Blue Flower

(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 119)

 

         Planet India, l’ascension turbulente d’un géant démocratique,

par Mira Kamdar, Actes Sud, 2008, 330 p.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par André R. Lewin

 

 

L’Inde, c’est une affaire entendue, est une des prochaines grandes puissances du monde de demain. En peu de temps, la perception que l’on a en Occident de cette grande nation est passée du paradigme de la misère à celui d’un développement fulgurant dans une mondialisation dont elle tirerait particulièrement bénéfice. Ce sentiment est en partie celui des Indiens eux-mêmes, ou en tout cas était celui du gouvernement BJP qui avait pris pour slogan de sa campagne en vue du renouvellement de son mandat aux élections de 2004 “India shining“. Et pourtant le BJP a subi une cuisante défaite et a dû, incrédule, retourner dans l’opposition face à une coalition dirigée par le Congrès.

Pour comprendre ce pays à la fois complexe et mystérieux, fabuleux dans ses fastes et souvent vertigineux dans ses misères, Planet India nous apporte une œuvre remarquable. Son auteur est déjà en elle-même tout un symbole : née aux Etats-Unis d’un père indien et d’une mère d’origine danoise, Mira Kamdar est restée toujours très liée à sa famille paternelle en Inde où elle se trouve autant chez elle qu’aux USA. Journaliste de la radio et de la presse écrite tant en Inde qu’en Amérique, ses études l’ont conduite à la Sorbonne où elle a soutenu une thèse sur Diderot. Elle est donc parfaitement francophone (elle a rédigé elle-même en français l’avant-propos du livre) et, petite touche sentimentale, elle a trouvé un charme particulier à Pondichéry qu’elle découvrit avec des amis indiens de nationalité française rencontrés à Paris.

Le livre de Mira Kamdar sait présenter l’Inde, ce pays qui sera le plus peuplé du monde en 2030 et dont l’avenir est rempli d’autant d’espoirs que de difficultés qu’il est nécessaire de regarder avec lucidité pour essayer de réaliser les uns et de surmonter les autres. La visite du pays que nous propose l’auteur est originale et nous la suivons avec intérêt tout au long de l’ouvrage.

La diaspora indienne aux Etats-Unis

L’un des premiers apports de Mira Kamdar est l’éclairage donné à l’action de la diaspora indienne aux Etats-Unis pour l’entrée de l’Inde dans ce qu’on appelle la mondialisation. Cette communauté estimée à 2,2 millions de personnes, dont la qualification professionnelle est particulièrement élevée, tout comme son poids économique et financier, a su créer en Amérique un intérêt culturel pour son pays d’origine. Après une période d’intérêt poli et un peu condescendant, Hollywood porte sur  Bollywood le regard d’un partenaire sur un autre partenaire de même niveau. Les écrivains indiens d’expression anglophone ont une audience solide outre-atlantique. L’image de l’Inde aux Etats-Unis a changé en peu d’années grâce à cette communauté indienne qui a mis son dynamisme et ses ressources au service de son pays d’origine.

La vitalité de la diaspora aux Etats-Unis a suscité la mise en place d’un lobby indien qui a eu et qui a toujours une activité importante. Mira Kamdar nous apporte des renseignements passionnants sur la façon dont ce groupe de pression est parvenu à obtenir l’oreille du Congrès et de la Maison Blanche. La manifestation la plus éclatante de ces actions est la signature, en mars 2006, d’un accord sur le nucléaire civil entre G.W. Bush et Manmohan Sing, alors que l’Inde n’est pas partie au traité de non prolifération nucléaire. Cet accord, dont la ratification pose problème dans les deux nations signataires, mais d’abord en Inde, est la seule façon pour cette dernière de desserrer la contrainte pétrolière.

Cette diaspora a créé en Inde même un tissu économique nouveau centré sur les techniques de l’information. La Silicon Valley s’est en quelque sorte clonée en Inde, essentiellement dans le Sud, avec une efficacité et un esprit d’entreprise américains. Ces sociétés cherchent à reproduire des conditions de travail et des campus des USA de façon à susciter et à encourager l’esprit d’innovation, et c’est là sans doute une véritable révolution dans la vie entrepreneuriale du pays. Les techniques de l’information ne sont pas les seules concernées : l’industrie de la santé prend une place importante avec la construction d’hôpitaux et de cliniques ultramodernes, qui, si elles sont connues pour le « tourisme médical » qu’elles suscitent, apportent souvent leurs services même aux plus démunis.

Le rôle des grands managers et les initiatives de la société civile.

La réussite des grandes entreprises indiennes dans tous les domaines de l’économie et d’abord dans celui des nouvelles techniques de l’information est l’un des atouts de l’Inde qui lui font une place incontestée dans la mondialisation. Les sociétés comme Wipro ou Infosys ont une renommée mondiale, l’industrie du spectacle numérique est en plein essor.

Mira Kamdar fait un inventaire vivant et instructif du monde économique indien et de ses relations internationales dans la mondialisation. On fait la connaissance des grands noms de l’actualité économique : les Mittal, Tata, Ambani , mais aussi Rajeev Samant (qui a créé un monde vinicole dans son pays et exporte une partie de sa production dans le monde entier et même en France), Tulsi Tanti, le géant de l’énergie éolienne, ou encore Swati Piramal, une businesswoman qui règne sur une industrie pharmaceutique de 10.000 salariés et qui noue des partenariats avec Aventis ou Roche.

Mais l’intérêt, dans ce domaine, c’est sans doute l’état d’esprit relevé chez tous, ou presque tous, les grands managers du pays. Ce sont des hommes ou des femmes attachés, certes, à la réussite de leurs affaires avec une pugnacité et une ambition aussi fortes que partout ailleurs, mais avec une vision de la réalité indienne sans illusion et souvent avec une action pour montrer que l’amélioration, qui est nécessaire, est possible. Les expériences menées dans tous les domaines, urbanisation, culture, enseignement, sont souvent des réalisations originales et reprises par les autorités politiques. Chacune des expériences relatées mérite réflexion, car elle montre que la société indienne est capable de trouver en elle-même des solutions à ses problèmes. Il faut lire le portrait de E. Sreedharan, le réalisateur du métro de Delhi : face à l’incrédulité de tous, le métro a été livré en état de marche le jour dit, après dix-huit mois de travaux, sans modification du budget initial, et a été bénéficiaire dès le premier jour ! Cet exploit unique au monde a fait la preuve qu’un Indien était capable de manager une construction de ce genre dans un pays dont la précision et l’exactitude ne passent pas pour des qualités nationales. E. Shreedharan est devenu une légende en Inde

 

En refermant ce livre si dense et passionnant sur le tableau de l’Inde actuelle, avec ses atouts et aussi ses ombres et les difficultés jamais occultées, il nous semble que l’auteur n’a pas fait une place importante à un acteur qui, pour nous Français, est toujours mis en avant, sinon en accusation : l’Etat. Il y a là sans doute un aspect peut-être américain, mais peut-être aussi profondément indien, de ne pas tout attendre du système politique. Il y a le sentiment que la société civile doit être le moteur et l’aiguillon pour l’Etat et c’est ce qu’exprime en toute lucidité une de ces femmes qui détiennent un morceau du pouvoir économique : « La démocratie a un coût légitime. Le dynamisme du pays est exceptionnel. Mais, contrairement à ce qui se passe en Chine, nos politiques sont obnubilés par la prochaine élection. Notre devoir, c'est de leur rappeler qu'ils doivent d'abord penser au futur de l'Inde et se préoccuper d'éducation, d'infrastructures et de développement social. Si une partie trop importante de la population est laissée de côté, nous en subirons tous les conséquences. »

En 1950, un livre faisait l’état des lieux d’une Inde indépendante depuis peu, L’Inde devant l’orage de Tibor Mende. Les projections de l’auteur étaient plutôt pessimistes pour ce pays de moins de 400 millions d’habitants. Après plus d’un demi siècle, l’Inde a dépassé le milliard d’habitants et prend une place éminente dans le jeu mondial. Si les problèmes sont toujours énormes, ils ont changé de nature et maintenant ce sont les Indiens eux-mêmes qui font l’état des lieux et imaginent leur avenir. Après le livre de Pavan K. Varma[1], celui de Mira Kamdar montrent que les Indiens savent regarder leur pays  avec espoir et lucidité. Nous les lisons avec sympathie.



[1] Pavan K. Varma, Le défi indien, Actes Sud,