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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 53)

 
 

L’histoire de l’Alliance française de Delhi,

un aspect des relations culturelles franco-indiennes, 1956-2006

par Rachel Échappé

 

Rachel Echappé a passé une année universitaire entière à Delhi, où elle a classé les archives de l’Alliance française. Elle a soutenu le 3 juillet dernier un mémoire de Master 2 Recherche (ancien DEA) intitulé L’Alliance française de Delhi, 50 ans d’histoire, 1956-2006.

A deux pas des jardins de Lodhi, dans un quartier central de New Delhi, le nouveau bâtiment de l’Alliance française de Delhi s’érige fièrement comme un hommage à la modernité et aux échanges culturels franco-indiens.

Pourtant, capitale de l’Empire des Indes britanniques sous le Raj, la ville de New Delhi n’était guère propice au développement des relations culturelles entre la France et l’Inde. La donne change en 1947. Alors que l’Inde devient indépendante, les Indiens, par réaction, privilégient les relations avec les pays européens autres que la Grande-Bretagne. La France devient un modèle pour les valeurs qu’elle véhicule : liberté, égalité, fraternité.

Le déménagement des services diplomatiques, de Calcutta à New Delhi, permet un rapprochement personnel entre Indiens francophones et Français. Des premières amitiés entre l’ambassadeur français Daniel Lévy et les francophiles de la capitale naît une première association : la maison franco-indienne. Cependant, elle n’est guère active et s’essouffle d’elle-même. Les relations personnelles entre Français et Indiens connaissent un nouveau souffle en 1952. Un Club est créé, soutenu par le conseiller culturel français et des personnalités indiennes. Ce club franco-indien organise quelques cours de façon informelle, et surtout de prestigieuses soirées mondaines. Sous l’impulsion du secrétaire de l’association, Ghulam Naqshband, le club s’ancre dans le réseau des Alliances françaises de Paris.

Le réseau des Alliances françaises de Paris fut créé en 1883 par le diplomate Paul Cambon et le géographe Pierre Foncin. Il a pour objectif de diffuser la culture française dans le monde en proposant des cours de français et des évènements culturels. Le principe, novateur, est de s’appuyer sur la population locale pour diffuser  la langue et la culture françaises. Reconnue rapidement association d’utilité publique, l’Alliance étend son action à travers le monde. En Inde, des Alliances françaises ont été créées dans les comptoirs français (comme celle de Pondichéry dès 1889), ainsi que dans les villes de Bombay en 1938 et de Calcutta en 1940. L’Alliance française de Delhi (AFD), créée officiellement le 30 juin 1956, devient rapidement, par sa taille et son activité, la première du réseau indien.

L’AFD joue un rôle déterminant dans le rayonnement culturel de la France dans la capitale indienne. Grâce à son statut de droit local, l’association caméléon s’adapte aux contraintes administratives indiennes. La double nationalité de l’association en fait un sujet d’étude intéressant à plusieurs niveaux : à l’échelle interne, la gestion franco-indienne est à la fois créatrice d’initiatives et source de conflits entre le comité indien et le directeur français, représentant des intérêts du ministère des Affaires étrangères. À l’échelle de la ville, l’Alliance est une fenêtre ouverte sur la France. À l’échelle des relations bilatérales, l’AFD, située dans la capitale indienne, devient sans l’avoir voulu un enjeu diplomatique.

L’Alliance française, association aux dimensions modestes jusqu’à la fin des années 1970, puise sa spécificité dans son statut de droit local. Elle devient un véritable enjeu lorsque les relations bilatérales entre les deux pays augmentent. Ses activités culturelles et le nombre d’étudiants est lié à l’histoire de l’Union indienne et de ses relations avec la France.

1-    Une association de droit local : une richesse culturelle et un générateur de tensions.

La nouvelle association franco-indienne a pour objectif d’organiser des cours de français et de diffuser la culture française dans la capitale indienne. Ayant le statut d’une association locale, elle est dirigée par un comité directeur indien et se plie à la législation indienne. Le comité de l’Alliance est composé de personnes reconnues. Citons par exemple le Dewan Jarmani Dass, ancien ministre des Maharajas du Patiala et du Kapurthala[1], ou le Professeur G.P. Talwar, scientifique reconnu.[2] Cependant, l’Alliance bénéficie du soutien financier et moral de l’ambassade de France en Inde. A partir de 1960, un Français est envoyé pour en assurer la gestion quotidienne. Mme France Bhattacharya est la première directrice. Grâce à cette double nationalité, l’Alliance s’adapte parfaitement aux contraintes et aux exigences indiennes. Cependant, le soutien des deux entités culturelles est à double tranchant : il est à la fois source de richesse et source de conflit. Les intérêts et les priorités divergent souvent, rendant la direction d’une telle association difficile.

Le comité indien tient particulièrement à l’indépendance de l’AFD par rapport à l’ambassade de France, jugée souvent envahissante. Les conflits sont récurrents et marquent les cinquante ans d’existence de l’Alliance. L’équilibre est difficile à trouver entre une ambassade française génératrice de fonds, qui estime avoir un droit de regard ou même, dans certains cas, de participer aux décisions, et les Indiens du comité directeur, qui tiennent à l’autonomie de l’Alliance. Souvent très occupés, ces derniers ne sont pas toujours suffisamment impliqués dans le fonctionnement de l’Alliance et s’en remettent à la gestion française. La moindre erreur des Français est considérée comme une atteinte à la dignité nationale et à la souveraineté. En 1964, le président de l’Alliance, le Diwan Jarmani Dass dénonce « dans des termes peu amicaux pour l’ambassade son « intervention » dans les affaires de l’Alliance », ce à quoi le ministre conseiller Henri Costhiles répond que cette intervention consiste à « la soutenir financièrement, lui fournir le personnel nécessaire à son fonctionnement et sur le plan privé, à vous permettre dans certaines occasions de donner plus d’éclat à des réceptions […]. »[3]

Les Indiens se sentent, ou se disent, toujours menacés par le colonialisme. Cette méfiance est manifestée par des membres de l’Alliance comme par le gouvernement de Delhi. Ils se complaisent dans un comportement victimaire, se sentant menacés par l’espionnage étranger. Toute institution étrangère est suspecte d’être un foyer de propagande.

Ainsi, le gouvernement indien pose des cadres aux centres culturels étrangers. La création de l’ICCR (Indian Council for Cultural Relations), en septembre 1971, montre la volonté d’ « indianiser » les centres culturels. L’ICCR a pour mission de contrôler l’assistance financière, matérielle et humaine que les ambassades des pays occidentaux apportent aux associations culturelles. Il s’agit d’empêcher les ambassades d’établir leur influence sur les associations comme l’AFD. Il est prévu qu’un représentant de l’ICCR soit délégué auprès de chaque Alliance pour en assurer la direction en liaison avec le directeur français. Toutefois, le contrôle se relâche dès 1973, l’ICCR se contentant d’être informé des activités de l’association. C’est ensuite une politique de coopération qui prévaut, l’ICCR apportant son soutien logistique aux projets culturels lancés par l’ambassade.

Les relations peuvent se tendre aisément entre Indiens et Français, compliquant alors la gestion de l’association. Cependant, son statut hybride permet de limiter les difficultés financières – par les subventions françaises – et les problèmes administratifs indiens, grâce à l’implication des membres du comité. A partir des années 1980, la modeste association prend une nouvelle envergure.

2-    L’Alliance, en équilibre entre les gouvernements français et indiens

A partir de 1978, une série d’accords bilatéraux atteste du rapprochement entre les deux pays. L’accroissement de la coopération franco-indienne sur les plans politique et économique a des incidences dans le domaine culturel. Les crédits de l’Alliance augmentent, mais celle-ci cristallise aussi les conflits d’intérêt entre les deux pays, en particulier sur les questions immobilières.

Sur le terrain, l’Alliance française de Delhi a des difficultés à se fixer. Les problèmes rencontrés avec les différents propriétaires ainsi que l’augmentation du nombre d’élèves l’obligent à changer fréquemment de bâtiment. Pas moins de sept déménagements ont ponctué l’histoire de l’Alliance. Chaque fois, la direction de l’AFD peine à trouver des bâtiments adaptés à l’association. Les négociations se compliquent du fait de la forte augmentation des loyers. Elles nécessitent parfois de verser des dessous de table au propriétaire. Les difficultés à trouver un bâtiment qui lui convient obligent l’association à louer des bâtiments en zone résidentielle, où elle n’a logiquement pas sa place. Ainsi, la situation du D-13, South Extension, loué de 1987 à 2004, est source de conflits avec le gouvernement de Delhi.

L’Alliance prend une nouvelle ampleur dans les années 1980, devenant sans le vouloir un enjeu diplomatique. Elle reçoit en 1980 un terrain de la part du gouvernement indien, grâce aux relations de ses membres et en particulier celles du président Bhoothalingam. Après un premier refus de l’Alliance, le terrain ne lui convenant pas, une deuxième proposition est formulée par le ministère du Travail et du Logement en 1982. Une proposition des plus intéressante : un terrain dans le prestigieux quartier de Lodi Estate. Proche des jardins de Lodi, cette zone institutionnelle doit accueillir des organismes tels que Indian Habitat Centre, la banque mondiale ou WWF.

Le terrain est aussitôt acheté par l’Alliance à un prix avantageux. Le financement est assuré par le gouvernement français et l’Alliance française de Paris. Cependant, l’obtention du terrain se fait attendre. La présence d’un officier indien est d’abord évoquée pour justifier les délais. Puis, en 1984, la véritable raison est donnée aux diplomates français et à l’Alliance : le gouvernement indien attend la réciprocité de la part du gouvernement français pour une offre équivalente à Paris. Le Quai d’Orsay cherche, sans succès, une solution[4]. L’affaire traîne pendant presque vingt ans. Les membres du Comité font jouer leurs relations pour rentrer en possession du terrain. En 1992, le comité, mené par son président G.P. Talwar, entame un procès contre le gouvernement indien. Procès sans fin, sans cesse remis à plus tard, qui s’achève par un règlement à l’amiable en 1999. Les architectes de la nouvelle Alliance, sélectionnés par concours, sont le Français Stéphane Paumier et l’Indien Anupam Bensal. La construction est cofinancée par l’ambassade de France et l’Alliance française. La première pierre est posée le 7 février 2003 par Jean-Pierre Raffarin et l’inauguration est fêtée en présence de Michel Barnier.

Le comité indien et le soutien de l’ambassade de France ont permis à l’AFD de disposer des moyens matériels d’exercer ses activités culturelles et d’enseignement.

3-    L’Alliance, lieu d’enseignement et centre culturel

L’Alliance joue le rôle de centre culturel. Organisés dans un premier temps avec les moyens du bord, les évènements culturels se diversifient lorsque les relations entre la France et l’Inde se resserrent, à la fin des années 1970. La France privilégie une politique culturelle ambitieuse en Inde. Les crédits de l’AFD augmentent. Cependant, l’association doit être attentive à la façon dont elle présente sa politique culturelle : l’accusation de néo-colonialisme – de vouloir importer et imposer leur culture -, menace en effet les Français. L’Alliance privilégie alors le « dialogue interculturel », c’est-à-dire que toutes les initiatives soient le fruit d’une concertation entre le comité indien et les responsables français. A partir des années 1990, l’AFD organise des « spectacles de fusion franco-indienne », qui mêlent les deux cultures. Au nom de « Alliance Française de Delhi » s’ajoute une deuxième dénomination : « centre culturel franco-indien ».

Les cours de français organisés par l’Alliance accueillent un nombre croissant d’élèves. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation (presque) constante du nombre d’élèves. La ville de Delhi connaît une croissance importante. De bonnes installations contribuent à l’essor de l’AFD, qui connaît ses meilleures années installée au D-6 South Extension jusqu’en 1985, puis au D-13 à partir de 1987. C’est pourtant à la libéralisation de l’économie indienne, œuvre de Manmohan Singh en 1991, qu’elle doit son succès fulgurant. De jeunes Indiens décident d’apprendre les langues étrangères devenues indispensables pour trouver une place dans des entreprises qui s’ouvrent sur le monde.

Cette évolution a un impact sur le public de l’Alliance. Aux élèves issus de la haute bourgeoisie qui étudiaient le français par goût pour cette langue et cette culture succèdent des élèves plus jeunes issus de milieux plus modestes, convaincus que la maîtrise du français facilitera leur carrière. On passe ainsi d’une élite passionnée par la culture française à un public plus populaire qui étudie le français par besoin. Ces étudiants qui ont une conception utilitariste de l’Alliance préfèrent suivre des cours intensifs. Leurs perspectives de carrières se situent en particulier dans le tourisme et dans l’enseignement. Pendant longtemps, l’AFD a été la seule institution à délivrer un diplôme reconnu par les services d’immigration du Québec ; les étudiants désireux d’émigrer n’hésitent pas à s’y inscrire.

 

A un corps professoral exclusivement français, se joignent des professeurs indiens à partir de 1978. Si ces recrutements correspondent à la volonté indienne d’ « indianiser » l’Alliance, ils sont surtout la réponse à une restriction budgétaire de l’ambassade de France. En effet, les métropolitains coûtent cher à l’ambassade, et le nombre d’élèves ne cesse d’augmenter. Des professeurs d’un excellent niveau sont recrutés à l’université Jawaharlal Nehru (JNU). Le nombre de professeurs français détachés, qui reste fixé à 5 pendant de nombreuses années, diminue à partir de 1991, et en 1995, il n’y a plus que deux Français envoyés par le gouvernement français.

 

Installée à Lodhi Estate, l’Alliance française de Delhi attire aujourd’hui près de 5 000 étudiants par an. Son hyperactivité culturelle, plus de 300 évènements en 2007, lui assure une image positive et dynamique dans la capitale. Les rapports diplomatiques entre la France et l’Inde ont évolué dans le sens d’une coopération accrue. L’AFD, chantre officiel de la langue et de la culture françaises, en a bénéficié. Bel exemple de coopération, l’Alliance française de Delhi illustre des relations franco-indiennes durables.

 

 



[1] Cet homme, controversé pour ses écrits, en particulier Maharajas et Maharanis, dévoilant les amours irrégulières des princes, fut néanmoins l’un des acteurs principaux de l’amitié franco-indienne. Il apprit le français à la cours du Maharaja du Kapurthala, qui exigeait de ses conseillers un excellent niveau de français. Président de l’Alliance de 1960 à 1964.

[2] Président de l’Alliance de 1991à 1996, puis de 2004 à 2006.

[3] Fonds personnel Rakesh Dass, lettre de Henri Costilhes, ministre-conseiller chargé d’affaires de France en Inde au Dewan Jarmani Dass, président de l’Alliance, datée du 13 mai 1964

[4] Ce centre culturel indien dans la capitale française n’a toujours pas vu le jour. Il en a été question lors du sommet franco-indien du 30 septembre 2008, les deux gouvernements ayant réaffirmé « leur volonté politique de mettre en place dès que possible un centre culturel indien à Paris » (source : www.ambafrance-uk.org)