Blue Flower

(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 117)

 

          Et les morts nous abandonnent, par Raj Kamal Jha,  Actes Sud, 2008, 435 pages.

( roman traduit de l’anglais (Inde) par Alain PORTE )

 

 

Cette œuvre si particulière s’inscrit en une longue parenthèse entre la première et la dernière page du roman. Toutes deux relatent un authentique attentat commis dans l’état de Gujarat en Inde du Nord au cours de l’année 2002.

La première page expose les faits :

Parce que des activistes hindous veulent construire un temple en lieu et place d’une ancienne mosquée, des musulmans incendient un train où mourront  cinquante-neuf hindous. La riposte est immédiate. Aussitôt les deux communautés explosent dans des affrontements d’une grande violence et qui vont durer de longs mois.

 Il y aura des milliers de maisons détruites, des milliers de boutiques calcinées, de villages incendiés, un millier de morts, musulmans à 70%. La dernière page en donne le décompte précis, avec des chiffres du gouvernement.

Entre ces deux pages se déroule le roman hallucinant où le lecteur comprend vite que l’auteur R K Jha, romancier et journaliste, est le témoin oculaire de cette folie meurtrière qu’il va nous révéler afin d’exorciser ses démons. Mais tout ce qui suit l’énoncé des faits, dit l’écrivain, n’est que fiction ; faut-il  le croire ?

Quelle est l’histoire qui nous est contée ? Est-ce seulement une histoire ?

Un certain  Mr Jay quitte l’hôpital où il a laissé sa femme, jeune accouchée. Il « transporte » avec lui son nouveau-né, qu’il prendra en charge « une nuit, le jour d’après, et la nuit d’après -36 heures. Ce bébé doté de très beaux yeux est cependant « informe », « inachevé » serait un mot plus exact. Tous deux, père et fils, vont devoir entreprendre une longue route à travers la ville embrasée afin d’arriver à un point précis auquel ils ne peuvent manquer de se rendre, puisqu’une énigmatique Miss Glass que le père  ne connaît pas, à peine l’a - t-il entrevue, mais qui n’ignore rien de sa situation, ni de celle du bébé, les y a convoqués, et le bébé, a-t-elle précisé, s’en trouvera bien.

Et ainsi va le roman ! oeuvre faite de fantasmes, de rêves extravagants, de délires hallucinants où la folie, la haine, la vengeance, le sang induisent les individus à exorciser leur peur viscérale par des actes révoltants, inhumains. Quatre êtres notamment, A, B, C, D, infligent de terribles tortures (bien réelles celles-là) et sur lesquelles ils surenchérissent en imaginant des raffinements qu’ils accompagnent d’une satisfaction certaine et de bouts rimés et chantés. Quelques rares lueurs d’amitié, de tendresse ou d’amour, quelques souvenirs d’enfance heureux n’arrivent guère à entamer l’atmosphère si lourde de cette tragédie. L’œuvre entière se déroule en une spirale de crimes, de terreurs, d’horreurs toujours recommencés et qui ne s’arrêtent que lorsqu’on en arrive à un état de totale déshumanisation. Le lecteur sera intéressé par cette œuvre  d’une grande originalité  et d’une belle écriture. Le thème en est lourd, mais il faut l’affronter, même si l’on ressent amertume et épouvante.

Les massacres entre communautés religieuses et ethniques sont toujours et encore d’actualité.