Blue Flower

(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 115)

 

         Le Seigneur de Bombay, par Vikram Chandra, Robert Laffont, 2008, 1040 pages

Traduit de l’anglais (Inde) par Johan-Frédérik Hel Guedj

 

Nombreux sont les écrivains indiens qui, nourris dès l’enfance à l’école et dans la rue de la grande épopée du Mahabarata, en gardent des traces profondes qu’on retrouve en écho dans leur roman.

Dans Le Seigneur de Bombay, Vikram Chandra a choisi de donner à son principal héros le prénom de Ganesh, qui est le scribe du Mahabarata, l’homme éléphant qui utilise une de ses défenses pour écrire sous la dictée de Vyasa.

Le héros de Vikram Chandra, Ganesh Gaitonde va mener une vie aventureuse et terrifiante qu’il réussira en utilisant sans scrupule tous les  moyens qu’il juge utiles: c’est le Seigneur de Bombay.

Bombay-Mumbay, dit-on maintenant, est la mégapole monstrueuse qui enferme dans ses rets une fourmilière grouillante, qui aspire ses habitants en dépit de sa saleté, de sa puanteur, de son insécurité et de ses crimes , de son bruit assourdissant et de son mouvement   perpétuel ; On ne peut cependant s’éloigner de cette ville qui agit sur ses habitants comme une drogue à cause « de son ciel mauve et doré et mauve , de son odeur de jasmin »,de ses plats exquis et «  de la  sensation de plonger dans un bain de miel quand on retrouve la sécurité de son foyer » .

De ce grouillement de population où chacun a à se battre pour vivre ou plus simplement pour survivre, émergent de nombreux personnages – une liste non exhaustive en est donnée à la fin du livre – dont la plupart seront assassinés avant le dénouement. Leurs histoires vont se  superposer, se juxtaposer ou s’interpénétrer avec celles des trois principaux personnages  et donner naissance à « des romans dans le roman  », rarement clos sur eux-mêmes mais presque tous reliés à l’enquête principale comme dans une sorte de mise en abyme, dont les acteurs apparaissent par ricochets et répondent à l’attente du lecteur curieux de tout comprendre.

Ce qui retient particulièrement l’attention ce sont deux des trois principaux personnages dont les récits parallèles alternent chapitre après chapitre : l’un est la confession de Ganesh Gaitonde, confession qu’il livre de son plein gré, pour exister peut-être aux yeux de tous, mais surtout à ses propres yeux ; l’autre récit, dont le narrateur est l’auteur omniscient, nous met en contact avec un commissariat où va se dévoiler la vie souterraine d’un quartier en une série de flashes, comme dans un film, à travers lesquels apparaît une activité glauque où se jouent les enjeux importants de la politique, de la  religion, du pouvoir et de l’argent ; là règne l’inspecteur principal Saraj Singh, le seul inspecteur sikh de la métropole, l’homme au turban , dont la tâche essentielle est de retrouver Ganesh Gaitonde ; or des circonstances particulières lui permettront de rentrer en contact avec lui et de recevoir sa longue confession. Ganesh  Gaitonde est entré à 19 ans, par un crime crapuleux, dans la vie active et définitivement dans le crime. Il n’empêche qu’il deviendra un homme d’affaire important (import–export, investissements, titres, affaires judiciaires), un homme public avec des entrées dans tous les milieux (justice, police, médias, même gouvernement), et il sera surtout le chef de la communauté hindoue qui va s’opposer au chef de la communauté musulmane, Suleiman Isa, le troisième personnage important, gangster comme lui. Dans une guerre politico-religieuse, ces deux hommes poussés par le goût du mal, la haine, la volonté de puissance et le désir de posséder toujours plus feront de leur ville le lieu de tous les coups bas, de toutes les hontes, de tous les crimes. Puis surviendra bientôt un certain gourou qui  bouleversera Ganesh Gaitonde, le séduira,  le tourmentera en le persuadant que nous sommes dans l’ère de l’obscurité, le Kali-Yuga, et que le salut et l’âge d’or ne surviendront qu’à la suite d’une destruction totale de tous et de tout. Faut-il s’en préoccuper ? Quel sera l’avenir de l’homme ?

  Ce roman  bien plein nous raconte une certaine Inde, séduisante et terrifiante, mais qui n’est qu’un aspect de ce sous-continent immense et multiple. Le lecteur, tout au long de ces mille pages, se familiarisera avec tous ces personnages de papier, bien réels cependant, et qui l’accompagneront longtemps après que la lecture sera achevée.