Blue Flower

(La Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 130)

 

 L’attribution du Pris Nobel de la Paix à Muhammad Yunus en 2006 a donné un coup de projecteur sur la microfinance et les techniques du microcrédit comme outils de lutte contre la pauvreté dans les pays du Sud.

Une étude d’Elisabeth Hofmann et Kamala Marius-Gnanou dans les Cahiers d’Outre-Mer apporte une réflexion intéressante sur ce domaine, avec un titre un peu impertinent et accrocheur : “Le microcrédit est-il un faux-nez du néolibéralisme ?“. Sans adhérer à toutes les critiques, on peut penser que les questions posées sont les bonnes : qu’est-ce que la pauvreté ? Le microcrédit fait-il accéder à un changement d’état du bénéficiaire d’agent passif du système économique en agent actif ? Le gain donne-t-il un accès à une certaine dignité sociale ? Mais aussi, n’y a-t-il pas un risque pour le politique de se défausser de certaines de ses obligations sur les “microfinancés“ ?

Vaste questionnement. Les deux chercheuses rédactrices de l’article que nous reproduisons ci-dessous connaissent bien l’Inde du Sud et leurs réflexions doivent beaucoup à leur expérience de terrain.  Leur texte devrait ouvrir réflexions et discussions.

Les Cahiers d'Outre-Mer sont une revue trimestrielle de géographie orientée vers la diffusion de l'approche géographique française et francophone des connaissances sur le domaine tropical. Seule revue française à se situer dans ce registre scientifique, elle comprend des articles des universitaires des pays du Nord et du Sud et, de façon complémentaire, des étudiants avancés dans ce domaine de recherches.

 

 

 

Le microcrédit est-il le faux-nez du néolibéralisme ?

La microfinance et les femmes pauvres : état du débat

Par Élisabeth Hofmann et Kamala Marius-Gnanou

[ in Les Cahiers d’Outre-Mer, 2007, n° 238, p. 217-233.]

 

Une expansion mondiale de la microfinance

L’année 2005, déclarée année mondiale du microcrédit par l’Organisation des Nations unies (ONU), et le dernier sommet de Halifax en novembre 2006 l’ont confirmé : la microfinance et plus particulièrement sa composante la plus populaire, le microcrédit ont été largement investis par la plupart des grands organismes internationaux et de nombreuses Organisations Non Gouvernementales (ONG). L’attribution en 2006 du Prix Nobel de la Paix à Muhammad Yunus, a permis de médiatiser largement le microcrédit comme un des outils efficaces de lutte contre la pauvreté, voire d’empowerment[1] des pauvres et plus particulièrement des femmes pauvres.

Il est difficile de donner une définition exacte de la microfinance, mais on peut retenir trois critères :

« le faible montant des opérations, la proximité non seulement spatiale, mais aussi mentale et sociale entre l’organisation et sa population cible, et la pauvreté supposée des client(e)s ou l’exclusion qu’elles ou ils subissent » (Servet, 2006, p. 225).

Cette évolution s’est dessinée dans un contexte de libéralisation des marchés, de plans d’ajustement structurels (PAS), et de dérégulations économiques. Parallèlement, le financement de programmes de microcrédit au profit essentiellement des groupes à faible revenu, à savoir les femmes, a été organisé. Grâce à une importante couverture médiatique, les fonds disponibles ont augmenté considérablement sous l’impulsion du CGAP (Consultative Group to Assist the Poorest) qui regroupe, entre autres donateurs, quelques pays du Nord, les Banques Asiatiques et Africaines de Développement, le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) et la Banque mondiale. En même temps, la lutte contre la pauvreté a été promue au premier rang des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) des institutions onusiennes et de Bretton Woods. Cependant, selon les chiffres disponibles, la part de l’aide publique au développement consacrée à la microfinance n’atteindrait que 1,2 milliard de dollars (2 %), la Banque mondiale ne consacrerait que 1 % de ses ressources à la microfinance et le PNUD, 3 % (Servet, 2006).

Malgré cette importance toute relative, le microcrédit et, avant tout, l’exemple de la Grameen Bank sont fortement médiatisés et apparaissent comme « un remède miracle » pour les femmes pauvres et, à travers elles, pour leurs familles entières. Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank (plus de 4 millions d’emprunteuses et une très faible minorité d’emprunteurs) qui symbolise cette success story du microcrédit, proclame que ce dernier « constitue avant tout un outil qui libère les rêves des hommes et aide même les plus pauvres d’entre les pauvres à parvenir à la dignité… » (Yunus, 2000).

Il faut préciser que d’autres organisations moins médiatisées, notamment la Nabard en Inde, regroupent plus de 10 millions de membres actifs de groupes solidaires. Fin 2005, 3 133 institutions de microcrédit ont affirmé desservir plus de 113 millions de clients ayant un prêt en cours (Servet, 2006). Parmi ces clients pauvres, 84,2 % sont des femmes. Le nombre de femmes bénéficiaires est passé de 10 millions à 69 millions entre 1999 et 2005 (État de la campagne du sommet du microcrédit, rapport 2006, p. 2) . Rares sont les pays du Sud qui ne sont pas couverts par les programmes de microfinance même si les pays d’Asie semblent plus concernés que les autres : en effet, selon l’état 2006 de la Campagne du Sommet du microcrédit (p. 29-30), 48 % des ménages pauvres avaient accès aux services de microfinance en Asie, 15 % en Amérique latine et aux Caraïbes et 9,5 % en Afrique et Moyen-Orient. Ces résultats positifs font dire aux acteurs de la mondialisation et aux médias que les programmes de microfinance contribuent grandement à la réduction de la pauvreté des femmes. Faut-il croire pour autant que les objectifs fixés à Halifax, à savoir l’octroi de crédit aux 175 millions de familles les plus pauvres du monde et l’assurance que ces familles passent à plus de 1 dollar/jour/personne ajusté en Parité de Pouvoir d’Achat (PPA), puissent être atteints en 2015 ?

Il est alors légitime de se demander si le microcrédit ne devient pas le cheval de Troie de la mondialisation néolibérale : grâce à ces outils financiers décentralisés, et à l’incitation à la mise au travail par l’auto-emploi, même les pauvres, jusqu’alors en marge de l’économie marchande, deviennent des agents économiques actifs et apportent leur modeste participation à l’économie capitaliste. Ainsi les femmes pauvres, longtemps exclues des processus marchands, doivent se prendre en main tout en assurant la viabilité financière du système. Déjà en 2001, Jacques Attali a posé la question crûment : « Le microcrédit constitue-t-il une forme de don, un moyen de créer des petits boulots, ou un moyen d’installer une forme de grand capitalisme ? » (Guilde Européenne du Raid, 2001, p. 42).

Pour faire le point sur ce débat, nous proposons d’aborder la question sous deux angles. Premièrement, celui de l’efficacité du microcrédit comme instrument de la lutte contre la pauvreté ; deuxièmement, celui de l’objectif secondaire du microcrédit qui se veut aussi instrument de l’empowerment des femmes pauvres.

 

 I – L’efficacité du microcrédit comme instrument de lutte contre la pauvreté

Il est important d’attirer brièvement l’attention sur la multiplicité des concepts de pauvreté qui existent de nos jours. La vision la plus ancienne est celle de la pauvreté monétaire qui se traduit par des revenus en dessous d’un certain seuil dit « de pauvreté », fixé de manière globale (« un dollar par jour »), en prenant en compte le pouvoir d’achat correspondant (ajusté en PPA) en fonction de la situation socio-économique de la société en question. Un deuxième aspect, mis en avant, entre autres, par le PNUD à travers son concept de développement humain, concerne la satisfaction des besoins élémentaires (se nourrir, se vêtir, se loger, se former, se soigner) : est pauvre celle ou celui qui vit dans des conditions insatisfaisantes par rapport à ces besoins fondamentaux. En réalité, le deuxième aspect est très fortement lié au premier, car l’accès aux services visant la satisfaction de ces besoins est de plus en plus soumis à des conditions pécuniaires, notamment dans le contexte de l’ajustement structurel. Le troisième aspect de la pauvreté, confirmé par une large enquête participative menée par la Banque Mondiale, a trait surtout à des formes d’impuissance (Narayan, 2000). On retrouve ici des éléments qui correspondent à l’objectif secondaire de grand nombre de programmes de microcrédit, l’empowerment, évoqué en deuxième partie.

Aujourd’hui, ce sont les OMD qui font référence dans le domaine de la lutte contre la pauvreté et ils comprennent explicitement un objectif de réduction des inégalités entre femmes et hommes. Plus largement, il est reconnu (par exemple dans les rapports de la Banque mondiale et du PNUD dès 2005) que la réduction des inégalités de toutes sortes est une condition nécessaire pour atteindre les OMD et lutter efficacement contre la pauvreté. En se concentrant sur des aspects économiques de la pauvreté, il est intéressant de revenir à la Grameen Bank, l’institution de microcrédit la plus connue et soutenue. Officiellement, elle s’est donné la mission « de n’opérer que parmi les plus pauvres d’entre les pauvres […]. Dans ses prêts, la Banque Grameen part de l’idée toute simple que si les pauvres sont pauvres c’est parce qu’ils n’ont pas accès au capital. Il leur suffirait de pouvoir obtenir du capital pour se libérer d’une pauvreté à laquelle ils se croyaient condamnés à perpétuité » (FIDA, 1992).

Malgré ces affirmations médiatisées, des analyses plus fines sont de plus en plus convergentes : Ce ne sont pas les personnes les plus démunies ou les « vrais pauvres » qui peuvent tirer profit du microcrédit. Une étude en Inde a montré que le microcrédit bénéficiait davantage à des catégories moins défavorisées de la population (deuxième et troisième quintiles) que certains programmes d’embauche dans les travaux publics qui touchaient avant tout au cinquième le plus démuni de la population .

En effet, soucieuses de leur viabilité financière, de nombreuses institutions éviteront de prendre les risques qu’implique le financement des plus pauvres, même si les femmes pauvres ont depuis longtemps la réputation de « compenser par leur sérieux les faiblesses de leur condition économique » (Sambe et Agbobli, 1997). Quand des efforts spécifiques sont faits pour atteindre ces femmes, on constate néanmoins que la nature et la taille de leur activité économique et le volume de crédit qui en découle ne permettent pas de générer des bénéfices suffisants pour qu’elles puissent franchir durablement le seuil de la pauvreté. Une taille critique des montants de crédits doit être dépassée pour faire créer de véritables petites entreprises rentables ou des emplois nouveaux (Vincent, 2000, p. 26).

On remarque aussi la hauteur des taux d’intérêt. L’exemple emblématique de la Grameen Bank est caractéristique à cet égard : des taux d’intérêt autour de 20 % sont la règle, justifiés par des coûts de transaction importants. Ces taux s’approchent sensiblement des taux d’intérêt des usuriers (Peemans- Poullet, 2000). Pour rendre rentable une activité génératrice de revenus financée par des crédits à ces taux, la marge de bénéfice doit être très importante. Compte tenu de ces réserves, on comprend l’inquiétude face à l’explosion des interventions de microcrédit. La crainte est que ce dernier se substitue à des politiques de développement économique et social équitable et à la participation démocratique des plus vulnérables dans des forums collectifs de prises de décision, sans parler de l’importance de l’éducation et des opportunités d’accéder à du travail salarial (Kabeer, 2005). Le risque est de faire du microcrédit un instrument unique d’aide, pour toutes les personnes démunies et dans toutes les situations, y compris les situations d’urgence. Dans l’idéologie néolibérale de la « lutte contre la pauvreté », les dispositifs de soutien à la création d’entreprise, dont le microcrédit est l’instrument le plus appuyé, peuvent fonctionner passivement ou activement comme des « machines de démantèlement des droits sociaux » (Servet, 2006, p. 417) : le « droit à l’initiative économique » peut encourager la surexploitation des travailleurs en favorisant la création d’entreprises qui ne respectent pas le droit international du travail (durée légale du travail, rémunérations minimales, conditions sanitaires indispensables, etc.).

Au lieu d’en faire le credo dominant en matière d’aide, il faudrait laisser le microcrédit à sa juste place d’instrument de lutte contre la pauvreté parmi d’autres. En effet, il s’avère que ce sont les grandes ONG intégrant leurs activités de crédit dans de vastes programmes de formation, d’assistance technique et de développement qui sont le mieux placées pour assumer les risques de la pauvreté. Alternant les dons et les crédits, elles peuvent moduler leurs interventions en fonction des conditions spécifiques des bénéficiaires (Sambe et Agbobli, 1997).

Une autre leçon tirée depuis longtemps des expériences est le besoin manifeste de diversification des prestations proposées, d’une simple offre de crédit à l’offre d’une grande panoplie de services financiers flexibles et de qualité (Wright, 1999). La lutte contre la pauvreté peut être plus efficace si le microcrédit s’inscrit dans une stratégie de microfinance plus large. En ce qui concerne la flexibilisation, on peut citer l’importance des dispositifs d’épargne flexibles qui permettent aux femmes pauvres d’épargner en tenant compte de la très forte fluctuation de leurs flux de ressources. Le même principe de flexibilisation devrait être adopté pour le remboursement des crédits : la fréquence et la période des remboursements ne doivent pas être les mêmes pour tout le monde, mais elles doivent varier en fonction de la nature de l’activité financée par le crédit (FEMCONSULT, 2002, p. 16-17). Un des exemples les plus spectaculaires de la diversification de l’offre est l’assurance sociale proposée par la Self-Employed Women’s Association (SEWA) dans plusieurs États d’Inde (Krauss et Osner, 1999). On peut aussi citer des formes de microleasing ou des crédits en nature (par exemple sous forme d’une chèvre ou d’une vache) qui ciblent particulièrement les clients les plus démunis. Pour ces mêmes clients, les institutions de microfinance proposent désormais des crédits à la consommation, pour financer la dot, les frais médicaux, etc. Une telle offre diversifiée du microcrédit et de l’épargne, voire de l’assurance, tient mieux compte que le simple microcrédit de la vulnérabilité des personnes démunies et de leur aversion contre le risque qui en découle (Johnson et Kidder, 1999, p. 5-6).

Et si derrière la lutte contre la pauvreté étaient cachés des intérêts peu avouables ? Il y a quinze ans déjà, Serge Latouche (Latouche, 1992) donnait une toute autre explication au fabuleux destin du microcrédit et notamment à l’implication grandissante des banques dans ce secteur : il s’agirait de tentatives de captation des ressources financières informelles qui circulent traditionnellement dans de nombreuses sociétés sous forme d’associations rotatives d’épargne et de crédit, AREC (appelées tontines, merry-go-rounds, Chit funds, etc.). La success story de la Grameen Bank a parfois fait oublier que dans la plupart des sociétés, même des personnes relativement démunies avaient déjà accès à diverses formes de crédits solidaires avant l’existence des microcrédits. Or, cette forme ancienne d’économie solidaire fait tache dans un contexte de globalisation de l’économie marchande :

« Alors que les banques sont au cœur d’un phénomène d’accumulation au sein duquel la monnaie remplit sa fonction de réserve, les tontines rendent impossibles cette accumulation en favorisant la circulation de la monnaie. » (Lelart et Lespes, 1985).

Analysées ainsi, ces formes anciennes d’épargne et de crédit ont en effet un caractère presque subversif dans le contexte actuel de généralisation du système néo-libéral.

D’autres critiques fondamentales se font entendre : Hedwige Peemans- Poullet (2000) va jusqu’à parler de « microendettement » plutôt que de microcrédit pour mettre en avant que l’engouement pour le microcrédit se traduit en réalité par un endettement massif des pauvres. Elle rappelle aussi que l’expansion fantastique du microcrédit se fait dans un contexte d’ajustement structurel avec des effets très négatifs sur les couches défavorisées. À titre d’exemple, on peut citer la flambée des coûts des services sociaux comme la santé ou l’éducation – charges qui incombent dans beaucoup de sociétés majoritairement aux femmes. Divers aspects de la mondialisation, tels que l’ouverture des marchés des pays en voie de développement ou la fin de la gratuité de l’eau, vont dans le même sens : les pauvres et plus particulièrement les femmes pauvres ont un besoin croissant de ressources monétaires pour assurer la subsistance de leurs familles.

En dépit d’une féminisation massive du travail industriel, pour la majorité des femmes, le seul espoir d’une source de revenu est le secteur informel. Le microcrédit qui est orienté presque exclusivement vers l’économie informelle, apparaît alors comme le complément ingénieux des PAS et de la globalisation de l’économie marchande.

La question de l’efficacité du microcrédit comme instrument de lutte contre la pauvreté apparaît alors sous un jour nouveau : s’agit-il de « miettes » données aux pauvres pour qu’ils puissent participer, très modestement bien entendu, à ce grand jeu de l’économie marchande globalisée ? de la transformation des pauvres en mini-entrepreneurs qui rentreront de mieux en mieux dans le moule occidental de l’individu ? d’une forme « d’ingérence économique » (Comeliau, 1994) dans le cadre de la mondialisation ? ou doit-on craindre, comme l’évoque Hedwige Peelmans-Poullet, une tentative organisée de miniaturiser l’endettement des Pays En Développement (PED) en passant par les pauvres, et notamment les femmes pauvres ? Face à l’engouement quasi généralisé pour le microcrédit, la vigilance est de rigueur et un débat critique des enjeux et de l’impact réel du microcrédit est sans aucun doute nécessaire. Même le fondateur de la Grameen Bank l’admet entre deux notes plus euphoriques : « Le crédit, à lui seul, ne saurait mettre fin à la pauvreté » (Yunus, 2000). La microfinance (et pas uniquement le microcrédit) aurait d’après Servet le potentiel « de placer au premier plan la lutte contre les discriminations, les situations de marginalisation et les exclusions » (2006, p. 465), mais elle ne saurait pas à elle seule réduire de manière significative les inégalités dont pâtissent ceux que nous qualifions de « pauvres ».

II – L’empowerment des femmes contre les effets néfastes de la mondialisation ?

L’un des paradoxes des programmes de microcrédit est l’existence d’objectifs multiples : la lutte contre la pauvreté, la viabilité financière de l’institution de crédit et l’empowerment des femmes pauvres, bénéficiaires des crédits. Mais qu’en est-il de la co-existence de cet objectif de viabilité financière, conforme au credo néo-libéral de la mondialisation, avec celui de l’empowerment des femmes ?

Le concept « empowerment » est né dans les pays du Sud, en particulier en Inde (réseau Dawn 10). Revendiqué depuis une vingtaine d’années par un nombre croissant d’ONG, il a été largement récupéré par certains acteurs de la mondialisation, notamment la Banque mondiale et les organismes onusiens. Ces derniers insistent depuis quelques années haut et fort sur la contribution nécessaire des programmes de développement à l’empowerment des femmes (UNIFEM, 2000).

Il est important d’adopter une vision dynamique de l’empowerment qui n’est pas un état à atteindre, mais un processus complexe et non linéaire, pouvant prendre des formes très variées, au cours duquel les femmes acquièrent ou étendent leur droit de parole, leur reconnaissance sociale et leur pouvoir d’action. Il est également crucial de souligner la spécificité contextuelle de l’empowerment qui est fonction, d’une part de la conjoncture socioculturelle et politique et, d’autre part de la volonté des femmes elles-mêmes : il est impossible de renforcer leur pouvoir d’action si elles ne le souhaitent pas. Ce constat pose le problème de leurs aspirations et de leur capacité d’expression, notamment si elles sont fortement et depuis longtemps soumises. On note aussi une interaction forte entre l’empowerment des individus et celui collectif, concernant les organisations des femmes – les deux doivent aller de pair pour un processus durable (Charlier, 2005).

En analysant les programmes et la littérature sur la microfinance, on constate qu’il n’existe pas d’unanimité au sujet de la nature de l’empowerment visé. Linda Mayoux (1998, p. 73-97) distingue trois axes pour éclairer les mécanismes en jeu :

– L’empowerment économique individuel : on suppose que faciliter l’accès des femmes aux programmes de microcrédit financièrement viables leur permettra d’augmenter leur revenu et d’accroître leur contrôle sur le revenu et les ressources impliquées. – L’empowerment par l’amélioration du bien-être : l’accès plus large à la microfinance permettrait aux femmes d’augmenter le bien-être de leur foyer et par suite d’améliorer leur statut au sein du ménage et de la communauté. C’est pourquoi on postule que l’empowerment des femmes et la réduction de la pauvreté se renforcent mutuellement et nécessairement.

– L’empowerment social et politique implique la capacité de changer et de remettre en cause la soumission des femmes et, par la suite, va au-delà de l’essor économique et de l’amélioration du bien-être.

– Ces trois aspects ne sont pas indépendants, mais au contraire fortement liés entre eux. Linda Mayoux démontre qu’un cercle vertueux peut se mettre en place en agissant sur les différents volets en même temps.

Canaliser le microcrédit par des groupes dits solidaires est devenu un des traits caractéristiques de la majorité des programmes de microcrédit dans les pays du Sud. L’objectif est de réduire les coûts de transaction financière et d’assurer les remboursements de prêts grâce à la pression sociale. Cette approche collective a été privilégiée dans la mesure où les montants des prêts sont très faibles et les garanties matérielles quasi inexistantes. Ainsi chaque cliente ne peut prétendre à un crédit que si elle appartient à un groupe solidaire de taille variable (5 à 50 personnes) selon les programmes et/ou les pays. En effet, des femmes, sous l’impulsion d’une ONG forment un groupe pour être habilitées à obtenir un crédit. Le fonds de crédit est déboursé aux membres selon des critères décidés par le groupe et le groupe se porte caution pour les dettes de chaque membre. Les fonds peuvent être prêtés aux membres de manière individuelle. La caution solidaire génère des incitations au remboursement et contraint le groupe à se charger de la sélection, de la surveillance et du respect des obligations/tâches, qui habituellement incombaient au prêteur. Les institutions prêteuses font ainsi des économies d’échelle. Les « groupes solidaires » jouent un rôle essentiel pour l’accès des personnes démunies au microcrédit parce qu’ils permettent de remplacer des garanties matérielles par la caution du groupe pour les crédits individuels. La pression sociale joue donc le rôle d’une menace, c’est-à-dire incite l’emprunteur à ne pas adopter un comportement opportuniste.

Le succès de la mise en place des groupes solidaires en Inde par exemple est tel qu’en mars 2005, on recensait plus d’un million et demi de SHG (self help group) 11 à 90 % féminins (dix à vingt femmes par groupe), soit près de vingt millions de familles, soit encore 121 millions de personnes. Ainsi les SHG sont devenus des partenaires intéressants pour les banques nationales et privées comme nous l’ont confirmé des responsables de la State Bank of India et de l’Indian Overseas Bank 13 qui hésitent de moins en moins à ouvrir des comptes à ces groupes solidaires, d’autant que leur taux de remboursement avoisine 95 % 14. En mars 2005, on recensait plus de 40 000 agences bancaires faisant du microcrédit ; le prêt moyen par groupe est estimé à 25 000 Roupies (Rs) 15 et à environ 2 000 Rs par membre (Nabard, 2005). Même les hommes, longtemps considérés comme des mauvais payeurs rejoignent de plus en plus les SHG en Inde, attirés par les opportunités d’accès au microcrédit. Pour la majorité des groupes, les ONG jouent un rôle de facilitateur, on en recensait près de 4 500 en 2005.

Des rencontres hebdomadaires des SHG favorisent inévitablement la mobilité et la solidarité et sont une occasion pour ces femmes de créer des lieux de parole, d’action collective et de bâtir ainsi des espaces de sociabilité, d’autonomie et de négociation et d’accès au pouvoir. La prise de parole en public, selon bon nombre de femmes interrogées, leur permet d’acquérir une plus grande confiance et une meilleure estime d’elles-mêmes. Au-delà du microcrédit, ce sont ces groupes solidaires qui peuvent impulser des changements positifs dans la perception du rôle des femmes tant au niveau individuel qu’au sein du foyer et de la communauté.

Les enquêtes menées en Inde du Sud montrent que les activités liées au microcrédit ont permis à de nombreuses femmes de sortir de leur espace privé et d’être plus mobiles tant pour aller travailler que pour rendre visite à leur famille, d’être moins dépendantes de la belle-famille en participant aux prises de décisions concernant l’utilisation du prêt et des revenus et de gagner ainsi du respect voire une reconnaissance sociale de la part de la communauté. Ces groupes solidaires ont permis dans certains cas de donner une base à une éventuelle organisation de la lutte contre d’autres problèmes de société tels que la violence domestique, l’alcoolisme des conjoints, le système de dot, comme nous avons pu l’observer lors de nos enquêtes auprès des SHG en Inde du Sud.

Dans le Tamil Nadu, bien que le tiers des sièges soit réservé aux femmes dans les collectivités locales (panchayats et zilla parishad), l’empowerment politique des femmes a été longtemps peu significatif, car seuls les conjoints prenaient réellement toutes les décisions politiques. À titre d’exemple, lors de nos déplacements récents dans la périphérie rurale de Chennai et dans le district de Vellore, il est apparu que les femmes élues des panchayat n’étaient souvent que des prête-noms signant les papiers que leur remettait leur époux. Les candidates qui viennent des SHG sont moins susceptibles de jouer un tel rôle de figuration, l’expérience acquise dans les SHG les munissant d’une meilleure estime de soi.

Le relativisme culturel du concept d’empowerment ne permet pas d’affirmer clairement la nature de l’impact du microcrédit. Les apparences peuvent être trompeuses : peut-on supposer un gain d’empowerment simplement parce qu’elles ont accès à des crédits ? En analysant de plus près, on constate que le fait que les femmes soient enregistrées comme membres ne signifie pas toujours qu’elles contrôlent l’utilisation du prêt et dans certains cas ne prouve même pas qu’elles participent à la décision de candidature du prêt (Montgomerry et al., 1996 ; Goetz et Sen Gupta, 1996 16), d’autant que l’homme est souvent considéré comme le principal « pourvoyeur de revenus » (breadwinner). Il est aujourd’hui largement admis que les programmes de microcrédit s’adressent presque exclusivement aux femmes afin de surmonter l’irresponsabilité des hommes concernant l’épargne et le remboursement des crédits. Mais ce n’est pas pour autant que la condition de la femme s’améliore, loin de là. Le risque est réel que ces programmes déresponsabilisent davantage les hommes et augmentent la pression sur les femmes. Les femmes assument déjà une charge de travail importante (avec des journées de travail quasi universellement plus longues que celles des hommes) et l’activité créée ou renforcée grâce au microcrédit ajoute du temps de travail supplémentaire. La répartition des tâches au sein de la famille conjugale semble rester immuable, non négociable.

Par ailleurs, l’État attribue de plus en plus de responsabilités aux SHG en matière de développement local, ce qui revient à une véritable instrumentalisation des SHG par les pouvoirs publics. Les SHG sont invités à s’impliquer dans des actions sociales collectives et prennent en charge les repas des enfants en cantine, les infrastructures sanitaires, les crèches, les magasins d’alimentation subventionnés, la gestion de l’eau et des ordures ménagères, la lutte contre l’infanticide, etc. C’est ainsi qu’au nom de l’empowerment, les femmes endossent à titre bénévole de plus en plus de responsabilités dans l’accès aux services publics élémentaires.

Les indicateurs économiques traditionnellement utilisés dans l’évaluation de la microfinance, tels que le taux de remboursement ou le niveau de revenus ne constituent pas des indicateurs d’empowerment. À titre d’exemple, le taux de remboursement de plus de 95 % chez les femmes ne révèle en aucun cas la difficulté qu’elles éprouvent à rembourser, les groupes les plus fragiles étant délaissés très rapidement au profit des groupes les plus rentables. Pour les SHG dont les membres ne peuvent rembourser leur prêt en raison de la saisonnalité de leur travail, de leur migration et de leur endettement consécutif, la crise est inévitable .

Les tentatives de montrer que la rentabilité des institutions de microfinance et l’empowerment des femmes sont des objectifs compatibles se multiplient (Cheston, 2006). En même temps, on continue à constater des résistances fortes, si la volonté d’intégrer l’approche genre va au-delà d’engagements superficiels et uniquement discursifs. Un des aspects critiques reste la sous-représentation des femmes dans le management des institutions de microcrédit (Mayoux, 2006) alors qu’une telle « prise de pouvoir » représenterait une avancée réelle en termes d’empowerment.

En conclusion, on constate qu’il n’existe pas de réponse univoque et définitive à la question concernant le rôle joué par le microcrédit dans le contexte de la mondialisation. Les effets du microcrédit sont multiples et certains peuvent renforcer des évolutions allant dans le sens de la mondialisation néolibérale avec ses effets néfastes, comme c’est le cas de l’incitation à l’endettement de personnes relativement vulnérables économiquement, notamment dans un contexte d’inégalités structurelles limitant très fortement toute mobilité sociale.

D’autres effets semblent au contraire aller à l’encontre de cette tendance vers la prédominance de l’économie : le microcrédit s’appuie très fréquemment sur des groupes solidaires et ceux-ci peuvent avoir un impact d’empowerment sur des femmes défavorisées. Nombreux sont les programmes de microcrédit et les ONG impliquées qui œuvrent activement et avec un certain succès pour la structuration et une certaine émancipation de leurs bénéficiaires. Dans ce sens, le microcrédit, comme condition nécessaire mais pas suffisante de l’empowerment des femmes (Dessy et Ewoudou, 2006), peut aussi favoriser l’émergence d’une toute autre mondialisation, celle des résistances issues de certains groupes de la société civile qui s’organisent localement, au sein d’un pays, voire au niveau international pour défendre leurs intérêts face aux effets néfastes de la mondialisation d’un libéralisme économique.

On ne peut s’empêcher de poser la question : et si le financement de programmes de microcrédit au profit essentiellement de groupes pauvres et plus particulièrement de femmes était organisé dans le but de ne pas remettre en cause le désengagement de l’État en matière de services publics ? La microfinance en faisant croire que tout actif potentiel, notamment les femmes les plus pauvres et les plus vulnérables peuvent être entrepreneurs ou créer leur emploi favorise le processus de mondialisation néo-libérale ; cela crée un filet de sécurité évitant ainsi des situations sociales explosives, sans pour autant représenter une échelle pour sortir durablement de la pauvreté. La microfinance participe ainsi au processus de mondialisation en devenant une forme de subsidiarité de l’action publique, mais une subsidiarité inefficace et insuffisante face aux besoins pratiques et stratégiques toujours grandissants comme corollaire de ce processus.



[1] Le mot empowerment signifie : responsabilisation, prise en charge par soi-même.