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(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 109)

          

             UNE ENTREPRISE  DE NAVIGATION A  VAPEUR PONDICHERIENNE EN INDOCHINE                          FRANCAISE, 1891-1900

J.B.P.More

(Résumé de l’article paru dans le Journal of Irish, Vol.3, No.1, 2008, pp.19-33)

 

Depuis le temps que Pondichéry est devenu un comptoir de commerce français, elle recommençait à attirer des migrants Télougou, Tamoul et musulman. Ils venaient comme commerçants, tisserands, interprètes, intermédiaires et ouvriers. Parmi les plus connus étaient Lazaro de Mota Mudaliar et Ananda Ranga Pillai de Chennai, Maridas Poullé de Tanjore et Nida Radjapa Ayer d’Andhra. Nous devons ajouter à cette liste illustre le nom de Darmanathan Purushanthi (Prouchandy), qui s’était fait un nom en fondant une compagnie de navigation de bateaux à vapeur en Indochine française. Il semble que les Purushanthis sont des migrants de la côte nord de Coromandel.

A vrai dire, c’était l’éducation française reçue par Darmanathan Purushanthi à Pondichéry et le manque de débouchés à Pondichéry, qui le poussait comme d’ailleurs plusieurs de ses compatriotes à traverser l’océan vers l’Indochine à la recherche de nouvelles opportunités dès 1865. Les registres d’archives françaises attestent l’arrivée de Darmanathan en Indochine le 31 Décembre 1870. Il était âgé seulement de 23ans alors et célibataire. En effet, il était né à Pondichéry le 13 Février 1847.

Nous n’avons pas de renseignements précis sur les activités de Darmanathan Purushanthi pendant les années 1870. Il est néanmoins possible qu’il fut employé d’abord dans l’administration française comme bon nombre de ses compatriotes, y compris son propre frère, Mariadassou Purushanthi, qui était huissier à Cholon, le quartier chinois, à peu près à cinq kilomètres de Saigon.

Mais il semble que Darmanathan Purushanthi s’était lancé dans le commerce très tôt,  ce qui lui avait permis d’accumuler un capital considérable. Cela lui avait permis en 1879 de décrocher un contrat pour fournir des produits divers comme des allumettes, des bouchons,  des moustiquaires, du savon, etc., à l’hôpital militaire français de Saigon. Cela prouve que Darmanathan Purushanthi s’était établi comme un commerçant et avait prospéré pendant cette période.

La Compagnie de Navigation Purushanthi 

La loi française n’interdisait pas aux Indiens de faire le commerce en Indochine. Darmanathan Purushanthi fut l’un des premiers Pondichériens tamouls à profiter de cette situation. Ayant accumulé un capital considérable, il fonda une entreprise de navigation de bateaux à vapeur en 1891 avec ses propres moyens. Il acheta d’abord un bateau à vapeur appelé ‘Alexandre’. Il se procura un permis de navigation des autorités françaises de Saigon et commença à transporter les passagers sur le Mékong le 23 Octobre 1891 de Chaudoc, situé à l’est de Saigon à Hatien, le port de Cochinchine dans le Golfe de Siam, et de Chaudoc à Takeo et à Pnom Penh, la capitale du Cambodge.

La durée du voyage de Chaudoc à Hatien était de dix heures environ pendant la marée haute. Chaque passager s’acquittait d’une piastre pour le voyage, repas compris. Darmanathan Purushanthi n’était pas en mesure de faire face aux dépenses pour assurer le voyage avec le prix qu’il faisait payer aux voyageurs. Par conséquent, il n’avait pas d’autre choix que de demander des subsides auprès de l’Etat colonial français. Il réussit à les obtenir et rendit ainsi son entreprise profitable

Pour soutenir sa demande de subsides, Darmanathan avançait comme argument que son service de Chaudoc à Hatien satisfaisait les besoins des habitants de Chaudoc et de Hatien, qui venaient sur d’autres bateaux de Saigon et s’embarquaient sur l‘Alexandre afin de poursuivre leur voyage plus avant sur le Mékong. D’ailleurs, pendant les années 1892 et 1893, les administrations de Chaudoc et de Hatien avaient conféré à Purushanthi le droit de transporter des lettres postales entre Chaudoc et Hatien.

Darmanathan Purushanthi fut aussi le propriétaire d’un autre bateau à vapeur appelé Prouchandy, qui parcourait le Mékong depuis Pnom Penh au Cambodge à Hatien dans le Golfe de Siam via Chaudoc. Ainsi, les bateaux à vapeur de Darmanathan Purushanthi sillonnaient le delta et le fleuve du Mékong, au Cambodge et en Cochinchine.

La Compagnie de Navigation française qui opérait dans le même secteur fut la Compagnie Nantaise de Navigation à Vapeur jusqu’en 1893 et qui prit ensuite le nom de Compagnie des Messageries Fluviales. Cette compagnie détenait le permis, délivré par les autorités coloniales pour faire circuler leurs bateaux à vapeur de Saigon à Pnom Penh via Chaudoc et entre Saigon et Bangkok par la mer. Cette compagnie aussi bénéficiait de divers subsides octroyés par l’Etat colonial. Il semble que les Français étaient un peu gênés par le fait que les bateaux à vapeur de Purushanthi entraient en concurrence avec les grandes compagnies françaises comme la Compagnie des Messageries Fluviales.

Dans l’état actuel de la recherche, on ne sait pas si les bateaux à vapeur de Purushanthi transportaient les passagers et le courrier au-delà du delta de Mékong par la mer. Mais il y avait un passage de Hatien à Bangkok par la mer. Pour le moment, nous n’avons aucune certitude que les bateaux de Purushanthi empruntaient cette voie.

Darmanathan Purushanthi semble avoir opéré son bateau à vapeur Alexandre en Cochinchine sans avoir à faire face à beaucoup de compétition jusqu’en 1895. Mais cela ne fut pas le cas de son autre bateau Prouchandy à Pnom Penh, où il devait affronter la concurrence de quelques autres bateaux à vapeur privés comme celui de la Compagnie des Messageries Fluviales.

Néanmoins l’entreprise fluviale de Purushanthi fut un succès commercial durant cette période. Il semble que c’est ce succès qui l’avait poussé à écrire une lettre le 16 Décembre 1895 au Président et aux membres du Conseil Colonial en leur demandant un soutien financier de 4000 francs par mois afin d’élargir ses opérations fluviales à plusieurs points, non seulement en Cochinchine et au Cambodge, mais aussi jusqu’au Siam (Thaïlande). Il voulait transporter beaucoup plus rapidement et avec beaucoup plus de confort non seulement des passagers et du courrier postal, mais aussi des marchandises. Il écrivait que le début de cette ligne serait Hatien en Cochinchine et qu’elle desservirait plusieurs points sur la côte comme Hongchong et Rachgia en Cochinchine, Rampot et Phuquoc au Cambodge jusqu’à Samit et Chantaboun en Thaïlande. Il avançait même comme argument commercial que cette route n’avait pas été desservie en permanence durant l’année 1895 par le bateau à vapeur appartenant à la Compagnie des Messageries Fluviales.

Darmanathan Purushanthi demandait à l’Etat colonial de lui accorder un contrat de dix ans. Il promettait de faire circuler son bateau trois fois dans le mois. Il semble qu’il avait même repéré un bateau de mer pour cette tâche. Il était long de 26 mètres et large de 4 mètres avec un tonnage de 50 tonnes. Il pouvait parcourir avec une vitesse de 10 miles marins par heure. Il insistait aussi sur le fait que son bateau desservirait tous les points non-desservis pas les bateaux de la Compagnie des Messageries Fluviales. Ainsi Purushanthi était en concurrence directe avec les Messageries Fluviales dans le commerce de transport. Naturellement, ceci n’était pas du tout du goût des autorités coloniales et des commerçants français, bien qu’ils s’exprimassent rarement de façon ouverte contre la proposition de Purushanthi.

Il semble qu’en raison de la pression exercée par les Messageries Fluviales sur les autorités françaises de Saigon et du favoritisme colonial, la proposition de Purushanthi ne fut pas retenue. Par conséquent le projet de Purushanthi n’a pas vu le jour. Au contraire les autorités coloniales décidèrent unilatéralement de prolonger le contrat en faveur de la Compagnie des Messageries Fluviales. Purushanthi ne pouvait rien contre cette décision. Mais le fait historique qu’il faut retenir dans toutes ses démarches c’est que Darmanathan Purushanthi avait songé à disposer d’un bateau à vapeur sur la mer de Saigon à Bangkok en 1895, même contre les intérêts de la Compagnie des Messageries Fluviales.

La Compagnie des Messageries Fluviales était consciente du défi posé par l’entreprise de Purushanthi à leurs intérêts commerciaux. Avec le soutien des autorités coloniales, elle avait réussi non seulement à parer les tentatives de Purushanhti pour le défier, mais aussi à saper ses intérêts par plusieurs moyens. N’ayant pu faire face aux obstacles, aux obstructions et à la compétition inégale, Darmanathan Purushanthi fut contrait finalement de se désengager graduellement de son entreprise fluviale vers la fin du dix neuvième siècle.

L’entreprise fluviale de Darmanathan Purushanthi dans l’Indochine lointaine était l’œuvre d’un seul homme. Il acheta ses bateaux à vapeur avec son propre capital. Pendant les années 1890, lorsqu’il affrétait ses bateaux à vapeur, la conscience politique dans l’Inde française et en Indochine et aussi dans l’Inde Britannique n’était encore qu’au stade de balbutiements. Par conséquent, l’entreprise de Purushanthi n’était pas le produit d’une motivation politique. Le Congrès National Indien fut fondé seulement en 1885. On ne sait pas si Darmanathan Purushanthi était conscient de cette fondation.

Plus tard en Octobre 1906 V.O. Chidambaram de Tuticorin fonda la Swadeshi Steam Navigation Company pour faire circuler des bateaux à vapeur entre Tuticorin et Colombo, lorsque le parti du Congrès avait entamé l’agitation swadeshi contre les Britanniques. Par la fondation de cette compagnie Joint Stock, Chidambaram pensait pouvoir défier le monopole du British Steam Navigation Company. Mais le Swadeshi Steam Navigation Company dura à peine deux ans, tandis que la Compagnie fondée par Darmanathan Purushanthi avec son propre capital dura dix années.

On voit donc bien que Darmanathan Purushanthi (Prouchandy) a été le premier Pondichérien et le premier Tamoul de l’Inde française à avoir fondé une entreprise de navigation à vapeur avec ses propres moyens, malgré les obstacles et la compétition inégale de la part de la Compagnie des Messageries Fluviales. Par conséquent, l’honneur d’avoir possédé et armé des bateaux à vapeur en ce qui concerne l’Inde française devait revenir à juste titre à Darmanathan Purushanthi de Pondichéry.