin du panarabisme au profit du panislamisme. En conséquence, dès 1967, la diplomatie pakistanaise profite du coup terrible porté au nassérisme par la guerre des Six Jours pour relancer ses projets de collaboration islamique. Les événements de l’été 1969 comblent ses attentes.

 

·  L’incendie de la mosquée al-Aqsa (21 août 1969) et ses conséquences

Le 21 août 1969, un déséquilibré australien incendie la mosquée al-Aqsa à Jérusalem, l’un des plus grands sanctuaires de l’islam. L’ensemble du monde musulman désigne l’État hébreu comme étant le responsable. Cet événement fournit aux Indiens l’occasion d’apporter un nouveau gage de sympathie aux pays arabo-musulmans. Le gouvernement d’Indira Gandhi condamne ce « sacrilège », tandis que son représentant aux Nations unies dénonce « un acte qui dépasse l’injure spirituelle faite aux seuls fidèles de l’islam » et en fait « la conséquence directe de l’occupation illégale par Israël de la Ville sainte de Jérusalem et de nombreuses autres régions arabes, ainsi que de sa négligence à y protéger les droits des Arabes »[6].

L’émotion religieuse qui s’empare du monde musulman fait renaître de ses cendres le projet de sommet islamique lancé en 1965-1966 par le roi Faysal d’Arabie Saoudite. Ce projet, invitant « les chefs d’État musulmans à se réunir en une conférence chargée d’examiner les problèmes importants du monde islamique »[7], et obéissant à des considérations plus politiques que religieuses, s’était heurté à l’époque à l’hostilité des pays arabes progressistes. L’incendie de la mosquée al-Aqsa, en faisant passer au premier plan l’aspect religieux du conflit israélo-arabe, permet au monarque saoudien de réitérer ses appels à l’union. La première conférence islamique au sommet est prévue à Rabat, du 22 au 25 septembre 1969.

Indira Gandhi, qui craint la formation éventuelle autour du Pakistan d’une coalition musulmane, ne peut qu’appréhender une telle entreprise. Les relations indo-pakistanaises sont toujours au centre de ses préoccupations. Si le bilan de la politique arabo-musulmane de Delhi apparaît mitigé, le Pakistan, en revanche, peut se targuer du soutien d’un certain nombre d’États, dont la Turquie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Jordanie. Les dirigeants indiens se sentent isolés et sont absolument convaincus qu’Islamabad va utiliser la conférence de Rabat pour nuire à l’Inde. Leur paranoïa les pousse à commettre une erreur diplomatique grossière.

 

·  Le sommet de Rabat (22-25 septembre 1969) ou la débâcle indienne

L’Inde fait tout pour se faire inviter à la conférence de Rabat, au nom des intérêts de son importante minorité musulmane. Il s’agit pour le gouvernement de Delhi d’empêcher le Pakistan d’y rouvrir sans contradiction le dossier du Cachemire. De plus, il entend contrecarrer les intentions prêtées à Islamabad de saisir l’opportunité du sommet islamique pour faire le procès des émeutes d’Ahmedabad, qui ont éclaté entre hindous et musulmans le 19 septembre. Les dirigeants indiens parviennent à leurs fins : après la séance inaugurale de la conférence de Rabat, une invitation est adressée à l’Inde. Le président Yahya Khan, à la surprise générale, ne s’y oppose pas. En attendant l’arrivée de la délégation indienne, c’est l’ambassadeur de l’Inde au Maroc, Gurbachan Singh, qui est chargé de représenter les intérêts de Delhi à la conférence.

Yahya Khan, sous la pression des politiciens pakistanais, effectue une volte-face spectaculaire. Il se déclare dans l’impossibilité d’assister aux séances où siège Gurbachan Singh, en raison de la confession sikhe de ce dernier et des événements d’Ahmedabad. Un consensus se fait alors autour de la décision d’exclure la délégation indienne de la séance finale. Les manœuvres de Delhi pour participer à la conférence islamique de Rabat se soldent par un échec cuisant. Non seulement la délégation du Pakistan a réussi à faire exclure les représentants indiens, mais elle a aussi tiré prétexte de cet épisode fâcheux pour dénoncer dans son discours final l’incapacité du gouvernement de Delhi à préserver la vie des membres de la minorité musulmane indienne, ainsi que son joug au Cachemire sur une population en majorité musulmane.

Le fiasco de Rabat, qui intervient dans un contexte de tension politique marquée, est vivement ressenti au sein de l’Union. Les tentatives de justification d’Indira Gandhi et de son ministre des Affaires extérieures, Dinesh Singh, ne convainquent ni l’opposition, ni l’opinion indienne. Le leader du Jana Sangh appelle le Premier ministre à renoncer au sécularisme et à faire de l’Inde un État hindou. Sur les bancs du Congrès, en passe de se diviser, on demande au gouvernement de rendre des comptes. En s’invitant à un sommet islamique où elle n’avait du reste rien à faire, l’Inde a provoqué un désastre qui consacre l’échec de sa stratégie anti-pakistanaise. Malgré la rebuffade essuyée à Rabat, malgré l’hostilité croissante des Indiens à la poursuite d’une politique pro-arabe qui ne porte pas ses fruits, il n’est pas question pour Indira Gandhi de modifier ses positions.

 

 

Le problème du Cachemire a un impact considérable sur la politique que l’Inde mène vis-à-vis des pays du Proche et du Moyen-Orient, aussi bien sous Nehru que sous Indira Gandhi. Cependant, si dans les années cinquante et au début des années soixante, ses positions pro-arabes valent au Pandit les acclamations de son peuple, ce n’est pas le cas pour Indira Gandhi en 1967. En appuyant les Arabes, elle refuse d’entendre ceux qui appellent à une normalisation des relations avec Israël. Dans les années qui suivent la débâcle de Rabat, faisant fi des oppositions, la fille de Nehru développe des liens étroits avec l’OLP de Yasser Arafat et renouvelle son soutien aux Arabes pendant la guerre du Kippour.

 

 

 

Après un mémoire de Master 1 Recherche consacré à La politique arabe du Pandit Nehru (1947-1962), soutenu le 5 juillet 2007, Magali Grolleau a poursuivi ses recherches sur La politique arabo-musulmane de l’Union indienne (1947-1974), dans le cadre de la deuxième année de Master 2. Après sa soutenance, le 19 juin dernier, elle a obtenu une allocation ministérielle de thèse qui lui permettra de poursuivre ses recherches sur ce thème.

 



[1] AQO, Série Asie-Océanie 1944-1972, sous-série Inde 1956-1957, volume n° 288 : lettre n° 761/AL adressée par Renaud Sivan, ambassadeur de France en Iran, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, datée de Téhéran, le 22 avril 1967.

[2] AQO, Série Asie-Océanie 1944-1972, sous-série Inde 1956-1967, volume n° 287 : lettre n° 410/AS adressée par Jean Daridan, ambassadeur de France en Inde, à Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, datée de New Delhi, le 24 mars 1966.

[3] La Force d’urgence des Nations unies (FUNU ou UNEF) fut créée au moment de la crise de Suez pour assurer la cessation des hostilités entre Israël et l’Égypte, et surveiller le retrait des troupes franco-britanniques. Elle fut ensuite chargée de maintenir la paix dans la région.

[4] Indira Gandhi, The Years of Challenge : Selected Speeches of Indira Gandhi, January 1966-August 1969, Publication Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India, New Delhi, 1973, pp. 364-365. Statement in Lok Sabha, June 6, 1967 : « Je ne souhaite pas proférer des paroles blessantes ou user d’un langage fort. Mais d’après les informations qui sont en notre possession, il ne fait aucun doute qu’Israël a fait évoluer la situation en un conflit armé, qui a maintenant pris les proportions d’une guerre de grande envergure. […] »

[5] L’Inde siège en 1967-1968 et le Pakistan en 1968-1969.

[6] Chronique mensuelle ONU, vol. VI, t. 2 : septembre 1969, p. 11. Intervention du 10 septembre 1969.

[7] CADN, Fonds Le Caire, série 323 articles, carton n° 143 (partie communicable), dossier « Pacte islamique, 1966 » : note sans référence émanant du ministère des Affaires étrangères (sous-direction du Levant), intitulée « Projet de Pacte ou de Sommet islamique » et datée de Paris, le 15 mars 1966.