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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 46)

 

 

 

LE QUARTIER DU PORT Á PONDICHÉRY

OU LES INCERTITUDES PORTUAIRES

(1765-1954)

par Raphaël Malangin

 

Raphaël Malangin, qui enseigne actuellement au Lycée français de Pondichéry, a soutenu le 4 septembre 2008, à l’université de Nantes, un mémoire de Master 2 Recherche intitulé Le quartier du port à Pondichéry ou les incertitudes portuaires (1765-1954). L’ouvrage, composé de deux volumes de 235 et 194 pages, compte de nombreux plans, cartes et illustrations. Avec l’accord de Monsieur Malangin, La Lettre du C.I.D.I.F. reproduit les premières pages de ce mémoire.

 

L’idée d’un travail de recherche portant sur « urbanisme et sociétés à Pondichéry de 1761 à 1954 » est le fruit de plusieurs constats : le premier, c’est celui d’une disparition irrémédiable de la ville ancienne franco-indienne, happée par la vigueur de la croissance économique qui uniformise les paysages urbains en Inde. C’est à notre avis une perte bien plus que sentimentale, c’est surtout une perte documentaire. Car le second constat, c’est que les études sur les lieux et les habitudes culturelles et sociales manquent encore pour Pondichéry. Si les historiens se sont souvent intéressés aux grands faits de bravoure des Français dans l’Inde au XVIIIe siècle, ils se sont assez peu penchés sur la formation d’une vie urbaine particulière, où nos compatriotes faisaient l’expérience pratique de l’Inde. Peu ont souligné combien le microcosme ainsi formé était particulier et digne d’intérêt[1]. Les questions politiques ont d’ailleurs souvent conduit les plus savants d’entre eux à en détourner le regard[2]. Cela nous paraît donc justifier un nouveau projet de micro-histoire portant sur l’espace urbain et ses à-côtés immédiats. Ce projet viserait en premier lieu à montrer d’une manière synthétique comment une ville se transforme matériellement sur le temps long. En second lieu, il permettrait de s’interroger sur la façon dont le cadre urbain génère des rapports sociaux particuliers, et comment, évidemment, les rapports sociaux conditionnent également l’apparition de ce cadre urbain. Mais bien sûr les grandes époques géopolitiques et géoéconomiques de la ville « française » de l’Inde restent des facteurs déterminants, et formeront les grandes lignes de la compréhension de l’étude d’histoire urbaine que nous voudrions mener. Cependant, il ne faut pas cacher ici combien les sources, par leur laconisme, ont pu décourager bien des chercheurs avant nous. Pourtant, à la lumière de quelques expériences que nous avons pu faire pour le compte de l’association indienne INTACH[3], nous maintenons que nos sources sont là, exploitables, et le sujet digne d’être traité.

 

 

La fin du Pondichéry moderne

 

C’est une remarque personnelle qui fut en effet à l’origine de ce projet de thèse : entre 1992 environ et 2005, Pondichéry avait probablement changé davantage que durant les cent années précédentes. Ce constat, fait après une absence de plus de sept ans d’un lieu que l’on se rappelait avoir aimé, a stimulé notre réflexion. En quoi la transformation matérielle influait-elle sur la vie sociale, la perception des lieux, leur « esprit »[4], selon le mot de Monsieur Robert Dulau ? En professeur de Lettres et d’Histoire-Géographie, nous avions aussi le sentiment que les clés de cette situation se trouvaient profondément enfouies dans le passé de la ville et dans celui du « microcosme pondichérien ».

 

1.     État des lieux : un cas « d’anthropophagie » urbaine ?

Comme beaucoup de changements soutenus, dont on pourrait par ailleurs se féliciter, la transformation matérielle, de fond en comble pourrait-on dire, d’une ville entière peut aussi s’apparenter à un traumatisme social et culturel. Nous pouvons en donner ici un petit aperçu : Entre 1994 et 2002, plus de 600 bâtiments anciens sur les 1800 que comptait la ville avaient disparu. Depuis cette date, la tendance s’est à nouveau accentuée, et il devient rare maintenant de rencontrer des habitats traditionnels dans la ville noire. Presque tous sont immanquablement rasés et transformés en immeubles collectifs. Petit à petit, après une première vague de destruction à la fin des années 1970 et au début des années 1980, souvent du fait de l’administration indienne, la ville blanche est à nouveau atteinte. Il faut, bien sûr, ajouter à ce renouvellement brutal de l’environnement urbain, l’extraordinaire densification de l’utilisation de l’espace : jardins et cours intérieures disparaissent pour laisser place à de nouvelles constructions.

Ces transformations, prévisibles et attendues, sont néanmoins aggravées par l’opacité et le vide juridique qui entourent les prises de décisions dans la ville. La plupart des bâtiments concernés relèvent en effet du droit privé indien. Pendant longtemps ces transformations étaient dues à un légitime désir de confort, et devaient répondre à l’agrandissement des familles, ils sont à présent surtout motivés par la pression foncière et la spéculation. Or, l’État de Pondichéry n’a toujours pas mis en œuvre une loi de protection du patrimoine, et par ailleurs, nous aurions quelques doutes sur sa capacité à la faire respecter. Enfin, comble du problème juridique, les terrains en litige sont nombreux à Pondichéry : partages familiaux mal acceptés, détournements de bien et escroqueries sont légion.

Il reste un dernier facteur aggravant, c’est le peu de souci architectural dans les constructions neuves, qui dénotent une complète ignorance de la ville. Les bâtiments sont fréquemment conçus indépendamment de tout souci d’urbanisme et d’unité architecturale. Ils sont par ailleurs invivables sans le secours de l’aération artificielle et de la climatisation. Mais là où la crise urbaine de Pondichéry se fait la plus sensible, c’est dans la rue, c’est-à-dire l’espace de la vie citadine, soumise à un passage de plus en plus dense de véhicules motorisés, et à une utilisation de la voirie absolument anarchique. Fils électriques, téléphoniques, câbles de télévision, d’Internet même, se partagent les hauteurs dans un inextricable embrouillamini, vélos, voitures, scooters, rickshaws et piétons se disputent les rues étroites tracées au XVIIIe siècle. Peu à peu, Pondichéry, qui restait face à Madras un havre de paix bien connu, est rattrapé par les conditions habituelles de la vie dans les métropoles indiennes.

 

2.     Le regard français sur la ville, entre passéisme, nostalgies et romantisme

« Que reste-t-il de la France à Pondichéry ? » Telle est la question lancinante que la presse française, les guides touristiques et les agences de voyage se posent. Il faut dire que les Français forment une part importante, et solvable, du contingent de touristes étrangers attendu chaque année. On affecte de retrouver à Pondichéry des traces d’une présence coloniale ancienne. Il est vrai que le particularisme urbain de Pondichéry demeure celui de l’unique ville indienne[5] marquée profondément par la présence française. Un auteur connu, que nous avons récemment rencontré en villégiature dans la cité, nous a même déclaré, dans un sentiment mêlé d’aise et de mépris, « que Pondichéry, ce n’était pas l’Inde ! ». Il y a effectivement un air « du pays » à Pondichéry. Pourtant, on a beau jeu d’évoquer les habitudes culturelles, une francophonie un peu théorique, les restes d’un patrimoine urbain en voie de disparition rapide, les photographies jaunies « d’un ancien paradis colonial », le discours sur Pondichéry reste gênant par son ambiguïté même et peu savent ce que la ville a pu représenter pour la France, moins encore sont capables d’assigner un sens aux lieux.

Reste la photographie pour dire le méconnu, avec de superbes expositions comme celle de Monsieur Arnaud Gisinger à Paris en juin 2006[6]. Quand bien même les intentions sont louables (sortir Pondichéry de l’enfermement nostalgique dans lequel nous la plaçons) le sens des images ne fait aucun doute : patine et salissures, télévision et colonnades, éléphants et téléphones portables. Nous restons dans le discours sur le poids du passé. Il y a là une fascination étrange pour une modernité qui conquiert jusqu’au symbole même de nos nostalgies. C’est donc le regret et le manque infini de cet « ailleurs », que nous ressentons. Ces nostalgies ne sont pas partagées par ses habitants indiens qui vivent aujourd’hui au rythme pressant des affaires. Nos regrets sont alors d’autant plus vifs que, voyant la ville nous échapper et se transformer, nous en ressentons une intense frustration. Il n’y a pas de fossé plus profond entre les Indiens et les Européens à Pondichéry que celui qui se crée au sujet de la valeur à accorder aux traces de l’histoire dans la ville. Aux yeux de certains, ces traces sont des gènes que l’on ignore et qu’il convient de faire disparaître. Quant aux réactions européennes, elles sont vues, à tort ou à raison, comme l’expression d’une mentalité néocoloniale. Et pourtant, avec une certaine ironie, c’est de ce pincement au cœur que, depuis le début des années 2000, l’État de Pondichéry entend faire un avantage touristique décisif.

Il faut reconnaître que pour les Français, la disparition du cadre urbain ancien de la ville de Pondichéry marque probablement l’un des derniers actes d’une normalisation commencée il y a cinquante ans lors du merger. Et, avec l’effacement des dernières traces matérielles d’un passé colonial de trois siècles, c’est aussi une porte culturelle, linguistique et même économique sur l’Inde qui, à défaut d’avoir été franchement ouverte dernièrement, se referme maintenant peu à peu[7]. Il nous reste un nom, Pondichéry, qui puise très loin dans notre imaginaire et évoque les grandes heures de la Compagnie des Indes, le luxe des Lumières et les empires exotiques de la France.

 

3.     Les conséquences sur les acteurs sociaux et politiques : crise et réactions

Nous n’entrerons pas ici dans la complexité des enjeux politiques, économiques ou sociaux de cette régénération urbaine, mais il n’en reste pas moins que l’on peut s’interroger sur les conséquences culturelles et psychologiques de cette révolution des villes indiennes, et en particulier celle de la ville de Pondichéry. Pour les vieux pondichériens, si l’on se fie à la lecture du Trait d’Union, l’hebdomadaire de la communauté franco-tamoule, la transformation de la ville est souvent vécue comme une dépossession extrêmement brutale, qui transforme peu à peu l’univers familier en véritable « enfer » sous les coups conjugués de la pression démographique, foncière, et de l’excessive motorisation. Quant à la carte sociale de la ville, elle connaît une définition radicale.

Il apparaît en effet de plus en plus évident que la fin annoncée de la ville ancienne, ou sa reconversion en décor touristique, a pour principale cause la fin des derniers « Franco-Pondichériens ». C’est en effet la disparition ou le départ des derniers d’entre eux qui accentue la crise urbaine. Malgré l’attachement profond que ceux-ci montrent à l’égard de cette patrie des origines, c’est principalement par eux que vient le changement : peu à peu les biens sont vendus au plus offrant, et depuis dix ans les prix flambent dans la vieille ville.

Mais même dans cette situation, il existe aussi une profonde ambivalence des comportements et tous les acteurs locaux de l’urbanisme, sans exception aucune, ont participé à un moment ou un autre à sa dégradation[8]. Malgré cela, la sensibilité au patrimoine se développe timidement, et pas seulement chez les héritiers, au fur et à mesure que les pondichériens deviennent des orphelins de leur propre ville[9]. Ce sentiment n’est malheureusement pas partagé par la plupart des investisseurs privés qui sont souvent extérieurs à la ville, à la région et parfois même au pays. Les pouvoirs de l’État central, et même ceux des institutions locales, en matière de protection du patrimoine, restent faibles et peu fiables. La question du patrimoine urbain, bien qu’essentiellement politique, a donc été renvoyée à l’action d’associations qui, pour parvenir à une forme de résultat, se sont employées à « réinventer » la vieille ville en tentant de concilier valeur ajoutée culturelle et rentabilité de l’espace. L’émergence de ce compromis est inquiétante, puisqu’elle aboutit à l’acceptation de la disparition du patrimoine ancien, dans la mesure où son remplacement serait assuré selon les principes de l’architecture locale. Dans les faits, mal maîtrisée, cette option ouvre aux uns et aux autres la possibilité de créer de toutes pièces un décor de carton-pâte. Ainsi, quels que soient les progrès, la tendance à la disparition est désormais si accentuée qu’il paraît bien improbable de l’inverser.

Comment d’ailleurs prétendre empêcher cette évolution d’aller jusqu’à son terme lorsque la plupart des acteurs ignorent jusqu’au sens même des lieux. C’est malheureusement le cas dans la communauté des Français de Pondichéry dont les relations avec l’Inde se distendent irrémédiablement. C’est aussi le cas de la majorité des acteurs indiens de l’urbanisme dont le souci de continuité culturelle et sociale est, il faut le dire, fort réduit. C’est enfin le cas des Français qui, malgré les visites régulières de conservateurs du patrimoine métropolitains, ne disposaient d’aucune étude fiable à ce sujet. Jusqu’à une date très récente, aucun enseignement du patrimoine local n’était mis en place au Lycée français[10]. Face au phénomène de destruction constaté à Pondichéry, et encouragé à un moment ou un autre par presque tous les acteurs, il apparaît donc que l’une des réponses les plus efficaces est de relancer le travail d’étude sur la ville avec pour objectif de rendre aux bâtiments anciens une historicité et une intelligibilité, puis de diffuser dans l’urgence les résultats de ce travail.

 



[1] Nous évoquerons plus loin longuement les travaux les plus intéressants.

[2] On peut penser ici à ce que Charles Seignobos disait des Établissements français en Inde à la fin du XIXe siècle : « qu’ils végétaient n’attirant l’attention que par le scandale des élections législatives…» in Ernest Lavisse, Histoire de la France contemporaine, depuis la Révolution jusqu’à la paix de 1919, Tome VIII, l’évolution de la Troisième République, Paris, Hachette, 1921. p. 398.

[3] The Indian National Trust for Art and Culture Heritage, ONG indienne formée en 1984. Nous avons collaboré entre 2005 et 2007.

[4] Robert Dulau, La ville, la maison, l’esprit des lieux, Pondichéry, IFP, 1998.

[5] Chandernagor, Karikal, Mahé ou Yanaon ont connu trois siècles de présence française elles aussi, mais en termes d’urbanisme, les transformations n’ont jamais été aussi importantes qu’à Pondichéry.

[6] De cette exposition a été tiré un livre d’image : Robert Dulau, Arnaud Gisinger, Pondichéry, Pondicherry, Paris, PIPPA, 2007.

[7] Depuis un an, un nouveau dynamisme se fait jour. L’installation d’ateliers « Vuitton » à proximité de Pondichéry et d’une usine Renault à Madras semble contredire à présent cette tendance. Il reste à savoir si ces gros investissements français seront durables.

[8] Rien ne serait plus vain de désigner ici des « coupables » tant cette attitude est commune. Les acteurs qui détruisent beaucoup sont parfois aussi ceux qui, ailleurs, font des efforts tout à fait louables pour conserver leur patrimoine ancien.

[9] Depuis dix ans, les efforts des associations de défense du patrimoine ont eu, malgré de nombreuses vicissitudes, un impact indéniable. Un gros travail de sensibilisation a permis quelques réhabilitations spectaculaires. Citons la Maison Colombani, annexe de l’Alliance française, la réhabilitation des façades de la rue « Vysial » sur Sri Aurobindo street, celle des anciens bureaux de l’Instruction Publique sur Suffren street, transformés en hôtel, celle du Lycée français qui a eu lieu cette année, etc.…. Certains projets en négociation, la réhabilitation des casernes, du Post office ou de la « UKO Bank », ancienne succursale de la Banque de l’Indochine, sont particulièrement intéressants, mais bien d’autres projets privés, qui ont été déjà réalisés, sont beaucoup plus douteux.

[10] Nous voudrions souligner ici l’investissement personnel de Monsieur Thierry Lepreux, Professeur au Lycée français, qui fait régulièrement travailler ses élèves sur ce thème.