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(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 89)

 

 UNE PASSION DE L’INDE (suite)

 

Bombay, 28 décembre 1992       

Très chers Edith et Jean,

Me voici donc à ce rendez-vous annuel de l’amitié et de l’affection, seule lueur dans ma tristesse, mon découragement et pour tout dire dans ma honte même d’être Indien. L’Inde de mes rêves brisés est devenue l’Inde de mes cauchemars réalisés. Pour quelques murs vétustes et quelques idoles décrépites, mais chargés de mythes et de symboles par l’irresponsabilité des chefs et la folie des foules, tout un pays déchiré, à feu et à sang, onze cents morts en d’horribles tueries, où Bombay et Ahmedabad sont aux premières loges, des dizaines de temples détruits au Pakistan en représailles, le sous-continent tout entier montrant son unité dans la violence et l’irrationalité. Non pas qu’on doive particulièrement faire grief à ces quelques centaines d’activistes qui ont débordé les apprentis sorciers et, par une rapide opération commando, rasé la mosquée. Ils n’ont fait que trancher un nœud gordien et résoudre par l’absurde un problème devenu insoluble. Et ce serait peut-être tant mieux si, dans ce miroir brisé, l’Inde enfin réveillée pouvait voir son vrai visage, celui de ses démons et de ses démences et cesser de courir après des fantômes pour prendre à bras le corps la tragique réalité du présent. Car tous sont comptables, autant les mollahs enturbannés et barbus que les ascètes à chignon barbouillés de cendre et maniant le trident de Shiva, autant les intellectuels timorés que les tribuns populistes vêtus de blanc pour mieux cacher leur noirceur, autant la soi-disant élite (par l’argent) pseudo occidentalisée (par ses défauts) buveuse de whisky strictement écossais, et la classe moyenne traditionnelle confite dans sa religiosité sans âme et sa bigoterie sans discernement, que la populace violente et misérable qui grouille par millions dans les bidonvilles, et qui n’a peut-être que les chefs et le sort qu’elle mérite. Oui, tous sont responsables, et d’abord, o paradoxe, les hérauts de l’Etat laïque se réclamant des grands idéaux démocratiques, car ils n’ont su que brider les aspects les plus anachroniques de l’hindouisme, sans jamais agir contre le fondamentalisme musulman le plus gratuit et le plus rétrograde, au point de faire voter un amendement à la Constitution pour contrer le jugement de la Cour Suprême défendant les droits d’une femme musulmane contre son mari. De Radjiv Gandhi, athée, fils d’une brahmane et d’un parsi, marié à une italienne catholique, on aurait pu attendre autre chose que cette laïcité à sens unique, cet électoralisme propre à exacerber les hindous les plus modérés.

Les 120 millions de musulmans, face aux 650 millions de la majorité, ont manqué une occasion historique de faire en quelque sorte amende honorable pour les milliers de temples détruits au cours des siècles, en refusant d’abandonner de bonne grâce, par un geste spectaculaire, un bâtiment en ruine et désaffecté où le culte n’était plus célébré depuis cinquante ans, les hindous intégristes, sûrs de leur bon droit, ont failli à une tradition de tolérance et, en rasant une mosquée sans doute pour la 1ère fois en mille ans, ont montré à l’aube du 21ème siècle un fanatisme capable de rivaliser avec celui des autres religions, cela au nom d’un dieu Rama, symbole de sagesse, de droiture et de justice.

Hélas, aujourd’hui le passé nous écrase, sept siècles de conquête musulmane, trois mille ans d’oppression des basses castes, puis, après l’indépendance, 45 ans de gâchis, d’occasions perdues, d’escroquerie moralisatrice, moins sinistre certes que la révolution bolchevique, sans parler des scandales au long cours, enquête qu’on n’arrive pas à étouffer sur d’énormes commissions versées en Suisse, où l’on murmure le nom de Rajiv Gandhi, grandes banques jadis nationalisées pour le profit du pauvre, aujourd’hui prêtant illégalement et sans garantie à un spéculateur de haut vol, rapidement sorti de prison, des milliards et des milliards dont on ne retrouve pas toujours la trace, de toutes parts des squelettes dégringolant de placards entrebâillés et dans cette attristante chronologie je n’ai pas osé mentionner 2 siècles d’intervention puis de colonisation britannique, car,il faut bien se rendre à l’évidence, c’est grâce à cet héritage que nous sommes devenus tant bien que mal un Etat et une nation, c’est grâce à l’armée disciplinée et apolitique laissée par les Anglais que nous ne partons pas encore en morceaux. Et l’avenir ? Reconstruire la mosquée sur le même site que les hindous prétendent sanctifié par la naissance du dieu Rama serait un remède pire que le mal, avec quelques milliers de morts en plus. Et d’ailleurs, il n’y a pas de remède à un cancer généralisé, sauf que l’Inde peut survivre à un cancer même généralisé, et la vie bientôt reprendre ses droits, dîners mondains, mariages, réceptions où l’inanité des propos n’a d’égale que l’étalage insolent de la richesse, et les affaires, bien sûr, celles des circuits officiels et celles de l’économie parallèle, où des millions clandestins changent de main par mallettes entières de billets, en des transactions aussi honnêtes qu’illégales.

Privilégié entre les privilégiés, mais toujours partagé entre des sentiments contradictoires, étranger et indien à la fois, et par là même étranger jugeant l’Inde sur des faits que seul un Indien peut connaître, je reste parfois songeur et mélancolique sur ce vaste balcon de 12 mètre carrés, dans cet appartement de 115 m2 au 3ème des douze étages de cet immeuble moderne et maintenant rénové, situé au cœur même du plus chic et du plus beau quartier résidentiel de la plus riche métropole de l’Inde, tout en haut de la colline de Malabar, presqu’île dont les pentes bordées d’immeubles cossus descendent de 3 côtés vers la mer. Il nous suffirait d’un geste, ou plutôt d’une décision, pour nous mêler à titre définitif à cette haute et moyenne bourgeoisie gujeratie, club sélect où tout le monde connaît tout le monde directement ou indirectement par parents, amis ou connaissances interposés et dont les membres habitent pour la plupart les rues avoisinantes, à moins de 2 kilomètres à la ronde. Car, en dépensant avec avarice, dans la mesure de mes modestes moyens parisiens, et même en fraudant et en trichant beaucoup moins que ce qui est admis et raisonnable pour tourner les lois parfois ubuesques, je pourrais, sinon entretenir une bayadère, du moins me payer pour nous deux une voiture avec chauffeur, un cuisinier et deux domestiques, sans parler d’autres signes extérieurs de richesse nécessaires à mon rang, et répondre parfois à l’invitation d’un riche banquier et de sa femme, dont la gentillesse, la courtoisie, les qualités de cœur et d’esprit peuvent faire pardonner la splendeur patricienne et les milliers de mètres carrés de leur hôtel particulier, ou me rendre à une réception de Nouvel An chez un membre distingué de la grande aristocratie de l’Inde. Et peut-être avec le temps pourrais-je aussi acquérir l’essentiel, la dose d’insensibilité, d’égoïsme, de cynisme et d’inconscience qui permet de vivre tranquillement sur un volcan …

Nous allons bien, nous sommes rentrés d’Ahmedabadpar le train, le 7 décembre au matin, à peine quelques heures avant que le quartier de la gare centrale de Bombay ne s’enflamme. Pour le futur, nous avons annulé un crochet par Bénarès, ville un peu trop sainte par les temps qui courent, mais maintenons, du 26 au 30 janvier, si du moins la grève en cours des pilotes d’avion le permet, un voyage à Jaïpur où nous attend le roi de l’émeraude, de fastueuse mémoire, pour cette fois-ci marier sa fille … pour nous le cœur n’y est vraiment pas, mais enfin nous verrons bien …

Et bien sûr, Paris le 17 février.

Avec tous nos vœux de santé, de bonheur, de prospérité et nos baisers de Nouvel An.

Ramesh et Sarala

***

Bombay, ce 6 janvier 1993

Très cher Jean, tendre et envoûtante Edith,

Depuis notre arrivée le 20 novembre, le temps passe d’autant plus vite que les choses ici se font lentement comme si l’on avait devant soi l’éternité des vies successives promises par la réincarnation. Déjà la saison des vœux est terminée et avec mon retard grandissant me vient la lâche tentation de ces brefs messages que l’on peut parcourir le temps d’un feu rouge, entre deux embrayages. Mais noblesse oblige ! …

Nos retrouvailles familiales ont commencé en fanfare par ce mariage que nous avons célébré dans la joie d’une longue inquiétude enfin dissipée pour les parents, dans l’improvisation créatrice, le désordre ordonné au dernier moment, et la relative simplicité d’une réception de seulement 300 personnes, où, il est vrai, ont coulé à flots le whisky écossais, la tequila mexicaine … et le champagne indien “Marquise de Pompadour“. Le petit garçon que nous avions accueilli à Paris, il y a plus de trente ans, avec sa mère une sœur de Sarala, notre neveu Samir, maintenant âgé de 40ans, dans la cérémonie autour du feu sacré, a noué sa tunique et son destin au sari et au destin d’une jeune femme de 30 ans, secrétaire dans son bureau d’agent de change, et qu’il courtisait en cachette depuis 6 mois. Grande, mince, jolie, élégante, intelligente, éduquée dans une école de langue anglaise, femme d’intérieur, appartenant à une famille hautement respectable de brahmanes –mais conjoint valable d’une caste acceptée- il ne lui manquait que le teint très clair de rigueur (celui de Sarala) pour figurer parmi les épouses idéales des annonces matrimoniales dans le “Times of India“. Assez moderne et indépendante pour exercer un métier, assez traditionnelle pour vouloir filialement prendre soin de ses beaux-parents et vivre avec eux, et pourtant assez délurée pour se laisser embrasser de bon cœur par cet oncle de fraîche date droit venu de la France permissive … et recommencer pour les photographes qui avaient manqué cet événement historique, du jamais vu assurément dans les annales des mariages –et des films- indiens. Tout se passa bien, malgré la trahison de Sarala trop intimidée au dernier moment pour embrasser son neveu et sa nouvelle nièce. Bien que bénéficiant de l’indulgence amusée de l’assistance pour ce Parisien dévergondé, j’ai sans doute frisé le scandale dans ce pays étrangement puritain malgré les lingams et les sculptures érotiques, dans cette Inde qui, assaillie de mille problèmes, a le loisir de poursuivre une féroce controverse au sujet d’une actrice de grand renom, musulmane il est vrai, photographiée recevant une bise de Nelson Mandela, ou de s’offusquer depuis 6 mois d’une chanson de film où l’amoureux éconduit demande à sa belle : “Qu’y a-t-il sous ce corsage charmant ?“, se dépêchant d’ajouter, le malheureux : “Y a-t-il un cœur sous ce corsage charmant ?“

Mais venons en à de plus hautes considérations. Après l’éruption du volcan politico-communal en décembre 1992, les laves se sont refroidies. Les fondamentalistes hindous ont perdu du terrain aux élections régionales dans les 4 états du Nord où ils espéraient revenir en force et reprendre le pouvoir, la libéralisation de l’économie se poursuit, les multinationales jadis honnies se pressent à nos portes, les capitaux étrangers s’investissent en nos bourses. Un vieillard fragile et sans charisme, mais fort d’avoir survécu à tant d’épreuves, flanqué aux finances d’un bureaucrate dont le seul mérite est la compétence et l’honnêteté, nous guide vers le 21ème siècle … en laissant en route la moitié ou les trois-quarts de la population. Car les structures sociales et les modes de pensée n’évoluent que trop lentement, quand ils ne marchent pas à reculons. Les riches deviennent plus riches, les pauvres restent tout aussi pauvres et, cercle vicieux, la juste révolte des masses incultes ne pourrait qu’ajouter à la pauvreté en réduisant la richesse et le savoir-faire. Et dans la médiocre monotonie de ma vie particulière et dans la routine sans éclat du gouvernement au jour le jour du pays, où trouver le prétexte des fulminations vengeresses et des envolées lyriques d’antan ? Je ne puis aujourd’hui vous offrir que la mélancolie d’un homme continuant la révision déchirante de ses jugements, de ses sympathies, de ses amitiés et de ses indulgences, que le malaise grandissant de celui qui se sait désormais non plus observateur détaché et détachable, mais dans sa prison dorée, participant profondément et irrémédiablement à cet univers quotidien de faux semblant et de laisser aller, de tricherie obligée, de détournement inévitable des principes, des idées, des mots, des lois, des règlements, des rites et des coutumes, où l’on accepte l’intolérable sans se révolter, l’irrationnel sans le critiquer, le grotesque sans en sourire, et le tas d’immondices sans l’enlever. Et pourquoi s’indigner de la stupidité ou de l’illégalité d’un texte quand il est tacitement convenu de ne pas l’appliquer ?

Bombay d’abord, la grande, dynamique et moderne métropole où l’ancien se délite faute d’entretien, avec des loyers figés au centième et même aux deux centièmes du prix raisonnable de marché, et par voie de conséquence des pas de porte clandestins se chiffrant en millions transportés par valises, où la moderne copropriété n’est en général qu’une pâle, laide et défectueuse copie de l’Occident, des structures sans grâce de 15 à 20 étages se détachant du paysage, surplombant des immeubles décrépits, des masures croulantes et des trottoirs défoncés, quand ils existent ; pour ne rien dire des kilomètres de bidonvilles, de paillotes, de cabanes de bric et de broc, poussant souvent des pointes même dans les quartiers chic et bourgeois, tous construits illégalement en dehors de toute norme et de toute salubrité sur des terrains ainsi perdus par leurs légitimes propriétaires, institutions publiques ou simples particuliers, et tous légalisés progressivement au fil des années, des circonstances ou des élections, par une municipalité qui, à défaut de pouvoir ou de vouloir changer les choses, a changé systématiquement, en dépit de tout sens commun, le nom de toutes les rues, places et avenues, même les plus célèbres, sans que personne n’y prête beaucoup attention, de telle sorte qu’il est impossible, sauf exception, de retrouver l’appellation usuelle et courante sur les plaques des rues. Comme, de plus, il n’y a que très rarement des numéros sur les immeubles …

Notre entourage ensuite, famille, amis, connaissances, ou les gens de notre génération sont souvent très en avance pour leur âge, et par leurs propos, leurs attitudes, plus encore que par leurs états de santé, semblent vouloir dès maintenant nous entraîner avec eux dans ce naufrage qu’est la vieillesse.

La classe bourgeoise de Bombay, enfin, en partie occidentalisée, en partie s’accrochant à des traditions tantôt valables, tantôt périmées, mais au fond restant assise entre deux chaises sans trouver –sans vraiment chercher- une modernité authentique mariant progrès et tradition. L’anglais, pas toujours bien maîtrisé d’ailleurs, reste et restera la langue d’éducation, de prestige et de promotion sociale d’une élite dont ce ne sera pourtant jamais la langue maternelle. L’imitation de l’étranger devient l’étalage d’un luxe insolent de nouveaux riches. La famille patriarcale, trois générations sous le même toit dégénère de telle sorte, par un étrange retournement, que les grands parents, même fortunés et bien portants, passent parfois sous la coupe de leurs enfants.

Voilà, j’ai tant bien que mal, encore cette année, rempli cette carte et mon contrat. Veuillez-y lire aussi le témoignage de notre affection et tous nos vœux, s’adressant à vous deux, à Eric et sa femme, ainsi qu’à Gilles pour une nouvelle année heureuse et prospère.

Après 5 jours à Ahmedabad et un circuit par avion de 6 jours vers Bénarès et Konarak, nous rentrerons à Paris le 12 février.

Amicalement vôtres Ramesh et Sarala

***

Bombay, 4 janvier 1996

Toujours très chers Edith et Jean,

À vous deux, ainsi qu’à vos enfants et aux vôtres, nous offrons, avec retard mais toujours autant d’affection, nos vœux de santé surtout, de bonheur et de succès pour la Nouvelle Année.

Depuis six semaines déjà, Sarala, grande bourgeoise libérée de ses tâches ménagères, visite et reçoit dans la joie, la détente et la sérénité retrouvée sa famille, ses sœurs et amies d’enfance. Quant à moi, non plus touriste fortuné visitant sites et monuments et le reste du temps fréquentant le beau monde, mais indien finalement rattrapé par ses origines, je m’intègre à cette société, dont les contraintes me pèsent même si je puis m’en affranchir, dont les mentalités me restent étrangères, quand bien même je les connais, les comprends et les accepte, dont les qualités me touchent peu et les défauts me chagrinent. Et si, privilégié par ma caste, ma famille, mon milieu social, mes relations, mes finances, modestes mais Pérou dans un pays pauvre, j’aborde cette heure de vérité avec optimisme, ce n’est pas sans quelques doutes et déceptions.

Mon entourage d’abord, car les années qui passent sont ici plus lourdes et plus éprouvantes. Je me croyais encore jeune comme vous, d’ailleurs, me voici dans un cercle de vieillards confirmés, souvent sous la coupe de leurs fils et belles-filles, ou sous la dépendance de leurs domestiques et chauffeurs, dont la décrépitude physique et la lassitude morale me fait de la peine et m’éloigne, même si je perçois leur affection et leur sollicitude, parfois intempestive, sous la froide réserve des mœurs indiennes. Et les jeunes, les femmes surtout, par tradition gardent une respectueuse distance qui me gêne et m’intimide.

Bombay, ensuite, point d’attache pour le restant de notre vie, nous accueille, ville encore plus invivable, sale, malodorante, pécheresse en hygiène et en urbanisme au-delà de tout espoir et de toute rédemption, non pas dans ses bidonvilles innommables et ses populations misérables, dont la vue ne doit plus m’offusquer ni le sort m’émouvoir, ni dans ses banlieues sordides et crasseuses, mais dans ses plus beaux quartiers où, dans ce qui reste encore de jardins anciens, des tours de 10, 15 et 20 étages et des immeubles plantés ici et là au hasard, se dressent sur des chaussées sans trottoirs aux bordures défoncées, parsemées de gravats et d’ordures ménagères que fouillent, trient et transportent des chiffonniers en haillons, gagnant leur pitance journalière et remplaçant dans une certaine mesure une municipalité défaillante, tandis que, indifférents ou résignés à l’inévitable, des magnats du diamant ou du textile, mes voisins, sortent de leurs luxueuses demeures en Mercedes climatisées.

L’Inde enfin, inchangée dans ses changements, toile de Pénélope toujours recommencée, démocratie choisissant, critiquant et même bravant librement les nababs, satrapes, barons et autres féodaux qui, avec morgue, arrogance et ostentation la gouvernent entre deux élections, quand ils ne se livrent pas à leurs guerres intestines, ou bien, Gulliver empêtré dans les mille fils de ces diverses communautés, castes, croyances et cultures, tissus de contradictions qu’il faut sans cesse ménager, équilibrer, arbitrer, parfois au défi de toute logique, parce que jamais ne s’écroule ce château de cartes miraculeux pour que ne s’élargissent pas davantage ces profondes fractures sociales, et coexistent de façon un tant soit peu rationnelle toutes ces économies aux vitesses nécessairement différentes, quand fusées, satellites et logiciels pointus Made in India voisinent avec la longue file des coolies en pagne gris et blouse bleue marchant des kilomètres de rues, escaladant la colline de Malabar par un raccourci, un broc de 31 litres sur la tête, pour nous livrer à chaque étage le lait le meilleur et le plus cher de tout Bombay, celui de la Parsi Dairy.

Sarala va bien, je me porte d’autant mieux qu’à tout l’art et au dévouement du professeur ami qui me soigne à Paris, s’est ajoutée une cérémonie au temple jaïn, une “puja“, une sorte de messe pour me laver de mes péchés antérieurs et me garder en bonne santé. Les chants étaient très beaux, la musique fervente et entraînante, le chœur des femmes à l’unisson. Je ne sais si cette tradition est bien conforme à la haute philosophie jaïniste telle que je la comprends, austère et un peu janséniste, mais en tous cas mes pieuses belles-sœurs en sont contentes et ravies pour moi.

La politique, n’en parlons pas. Tout s’est sans doute brouillé en France, gâché en Europe, si j’en juge par les échos qui nous sont parvenus en décembre, et s’affaiblissent maintenant. En Inde, l’avenir semble confus et incertain, malgré les lueurs au bout du tunnel, des progrès, mais pour qui ?

Sarala et moi nous vous embrassons, et de plus, ne m’étant pas encore lavé des relents de la permissive société occidentale, je viens réclamer ma dîme personnelle et supplémentaire sur les joues d’Edith.

À bientôt, retour vers le 20 Février.

Ramesh

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Bombay,24 janvier 1997

Très chère Edith, et cher Jean (nuance !),

Si, hors ce dîner miraculeux, nos adieux à la France furent tendus et trop brefs pour les affaires à régler et tous les amis que nous n’avons pu voir, du moins notre dernière nuit fut sereine, près des pistes au Sofitel de Roissy, où nous poussa la prudence et la crainte des routiers. Décollage à l’heure, vol sans histoire, accueil au petit matin par un neveu flanqué d’un chauffeur, arrivés dans notre appartement où nous attend notre fidèle homme à tout faire, puis rapidement la routine quotidienne. Nous espérions la vie de château, nous entamons très vite la vie de chantier dans notre cuisine, quand la moitié du plafond s’écroule à 20 cm du menuisier démolissant des placards minés par des termites, pour ne rien dire des lézardes dans une chambre ou des portes à changer. Nous faisons réparer pas à pas, sans trop nous en faire, mais les modestes embellissements envisagés devront dans certains cas attendre le ravalement, le renforcement et l’étanchéité des murs extérieurs, qui dissimulent leurs défauts sous une peinture récente.

 Nous avons retrouvé au jardin “suspendu“ les vieillards poussifs un peu plus fatigués, les amoureux timides un peu plus enlacés (mais oui !) et les marcheurs valides, dont nous sommes, comptant à grands pas leurs tours de 600 m sur la large allée périphérique, vivants symboles de ce pays, où malgré des progrès sensibles (et pour qui ?) et des réformes réelles, mais trop souvent incomplètes, l’on continue de tourner en rond sans aller quelque part. Mais pourquoi reprendre la même litanie, plutôt ne rien espérer afin de ne jamais désespérer, emprunter à l’Inde sa philosophie du détachement pour mieux la supporter, se demander –o sacrilège- si ce fut finalement un bien sans mélange d’être menés à l’indépendance par un saint homme, dont le noble idéal d’austérité ne pouvait que périr avec lui, derrière un rideau d’hypocrisie et de mensonges, puis gouvernés par Nehru, un des grands de ce siècle, dont les rêves généreux, les grandes intentions reprises ou modifiés par sa dynastie nous ont, à ce jour, conduits à ce gâchis économique, ce désastre politique et cette faillite morale, le seul acquis restant l’unité du pays et le maintien des libertés démocratiques. D’ailleurs, pour le cinquantenaire tout proche de ce faste 15 août 1947, nous assistons à un final grandiose, un feu d’artifice de scandales éclatant les uns après les autres, des détournements par milliards, les trésors d’Ali Baba trouvés dans les demeures d’une ancienne actrice, chef détrôné d’un gouvernement provincial, ou les dizaines de millions en billets empilés dans les placards d’un ministre plus modeste et plus économe. La nouveauté, c’est tout ce beau monde, ministres, ex-ministres ou hauts fonctionnaires en examen, en liberté sous caution après arrestation et interrogatoire, et même en prison, traqués par le bureau central des investigations, encore non corrompu semble-t-il, et qui ne prend désormais ses ordres que de la Cour Suprême. Mais un gouvernement sans pudeur essaie déjà de brider ces enquêtes.

Le système électif semble tourner à vide, surtout au niveau des Etats, la caste et le clientélisme sont rois, des partisans ignares votent pour des démagogues sans foi ni loi et manifestent dès qu’on met leurs idoles en accusation ou en prison, tandis qu’une élite, à nulle autre seconde hors de nos frontières, en Amérique par exemple, ne peut que chercher à profiter au mieux des circonstances et sauver sa mise dans cet immense étouffoir de talents, d’énergie et de bonnes volontés.

Mais tout cela ne nous empêche pas de vivre tranquilles et privilégiés, même si parfois nostalgique (au singulier !) et de contribuer comme tout un chacun aux accommodements rituels et raisonnables avec la morale et la vertu des fonctionnaires, comme lors du dédouanement de 2 m3 d’objets personnels envoyés par bateau, four, robots ménagers, magnétoscope, service de table, livres, en donnant à notre agent en douane, hors du décompte officiel, carte blanche … et argent noir … ma présence n’étant nécessaire que pour la forme et la vérification du contenu.

Et maintenant, d’autant plus fort que nous sommes très en retard, Sarala et moi nous vous embrassons, vous souhaitons pour vous et le vôtres bonne santé et une Heureuse année 1997.

Fidèlement et affectueusement.

Ramesh

Espérons être à Paris vers la fin mai.

***

 

 

 

Bombay,16 janvier 1999

Chère Edith, et cher Jean,

Après Baltimore, détente campagnarde dans la chaude affection familiale, après Paris, étape des amitiés toujours renouvelées, après dans le calme et beau Neuilly, chez vous les bisous d’Edith et la jeunesse charmeuse de Neila et de Gilles, nous avions retrouvé, fin octobre, dans les “beaux“ quartiers où nous vivons, cette métropole toujours aussi polluée, sale au-delà de toute décence, ces rues aux fondrières à peine recouvertes, jonchées d’ordures et de gravats épisodiquement enlevés, débordant de voitures ne sachant où rouler, de piétons ne sachant où marcher sur les chaussées défoncées, des miséreux ne sachant où vivre, sinon sur les rares trottoirs étroits et délabrés, tandis que trop souvent, comme des herbes folles, poussent des cahutes de bric et de broc dans les recoins mal surveillés ou interdits à la construction, telles les plages rocheuses léchées par les vagues, au pied d’immeubles de luxe avec “vue imprenable“ sur la mer.

Et nous ne pouvons, désormais, que plus difficilement trouver refuge dans notre résidence de privilégiés, avec un air plus respirable sur les hauteurs de Malabar Hill, l’eau 24 heures sur 24 grâce aux réservoirs de l’immeuble, l’électricité sans coupure (contrairement à Delhi), le jardin “suspendu“ tout à côté, et en face de nous les beaux arbres du jardin d’un ministre, oasis dans un désert de béton, car, déjà depuis la mi-novembre, les échafaudages ont grimpé, comme les barreaux métalliques d’une prison, sur la façade arrière de nos douze étages, en vue, non pas d’un banal ravalement, mais bien d’une consolidation, en quelques endroits d’une presque reconstruction des murs extérieurs, qui laissent passer l’humidité de toute part, et à l’heure où j’écris ces lignes, on envisage aussi de démolir complètement, pour les recouler à neuf, la plupart des balcons de 2m de long sur 1m,25 de large, attenant à nos cuisines, une fragile cloison de contreplaqué nous protégeant du vide pendant 2 ou 3 mois. Avec le bruit des marteaux cognant sur les ciseaux, le fracas des gravats heurtant le métal avant de s’écraser au sol, la poussière, le contreplaqué remplaçant les vitres à certaines de nos fenêtres et nous refusant la lumière du jour, et tous ces ouvriers intrus que nous sentons autour de nous, il faut se préparer à une longue épreuve, quinze mois sans doute, et ne garder que l’espoir incertain de nous évader quelques semaines à la mousson, juillet-août, vers Paris et Baltimore, échappant du même coup à cette sorte d’enfermement mental, à ce rideau de réserve prudente, de pensées non exprimées, qui me sépare parfois d’un entourage pourtant affectueux et plein d’égards.

Pour le reste, malgré les discours pompeux, les promesses fallacieuses, les véritables et vaines fusées, je constate comme avant, sans plus vouloir y prêter attention, la progressive déchéance physique du pays, la profonde désagrégation morale de la société, la persistante décrépitude mentale des dirigeants et la totale irresponsabilité des administrations, avec la mise à l’écart de ceux, honnêtes et intelligents à la fois, qui auraient le courage, impossible ou suicidaire, de se jeter dans cette eau fangeuse et nauséabonde pour réformer des mœurs politiques avilissantes et des pratiques religieuses abêtissantes. Et j’oubliais l’infantilisme de la “culture“ populaire, ces films-opérettes à succès où le mauvais goût et l’invraisemblance se disputent la première place dans un scénario d’autant plus inexistant qu’il est toujours le même, mélodrames pour midinettes, chansons ineptes, danses suggestives et déhanchements vulgaires dans des paysages de rêve et de carton-pâte (baiser sur la bouche strictement interdit). Et pourtant, pour un public averti, mais trop restreint, il peut y avoir dans quelques théâtres de la musique classique indienne ou occidentale, des films anciens classiques, des pièces de théâtre en anglais ou en langues indiennes, et même “Huis clos“ ou “Antigone“ d’Anouilh traduits en Hindi.

Avec des nouvelles régulières de Sheila, notre vie à deux continue, fort supportable malgré la nostalgie des jours anciens.

En souhaitant à vous et à ceux que vous aimez, santé, bonheur et succès pour la Nouvelle Année, nous vous embrassons affectueusement

Ramesh et Sarala

***

Bombay,8 février 2000

Ma chère Edith, mon cher Jean,

Avec comme excuse préventive de vous avoir téléphoné au Touquet début septembre et d’avoir reçu quelques jours après votre faire-part pour Eric et Karine, nous vous souhaitons avec un peu de retard mais beaucoup d’affection, à vous deux ainsi qu’à vos enfants et tous ceux qui vous sont chers, une bonne et heureuse année. Vœux d’autant plus fervents que, malgré les festivités et les feux d’artifice, nous avons eu le cyclone dévastateur en Orissa, l’extraordinaire et inimaginable tempête en France et en Europe, la marée noire, l’immense linceul de boue au Vénézuéla, la guerre en Tchétchénie, et ce détournement d’un avion indien.

Mais je repense à ce mois de mai : l’accueil chaleureux, les sourires et les embrassades de tant d’amis, les rues familières où flotte la nostalgie des temps anciens, puis en juin mon tendre harem américain dans les prairies et les pelouses de Cockeysville. Bonheur d’autant plus grand que nous nous sommes réunis nombreux à Dallas chez une nièce et son mari, oncles, tantes, frères sœurs, cousins, cousines et amis, pour célébrer par un rituel somptueusement et magnifiquement indien les noces de son fils, brillant étudiant en médecine avec une blanche américaine : sur plusieurs jours réceptions diverses, cortèges dans le chatoiement des saris et des tuniques et la cérémonie finale, en apothéose avec, comme vous le savez, un brahmane officiant autour du feu sacré. Un beau mariage, avec la joie, la liesse et les débordements que permet beaucoup moins en Inde la sévère taxation des signes extérieurs …… d’affection ! Quand, selon la tradition, le jeune couple s’est prosterné à mes pieds pour la bénédiction du vénérable patriarche, j’ai bien relevé la mariée, toute resplendissante de soieries et bijoux, pour l’embrasser tendrement … (Gilles m’a promis de gros bisous de Naëla, mais sans prosternation je suppose !).

Après cette heureuse aventure, notre retour fin juillet dans la chaleur oppressive et l’ambiance dépressive de l’Inde, mais présents en septembre et en octobre après de longues années, nous avons retrouvé des rites et des coutumes quelque peu oubliés. D’abord notre Semaine Sainte des Jaïns, huit jours de sermons, de prières, de méditations, d’austérité, de culte dans les temples, et, en finale, la formule consacrée demandant à tous et à chacun le pardon des offenses. Pour les plus pieux et les plus courageux, huit jours entiers de jeûne complet avec seulement un peu d’eau bouillie entre le lever et le coucher du soleil, et au neuvième matin la cérémonie rituelle et charmante où les visiteurs se succèdent en foule pour féliciter, faire un cadeau ou un don en espèces et mettre dans la bouche des ascètes méritants (jusqu’à 6 en même temps dans une famille que je connais) les symboliques premières cuillères de nourriture.

Puis, plus particulière à Bombay et sa région, la fête de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, rondouillard et bon enfant, dont les milliers d’idoles, grandes ou petites, aux couleurs criardes, après avoir été pendant une semaine l’objet de prières, de dévotion et de demandes de protection dans ce qu’on veut entreprendre, sont, au dernier jour, [portées] en processions immenses, sur chariots, voitures, camions ou épaules d’homme, dans un déferlement de populace barbouillée de rouge, comme ivre de ferveur et de frénésie religieuse, hurlante et dansante au grondement des tambours à vous déchirer le tympan, transportées sur les plages et solennellement, selon les rites, immergées dans la mer ou les cours d’eau.

Le 19 octobre, Dassera, jadis fête du cheval le plus noble moyen de locomotion, aujourd’hui également, progrès oblige, celle des chevaux-vapeur, des machines et des voitures que l’on décore de guirlandes de fleurs en invoquant, par diverses offrandes, la protection de dieux plus haut placés dans la hiérarchie que votre modeste Saint Christophe … objets inanimés, avez-vous donc une âme … ?

Enfin, l’entracte tragique –une centaine de morts- et inutile des élections anticipées provoquées par une opposition irresponsable se prenant à son propre piège. Au lever de rideau, les mêmes sont revenus, plus nombreux mais non meilleurs, en une coalition de 24 partis, et sans doute aurons-nous la stabilité si notre grand vizir peut brider les caprices et déjouer les intrigues des 23 épouses et concubines de son nouveau harem. Ainsi l’avenir de notre régime parlementaire sera-t-il encore assuré, sinon hélas, l’avenir de ce malheureux pays, que gouverneront de plus en plus d’incapables, de voleurs et même de criminels, serfs devenus barons par la magie du suffrage universel dans une société à mentalité féodale, satrapes arrogants, fastueux et cupides, dont l’indécence peut dépasser toute limite quand un ex-ministre inculpé d’énormes détournements, mis en liberté sous caution, mais toujours régissant son fief du Bihar par épouse inculte interposée peut donner en sa capitale, aux noces de l’aînée de ses filles, diplômée de médecine d’une douteuse université par fraude, piston ou népotisme, une réception de dix ou quinze mille personnes où se presse, sans vains scrupules, tout le “beau“ monde de la politique, des affaires et du spectacle, tandis qu’en Orissa des survivants hagards pataugent sans secours dans une eau où flottent les cadavres d’animaux.

Mais je m’arrête, pour ne plus vous faire encore supporter mon intolérance à l’intolérable, mes doutes de plus en plus profonds sur les fondements et les valeurs même de la culture et de la civilisation de l’Inde, et mes vaines interrogations devant toujours rester sans réponse, puisque personne ici jamais ne se pose de questions.

Et pour ne pas me consoler, ces travaux depuis 14 mois déjà dans le bruit, la poussière, les gravats, qui n’en finissent pas d’avancer à reculons avec la découverte de nouvelles faiblesses structurelles, des dalles entières de chambre sombrant dans la démolition, vous laissant sans plancher, puis sans plafond avec le vide béant entre les 4 ou parfois 3 murs survivants, et, bien sûr, tout à déménager avant, tout à refaire après. Le temps passe inexorablement et s’éloigne le rêve d’une vie de calme, luxe et volupté dans un bel appartement confortable et rénové. Mais sans doute en mai ou en juin pourrons-nous reprendre force et courage à Paris et aux Etats-Unis.

En attendant, nous vous embrassons affectueusement.

Ramesh et Sarala

***

Mumbai (Bombay) 24 décembre 02

lettre terminée postée 7 janvier 03

Ma chère Edith,

En cette festive saison –et même hors saison- !- je pense beaucoup à vous et j’espère que vous pensez un peu à moi, même si entourée, comme vous l’êtes, de vos enfants et de vos amis.

Me voici donc, depuis mon retour il y a 4 mois, dans un “chez moi“ qui prend forme physiquement et moralement, malgré la grande déception d’avoir manqué Paris et l’occasion tant rêvée et tant imaginée de vous avoir tous autrement que par vos visites, même très affectueuses, à mon lit d’hôpital. D’autant plus que pour nous deux ce ne fut pas le cas, je me demande pour quelle raison, ma stupidité ou votre réticence, ou votre timidité ?

Mais tout cela est derrière moi, j’ose déjà envisager avec timidité et aussi peut-être témérité, pour mai ou juin prochain, un nouveau séjour me laissant espérer rencontres joyeuses, déjeuners, dîners, sorties au théâtre ou au cinéma. Et plein d’un zèle nouveau et d’un bon moral, je reprends pied dans la vie, je me laisse entraîner dans le courant d’une existence sans Sarala, j’invite et me fais inviter, et après l’écrasante et moite chaleur d’octobre, je peux maintenant, dans une relative fraîcheur, faire de petites marches dans le beau “Jardin Suspendu“ tout à côté, j’essaie de renouer le fil des relations anciennes délitées par de trop longues absences, j’évite que la nostalgie d’un passé heureux m’empêche de vivre mon présent en Inde.

Et, si donc mes jambes chancellent, mon esprit reste ferme et de plus en plus détaché, je regarde désormais sans broncher, sans haut le cœur et sans mes vaines ruminations de jadis, cette Inde qui ne sera jamais celle qu’elle aurait dû et aurait pu être, cet immense gâchis matériel, moral, politique, intellectuel, idéologique et culturel en 55 ans d’indépendance, ces esprits les plus brillants fondus dans une dégénérescence collective, comme dans le lointain cosmos ces étoiles aspirées par un insondable trou noir d’anti-matière, ces chefs aimés et prestigieux, Nehru et sa descendance, dont le bilan s’avère lourdement négatif, Gandhi, père d’une nation qui le renie et dont de toute façon il n’aurait pas voulu. Après tout, si ce milliard de gens, et son élite, semblent penser et agir comme si leur pays et même leur ville ne les concernaient pas, pourquoi devrait-il en être autrement pour moi, dont la moitié de l’âme est en France et en Amérique ? J’accepte désormais, avec une sorte de compréhension participative, l’indifférence, l’apathie et le refus de toute réflexion de mes proches, puisqu’ils me donnent ce dont j’ai le plus besoin, leur aide et leur affection.

Et pourquoi ne pas être joyeux de ma chance au pays d’Ubu-Roi et de déplorer les langueurs administratives, comme tous autour de moi, quand, malgré 2 ans de démarches enregistrées et de calculs vérifiés, je n’arrive pas à faire rectifier par le service du téléphone une erreur en ma faveur qui me fait un cadeau de 16.000 roupies (350 €) ? Même longue et délicieuse saga de démarches avec une grande banque, à la place de laquelle, pour des raisons aussi alambiquées que la mythologie hindoue, je touche malgré moi chaque année des dividendes, de 20.000 roupies au total jusqu’à présent, que je voudrais bien lui transférer si elle daignait répondre à mes lettres et régulariser la situation. Désormais, ayant fait mon devoir, malgré mes neveux qui me traitent d’oncle inutilement agité et trop honnête, je me repose sur mes lauriers de bonne conscience.

Plus triste, assurément, ces tours de 30 ou 40 étages qui poussent n’importe où, n’importe comment, au gré du hasard, de la spéculation et de la corruption, et un beau jour peut-être juste en face de chez vous, comme d’énormes verrues sur un visage déjà ravagé, mais quant à moi, bienheureux, j’aurai toujours devant mon vaste balcon les arbres et la pelouse d’une résidence ministérielle qu’on se gardera bien de démolir.

Et si, par malchance ou manque de tact, la télévision vous passe des images de villages perdus où les gens en viennent à manger de l’herbe et des graminées sauvages, et des enfants qui meurent, malgré des silos débordant de céréales qui vont parfois aux rats ou à la pourriture, je regarde, avec justement une douce apathie, ces visages marqués et cette misère étalée, en laissant ma nationalité et ma sensibilité occidentale au vestiaire.

Mes Américains Nikhil, Sheila, Sohini et Nina vont bien, nous allons tous nous retrouver, l’esprit en fête, pour un mariage à Ahmedabad du 15 au 22 janvier.

Tiens ! je m’aperçois soudain que j’ai vouvoyé tout au long de cette lettre, je t’assure, je ne pensais pas à une autre, mais tout naturellement j’avais à l’esprit ces souvenirs de Jean et de toi du temps où je disais vous. Au fait j’ai commencé le tutoiement au téléphone et tu as suivi, mais nous ne l’avons pas encore fait face à face puisque nous avons manqué notre rencontre à Paris.

Je te souhaite, ainsi qu’aux tiens, Eric, Karine, Jonathan, Gilles et Naela,, une HEUREUSE ANNÉE 2003, pleine de succès et de bonheur.

Et, pour le cas où tu aurais de bonnes et affectueuses intentions àmon égard, je t’embrasse très fort

Ramesh