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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 59)

 

 

 

LA LITTTERATURE POPULAIRE TAMOULE

par David Annoussamy

 

Généralités

La littérature populaire constitue un corpus important dans le pays tamoul ; elle a exercé une grande influence au cours des temps. Elle rend admirablement compte de la vie de l’esprit des habitants. Elle est l’enregistrement précieux de la langue parlée et vivante du peuple.

Cette littérature trouve son inspiration dans les mythes et légendes, dans les faits historiques sensationnels, dans l’adoration des divinités populaires, dans les événements familiaux et sociaux. C’est une littérature naturelle qui émane spontanément des émotions et de l’expérience de la vie. Pour les contemporains, elle procurait non seulement une distraction mais aussi un soulagement et une confiance dans la vie. Pour nous, elle est d’un grand intérêt en ce qu’elle relate des faits historiques, dans un pays où ces faits n’ont pas été systématiquement enregistrés . Elle donne aussi une image de la société dans les temps passés.

Le mal et l’iniquité prédominent dans la réalité ; cette littérature dépeint cet aspect hideux de la vie sans fard, mais à la fin le dharma triomphe, au besoin par l’intervention du merveilleux. Le surnaturel plane sur cette littérature. Le narrateur et l’assistance semblent éprouver un grand réconfort à l’évocation de tout acte surnaturel.

La littérature populaire était à l’origine essentiellement orale ; elle se transmettait de bouche à oreille. Quand de compositions courtes on est passé à des œuvres plus amples, elle était devenue semi orale ; la composition, d’abord orale était progressivement transcrite. Il y a aussi des poètes et des chanteurs capables de mémoriser de longs textes. Se procurer un texte sur feuille de palmier est relativement coûteux ; tous ne peuvent pas se l’offrir. La composition ne devient entièrement écrite qu’à partir du 20ème siècle avec le développement de l’imprimerie. Alors malheureusement cette littérature perd sa spontanéité et sa saveur.

Beaucoup de compositions anciennes ont évidemment disparu. N’ont survécu que celles qui ont été mémorisées de façon ininterrompue ou celles qui ont été reproduites périodiquement sur feuilles de palmier. La littérature populaire a été moins préservée que la littérature savante. Mais il en reste quand même un lot important. Des spécialistes récupèrent encore des chants enfouis dans la mémoire des personnes âgées dans des endroits reculés pour les publier.

La littérature populaire est extrêmement variée. Elle va des proverbes qui n’ont qu’une phrase à des œuvres qui comptent trente mille vers; elle va des devinettes difficiles à percer jusqu’aux romans aux intrigues complexes et dont le dénouement peut surprendre. Pour exposer les aspects les plus caractéristiques de cette littérature dans la langue tamoule on dirigera le projecteur sur le genre lyrique et le genre narratif, soit les chansons et les romans,

 

 

Les chansons

Caractères généraux

Les chansons occupent une large place dans la littérature populaire par la participation du peuple tant dans la composition que dans les performances. Elles naissaient spontanément dans les familles ou les groupes travaillant ensemble, souvent par un effort collectif, chacun apportant sa contribution. Ces chansons propres à la famille ou à la caste étaient plus ou moins connues des membres. elles se perpétuaient en subissant des modifications. La composition se faisait aussi par des personnes douées du groupe sur commande ou par inspiration au gré des événements. Les auteurs n’avaient pas étudié la métrique, mais à force d’entendre et de répéter, les rythmes étaient inscrits dans leur esprit.

Spontanéité et fantaisie caractérisent la composition des chansons. La versification est variée; les poèmes sont en général brefs. Les hyperboles et les répétitions abondent. Les clichés et les réminiscences sont utilisés sans complexe. On ne se plie pas au rationnel ; les émotions et les sentiments surgissent et s’expriment avec fraîcheur.

Le vocabulaire est réaliste ; le langage est familier, on trouve également de temps en temps des mots rares. Les mots étrangers utilisés par le peuple sont accueillis. On se dispense des désinences casuelles des déclinaisons en cas de besoin. Une grande importance est accordée aux sonorités. Les sons se répondent et rivalisent. Ils aident la mémorisation. On a du plaisir à prononcer comme à entendre.

 Les amateurs chantent quand cela leur plaît, soit seuls soit en groupe avec ou sans accompagnement instrumental. Les professionnels viennent chanter sur demande pour les occasions comme le mariage ou le décès . Quant aux chansons de nature religieuse qui sont extraites d’œuvres amples l’officiant du temple du village ou un religieux de passage s’en charge. Il y met de la dévotion et de la solennité. Il est souvent accompagné d’un répétiteur qui explique et commente la chanson au fur et à mesure, A l’occasion il n’hésite pas à demander à l’officiant l’explication, ce qui amuse profondément l’assistance. Ces chansons religieuses tout en instruisant le peuple lui procure une sorte de spectacle. Des familles faisaient le vœu de financer ce récital. 

  Avec l’entrée en jeu des distractions modernes, les chansons folkloriques qui étaient en grande abondance sont en train de se perdre. Celles qui ont survécu sont depuis un certain temps récupérées et publiées. La radio, la télvision et le cinéma qui avaient tari les sources des chansons folkloriques rendent quand même service en répercutant à leur manière celles qui répondent à leurs programmes. Certaines chansons de cinéma inspirées par les chansons populaires sont très appréciées par le peuple qui s’en inspire à son tour pour créer de nouvelles chansons.

 

Chansons de la vie

Les chansons les plus importantes sont celles qui accompagnent les épisodes de la vie. Chaque événement est l’occasion de fêtes qui rendent la vie radieuse et il n’y a pas de fêtes sans chansons. Le nouveau-né est accueilli par des chansons le jour où on lui attribue un nom et on le met au berceau. Ce sont des chansons pleines de louanges aux parents ; elles évoquent les prouesses futures du nouveau-né à la grande satisfaction des parents.

Les berceuses qui suivent sont en plus grand nombre et de tonalité plus variée; la mère use de toutes sortes d’astuces pour endormir l’enfant qui parfois semble réfractaire ; la berceuse est le moyen royal à sa disposition. Les chansons ont comme refrain des groupes de mots comme ârârô-ârirârô qui semblent avoir une vertu soporifique. D’autres occasions s’offrent aussi pour bercer l’enfant : pour être en communion avec lui en rêvant à son brillant futur ou en cas de maladie pour le soulager et souhaiter sa prompte guérison. La mère en s’adressant à son bébé ne manque pas d’utiliser l’adjectif possessif. Toutes les mères n’ont pas évidemment la même aptitude pour les chansons. La plupart se contentent de répéter les chansons qu’elles avaient entendues. Certaines sont capables de modifier les paroles à leur goût ou d’improviser.

Quand le bébé commence à rester assis et s’intéresser à ce qui se passe autour de lui commencent les chansons pour le divertir en lui faisant faire des gestes de la main ou en lui montrant la lune. Dans ce pays où la lune peut se voir clairement en toutes saisons les dialogues de l’enfant avec la lune sont abondants. Le plus courant et qu’on entend dans tous les foyers est le suivant

Viens lune, viens lune

Accours vite vers moi

Préparons un festin de lune

Nous mangerons toi et moi

Le percement d’oreille est une fête importante. Originellement conçu pour mutiler un peu l’enfant pour écarter la convoitise de Yama sur cette belle créature nouvelle, il est maintenant destiné en pratique à embellir l’enfant mais il reste encore un rite quasi-religieux. Des chansons d’action de grâces et réjouissances marquent l’occasion.

Le stade suivant qui est spécifique aux filles est la nubilité ou l’épanouissement, comme on dit ici. La première ovulation est un événement important, on sait que la fille est normale, apte à procréer. On organise à cette occasion une fête ; elle sert à faire prendre conscience à la jeune fille de sa ligne de conduite dorénavant. En même temps c’est une annonce aux partis prospectifs, car avant on mariait les filles peu après la nubilité. L’éclat de la fête est aussi un signe indicateur de l’état de fortune des parents. Des chansons de circonstance souvent accompagnées de danses marquent cette occasion.

Les chansons relatives à la vie amoureuse sont de loin les plus nombreuses comme on peut s’en douter. Elles sont en général brèves ; celles qui sont sous forme de duos sont plus longues, allant parfois jusqu’à six pages. Les deux rivalisent d’esprit. Peu d’épanchement amoureux bien qu’il y ait une compétition dans l’expression de la profondeur du sentiment. La fille en général s’exprime avec respect, sauf quand il s’agit de cousins croisés.

Il y a des chansons relatives à toutes les péripéties de l’aventure amoureuse : la première rencontre, le recours aux intermédiaires, le lieu caché des rencontres, les astuces pour déjouer la vigilance des parents, la bouderie, les scènes de jalousie, l’opposition des parents, l’impatience, l’absence intolérable, les serments, la fuite clandestine, la rupture etc…Dans ces chansons il y a bien sûr des louanges sur la beauté de l’autre : les dents en grappe de jasmin, luciole en mouvement, gerbe de marjolaine etc… pour la fille, et lingot d’or, arbre de santal, statue de temple etc… pour le garçon.

Ces chansons dévoilent l’existence de l’amour libre dans le milieu rural à population de même niveau social. et de même caste. Les rencontres sont nombreuses entre cousins croisés destinés depuis leur naissance à être mariés. Dans leurs duos le ton est à la familiarité et à la taquinerie .

L’amour se termine par le mariage. Alors ce sont les autres qui chantent. Grâce à ces chansons on peut imaginer le dais érigé pour les époux, les diverses cérémonies qui se déroulent. Des amis viennent chanter les mérites des mariés et leur adressent leurs vœux de bonheur. Ce que tout le monde attend, c’est le dialogue entre les membres des familles de deux époux, chaque camp critiquant le marié ou la mariée selon le cas. En général le ton est badin, comique ; on rivalise d’esprit ; cette joute de chansons procure à tout le monde beaucoup d’amusement après la tension des cérémonies élaborées du mariage. Parfois le ton monte et c’est le moment d’arrêter. Il est intéressant de remarquer que dans cette joute il est souvent question de la couleur de la peau de l’un des époux, s’il a le malheur d’être de couleur plus foncée.

A la fin de tous ces événements heureux de la vie survient l’inévitable mort, et cela frappe les esprits et touchent le coeur plus profondément. Aussi les chansons mortuaires sont-elles nombreuses. Parents, amis, domestiques éclatent en sanglots et se lamentent ; ils parlent au défunt, déversent ce qu’ils ont dans le cœur : remerciements, louanges, excuses, rappels des événement vécus en commun et torts des proches (souvent présents) etc…Cela s’exprime sur un ton chantant ou sous forme de courtes chansons improvisées. Certains reprennent les chansons existantes correspondantes à leur discours en y apportant au besoin des modifications. Les chansons mortuaires sont en général brèves, mais il y a quelques rares compositions longues. Ce sont évidemment des compositions écrites par des professionnels. Ce sont de véritables oraisons funèbres.

Le contenu des chansons varient évidemment selon la relation avec le défunt. Les chansons à l’occasion de la mort d’un homme marié sont nombreuses : chansons de la veuve qui pleure son mari et chansons de l’entourage qui déplore le sort de la veuve. Mais il n’y pas de chansons pour plaindre le mari qui a perdu sa femme.

Il y a des chansons qui changent pour chaque stade des rites mortuaires. Le rite final est celui du don du riz non cuit pour la bouche du défunt. Alors la fille égrène pour sa mère des versets funéraires comme celui-ci :

« A celle qui nous a nourris

Par quel triste oubli

Nous donnons du riz »

Quand la personne décédée est âgée, les chansons s’accompagnent de gestes. Les femmes qui chantent se frappent la poitrine en cadence. Cela a lieu le jour du décès et par la suite jusqu’u 16ème jour. Ce sont les filles de la personne disparue qui exécutent ce rite. Souvent on paie des professionnelles qui viennent le faire tout en exécutant des danses en rond . Leur répertoire est plus vaste. Dans les chansons pour les personnes âgées la tristesse est moins prononcée ; Il s’y mêle de la résignation et de la sérénité, qui apportent une note de solennité.

 

Chansons diverses

Les chansons folkloriques en l’honneur des divinités s’adressent principalement dans les villages à des divinités féminines. Celles-ci ont la réputation d’être féroces, promptes à causer du mal sous forme de maladie surtout la variole. La maladie comme la souffrance est considérée comme résultant de la colère de la divinité qu’on a eu le malheur de mécontenter sans le savoir. li faut l’apaiser . Les invocations tendent à pacifier la divinité, à faire des vœux et aussi la remercier en remplissant fidèlement les vœux. Quand c’est une épidémie, tout le village organise des actes d’adoration collective, consistant en danses et chansons accompagnées de sacrifices.

La grande préoccupation du monde rural est l’eau ; la pluie est parfois en trop grande abondance, causant des dégâts ; le plus souvent elle est déficiente. Quand elle est insuffisante pour des années consécutives,c’est la disette, parfois la famine. Aussi quand la pluie ne fait pas son apparition à temps on commence à accomplir toutes sortes de rites qui s’accompagnent de chansons pour invoquer le dieu de la pluie.

Les métiers ont été la source de nombreuses chansons. C’est soit pour oublier l’effort pénible auquel on est assujetti, soit pour combiner l’effort pour soulever ou mettre en mouvement quelque chose de lourd. Dans ces cas les chansons sont ponctuées par les mots tels que « élélo- ayelessa « »élama élam ».

Il y aussi des chansons destinées à compter les gestes. A chaque tâche correspond une chanson qui a le nombre de vers requis. La tâche pour laquelle la chanson est la plus utilisée est le maniement de la picote qui consiste à tirer l’eau du puits, ce qui se fait en général à deux ou trois. Ceux qui d’en haut font monter et descendre le sceau entonnent le premier vers et celui qui d’en bas déverse l’eau tirée complète le verset. Souvent c’est le dernier seul qui chante. Dans ce cas les chansons sont plus simples ; elles sont même entrecoupées de nombres qui sont chantés sur le même ton avec la même durée. Certaines de ces chansons paysannes sont amusantes comme par exemple cette raillerie des musulmans :

« Confiant en Allah, j’ai mis un bonnet sur la tête

 Confiant en la barbe, j’ai mis à ras la tête »

Les chansons des jeux sont plus gaies. Elles n’ont pas toujours de signification, on jongle avec les mots, c’est un jeu parallèle. Les plus élaborées sont celles de la balançoire quand plusieurs jeunes perchés sur la même balançoire se grisent du mouvement vers le ciel. Au cours des fêtes religieuses un jour est consacré à procurer à la divinité la joie de la balançoire avec des chansons appropriées. Cela a donné lieu par la suite à des créations purement littéraires.

Parmi les jeux on peut placer le koumi ce sont des danses rythmiques que des groupes de femmes exécutent en diverses occasions, le plus souvent par plaisir, parfois sur commande, parfois aussi pour récolter un peu d’argent en passant de maison en maison. Les femmes évoluent en ronde en se baissant, se relevant et se redressant ; a chacune de ces positions, elles tapent des mains en modifiant chaque fois la manière de taper(oullangai tattu, Anjali tattou, moujoukai tattou).

Ces évolutions sont toujours accompagnées de chansons qui ont une structure spéciale. Chaque vers est fait de deux parties de quatre pieds chacun; dans la première partie il faut faire une pause entre le troisième pied et le quatrième ; pas de telle pause dans la deuxième partie. Ces poèmes ne dépassent pas une trentaine de vers.

Dans ces chansons qui ont des thèmes variés le mot koumi revient souvent. Il y en a qui sont pour le pur plaisir de la danse. Par exemple :

« Battons le koumi, les filles, battons le koumi

 A faire danser les seins, battons le koumi »

 

 

Les Romans

Allure générale

Des contes de grand mère,il y en a autant qu’on peut imaginer ; on y trouve souvent des phrases rythmées qui reviennent périodiquement et que les enfants attendent. ll y a aussi des contes de grande envergure.

Dans le genre narratif on peut aussi relever dans les temps modernes des récits historiques relatant avec date et lieu des événements qui ont agité la société. Un bon exemple est celui qui se rapporte aux troubles qui ont eu lieu à Sivakasi en 1892 entre les nadars et les maravars incités par les hautes castes.

Les œuvres qui font l’originalité du genre narratif du pays ce sont les romans en vers. Pour en donner une idée concrète voici un résumé très succinct du roman Alli arasani mâlai.(Guirlande de la reine Nénuphar) qui est le premier des romans à grande popularité qui nous soient parvenus.

Alli, encore jeune fille, lève l’étendard de la révolte contre le roi du pays, inique et spoliateur, et gagne la bataille ; elle se fait couronner reine de Madourai. Elle règne avec une armée composée uniquement de femmes et nul homme ne peut s’approcher de son palais. Mais elle avait un défaut incompatible avec son rôle, c’est d’être superbement belle. Arjouna un personnage du Mahabharata en devient follement amoureux ; elle repousse farouchement toutes ses avances et veut le faire périr. Après mille péripéties elle lui déclare la guerre . Arjuna et ses valeureux frères sont mis en déroute. Par la suite elle est prise dans une cage par un stratagème imaginé par le plus jeune des frères. Alors la mère de Arjuna et d’autres dames entrent en scène, parlent à Alli comme les femmes savent parler aux femmes dans ces circonstances et la persuadent d’épouser Arjuna. Fin idéale d’un conte indien.

La victoire éclatante de la femme sur l’homme au champ de bataille et l’emploi de la ruse par l’homme contre la femme, à l’inverse du schéma habituel n’ont pas gêné le public masculin des villages, très patriarcal de mentalité. Ils ont été conquis par le caractère exceptionnel du personnage et ses exploits renouvelés. L’auteur qui a choisi ce thème hardi a tout mis en œuvre pour faire gagner son pari. C’est un roman de cinq mille vers avec force détails et nombre de rebondissements. Il a ainsi établi le canevas et les qualités du roman dont se sont largement inspirés ses successeurs.

La plupart des romans sont empruntés à l’histoire, à la littérature, et à la mythologie et sont recomposés librement. D’autres sont basés sur la réalité sociale ou conçus seulement pour un effet comique. Des romans ont été écrits également sur des thèmes chrétiens et islamiques.

Sans rien sacrifier à l’aspect récréatif, les auteurs avaient presque toujours une visée morale. Cependant des romans ont été également composés pour la glorification des héros imaginaires faisant fi de la morale. Le plus connu est Madourai viran, le fils d’un cordonnier qui a enlevé une princesse et qui s’est distingué par des exploits militaires. Le roman a connu un succès si vif que le héros a été déifié.

Le public est ébahi par la témérité et les prouesses des mauvais sujets qui ont par ailleurs quelques aspects sympathiques. il ne leur tient pas rigueur de leurs méfaits. Il applaudit à tout ce qui est hors du commun et frise le merveilleux. Ce qui assure le succès d’un roman c’est la richesse du récit.

 

Evolution du genre

Les romans sont connus en tamoul sous le nom de ammanai puisque en général on retrouve ce mot périodiquement à la fin des vers. Le mot dérive de amma signifiant dame et dans la circonstance pourrait se traduire par « ma chère ». Le mot désigne également un jeu auquel s’adonnent les filles et qui consiste à lancer en l’air des gros grains et à les rattraper. Ce jeu est accompagné de chansons dont les couplets se terminent par ammanai. Par ce mot la fille indique que son tour est fini et invite la suivante à commencer.

Il semble que la littérature s’est emparée de ce genre très tôt puisque le Tholkappiam en fait mention. On trouve une telle chanson dans le Silapadigaram. Par la suite des ouvrages de prosodie en parlent; des poèmes de diverses époques sont également signalés. Mais c’est resté un genre mineur avec des compositions de petite dimension.

C’est dans la littérature populaire que le genre a fait fortune en subissant une véritable mutation et donnant naissance à de véritables romans amples . Ce qui reste de son origine, c’est l’appel à l’écoute. L’auteur n’écrit pas pour un lecteur inconnu ; il s’adresse à un auditeur fictivement présent, qu’il prend périodiquement à témoin par le mot ammanai. Ce contact désiré par l’auteur y est peut-être pour quelque chose dans le succès du genre.

Les premiers grands romans qui nous soient parvenus datent du 17ème siècle. Le genre continue dans la même veine au 18ème. Les auteurs sont inconnus ou les noms indiqués sont imaginaires. Ces romans répondaient à un besoin de littérature de masse, de la part d’une population semi- lettrée mais avide de connaissance. Ils ont conquis la population par leur arôme et leur résonance du vécu . Leurs succès a provoqué une grande production à partir du 19ème siècle, mais c’est au dépens de la qualité. Ces romans composés par des poètes de métier sont artificiels, manquent de souffle, de naturel et de spontanéité ; ils témoignent d’un travail laborieux . A l’exception du `Gandhi Mahan Kadai qui a trouvé un sujet à la hauteur du genre, les autres romans modernes ne sont que de pales imitations des romans antérieurs longuement mûris et composés dans l’esprit avant d’être consignés par écrit.

Le genre s’est progressivement dégradé. A partir du début du 20ème siècle les événements nouveaux d’une certaine importance étaient racontés à la va vite sous forme de romans ; l’ouvrage était imprimé de façon expresse et mis à la disposition des lecteurs, qui en étaient encore friands. C’était devenu en quelque sorte une presse épisodique qui entrait en action quand il y avait quelque chose d’extraordinaire à rapporter, jusqu’à ce que la presse régulière ait pris la relève.

 

Caractéristiques

Les romans se distinguent du reste de la littérature populaire par sa grande dimension. La longueur moyenne est de deux mille vers ; le plus long a atteint trente mille vers. Ils s’en distinguent aussi par l’exigence d’une métrique particulière, sauf pour l’invocation, les réflexions de l’auteur, les raccords entre deux scènes ou quand l’auteur désire donner un effet particulier à une scène. Les règles de la métrique rigoureusement prescrites sont les suivantes : chaque vers doit avoir quatre pieds ; les pieds doubles se terminant par une longue doivent être suivis par un pied commençant par une brève ; les pieds doubles se terminant par une brève doivent être suivis d’un pied commençant par une longue ; les pieds triples se terminant par une longue doivent être suivis d’un pied commençant par une longue. Ainsi il y a une prédominance de longues et le nombre maximum de syllabes des mots à utiliser est limité cinq. C’est ce qui donne aux romans leur fluidité .

Pour le reste le genre se démarque de la littérature savante. Le romancier bénéficie de toutes les licences admises dans la littérature populaire. La règle d’or à suivre est de plaire à son public. Fond et forme sont conditionnés par cette préoccupation essentielle. Ce qui fait le succès d’un roman, c’est une histoire exceptionnelle qui frappe l’imagination . Dans le cadre ainsi choisi le romancier traite des thèmes qui sont accessibles à son public ou ceux dont il est friand.

Les caractères des personnages sont bien dessinés, ils continuent à habiter l’esprit des gens et deviennent des références. Il y a de longues descriptions, relevées par des hyperboles. Même des bijoux et parures inconnues du public pauvre sont énumérées ou décrits avec complaisance. Cela fait rêver le public feminin.

Le style est direct bien que les figures de style ne fassent pas défaut. La narration est souvent sous forme de dialogue comme dans une pièce de théâtre. La grammaire est subordonnée à l’effet recherché.

Les répétitions ne sont pas proscrites, bien au contraire. Utilisées à bon escient elles sont extrêmement efficaces. Certains vers magiques sont répétés tout au long du récit, ils sont destinés à réveiller l’assistance ou à le replonger dans l’atmosphère du récit quand il y a eu une digression. Par exemple le vers :

« Grands éclats de rire de Radja Dessingou »

dans le roman de Radja Dessingou, le héros incarnant la vaillance.

Les idées et les sentiments sont répétés plus d’une fois avec des exemples ou de métaphores différents ; parfois même avec des chiffres chaque fois plus forts pour frapper l’imagination.

L’auteur utilise toutes sortes de tactique de répétition.Une par exemple consiste à énoncer un fait puis en faire un conditionnel dans le vers suivant :

Un marchand loué dans tout le pays, ammanai

Un marchand loué dans tout le pays, si c’est vrai

A l’aide de tous ces artifices, les auteurs doués ont produit des romans de bonne qualité qui ont enchanté plusieurs générations. Même de nos jours, une fois qu’on est pris par l’intrigue on est séduit par la verve de l’auteur et l’on se laisse bercer par l’harmonie des vers. En plus de leur valeur littéraire, ces romans ont un grand intérêt documentaire pour les renseignements qu’on peut y glaner sur la classe populaire, ses coutumes, ses croyances, sa nourriture, son habillement,  etc.

 

Le roman et son public

Le roman était un important divertissement populaire avant que les médias modernes fassent leur apparition. Tant qu’il était resté oral et récité sur un ton chantant par des professionnels, c’était une source de joie commune. Les plus hardis parmi le public ajoutaient leurs commentaires, le narrateur à son tour était inspiré par son auditoire et n’hésitait pas à improviser. Chacun participait à sa façon, c’était une sorte de communion poétique, fruste si l’on veut mais authentique. Quand le roman a été mis sous forme écrite, il était lu par l’officiant du temple du village ou un autre homme instruit. Le texte s’est alors figé, mais les occasions d’entendre étaient devenues plus nombreuses.

Le roman devenait vraiment spectacle quand on en faisait une version musicale destinée à être chantée. Les artistes souvent en groupes donnaient des performances avec l’aide d’instruments de musique qui variaient de région en région. Les performances pouvaient durer plusieurs jours. Avant de commencer la série de performances, les artistes observaient le jeune et l’abstinence pendant plusieurs jours. Certains restaient pendant tout ce temps de retraite dans le temple.

L’attrait du roman prend une allure nouvelle depuis qu’il est imprimé, surtout à partir du début du 20ème siècle. Pour mettre les livres à la portée de la bourse de son public on imprimait sur papier de mauvaise qualité mais on n’hésitait pas à utiliser de gros caractères pour que les semi-lettrés puissent arriver à les lire . Péria-éjoutou(gros caractères ) est devenu le titre d’une collection.

Il y avait des illustrations naïves et parlantes sur la couverture et parfois au milieu du livre. Même les illettrés feuilletaient les livres et à l’aide des images se remémoraient certains épisodes. Ces livres étaient très recherchés, se vendaient bon marché chez le marchand de bric à brac ou dans les étals parmi les autres marchandises dans les villages au moment des fêtes. Les personnes parfois venues de loin étaient fâchées si elles ne trouvaient pas le titre de leur prédilection. Les femmes de la haute société se procuraient aussi ces livres car sauf de rares exceptions elles n’avaient pas reçu d’instruction suffisante pour accéder aux œuvres littéraires.

Dans les familles qui ont acquis un livre, les nombreux membres de la famille ne pouvaient attendre leur tour pour lire; ils se réunissaient pour écouter lire l’un d’entre eux. Il est vrai aussi que ces compositions étaient faites pour être perçues par l’ouie, en commun, dans une émotion partagée et attisée de ce fait.

Les titres recherchés de la collection sont réimprimés encore à l’heure actuelle de la même manière avec la même étiquette de Périaéjoutou qui est devenue un label de qualité. Ils sont lus comme toute œuvre moderne ; certains sont même étudiés Plus de divertissement collectif, mais la relation avec l’œuvre est devenue plus intime, plus réfléchie. Ainsi de façons diverses les romans ont été le véhicule de la culture tamoule sous sa forme populaire et en a assuré la continuité. Ils ont été ensuite portés au théâtre puis à l’écran.

A partir du moment où l’impression a commencé, le genre a acquis progressivement son titre de noblesse. De son côté la littérature savante est descendue de son piédestal pour devenir accessible au peuple depuis que celui-ci s’est mis de plus en plus à lire.

 

 

Fusion des deux littératures

 

La littérature savante et la littérature populaire bien qu’elles aient été toutes les deux à l’écoute de la société sont restées distinctes par les thèmes retenus, la technique, et leur public. La littérature savante exige un effort de la part du lecteur ; la satisfaction réside dans la compréhension des énigmes et des nuances. La littérature populaire va au devant de son public et veut lui plaire sur le champ.

Mais elles n’ont pas été sans influence réciproque. La littérature savante doit son origine à la littérature populaire, elle lui a emprunté les thèmes, les rythmes, la prosodie ; elle les a systématisés et développés. Par la suite également, les poètes avaient connaissance de la littérature populaire même s’ils faisaient mine de la dédaigner. Certains poètes ont été très attentifs à cette littérature pour y puiser des motifs nouveaux et insuffler une nouvelle vie à la littérature savante.

A leur tour, les auteurs de la littérature populaire n’ont pas hésité à couler sous forme de romans populaires les grandes compositions de la littérature savante pour les mettre à la portée du public moyen. Ils ont pris évidemment de grandes libertés avec le texte original pour être fidèles à leur genre et accrocher leur public.

Dans la deuxième moitié du 20ème siècle, sur l’influence des média modernes, de l’instruction généralisée et de divers autres facteurs, les deux littératures se sont rapprochées au point de se fondre. On est en présence d’un seul tout à vaste gamme dont un bout peut encore rappeler la forme la plus fruste de la littérature populaire de jadis et l’autre bout la forme la plus recherchée de la littérature savante.