Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 144)

 

 

 

Une altesse orientale au service de la Résistance

 

Il était une fois, dans la "Maison des bénédictions", une belle princesse, prénommée Noor (lumière) et parée de tous les dons. Hazrat, son père, venu des Indes, descendant d'un sultan de Mysore, lui enseignait la sagesse du soufisme, courant mystique de l'islam, dont il était un maître. Noor écrivait de jolis contes pour enfants, inspirés du bouddhisme, publiés en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Noor, de surcroît, jouait magnifiquement de la harpe et brillait dans les concerts que la famille donnait au salon pour de nombreux amis et les disciples d'Hazrat.

Malgré les apparences féeriques, l'histoire est vraie. Ces jours heureux se passaient dans les années 1920-1930, en banlieue parisienne... La maison enchantée existe toujours, au 23, de la rue de la Tuilerie, à Suresnes (Hauts-de-Seine). Elle appartient encore à un mouvement soufi, qui garde pieusement le souvenir de Noor et de son père, ainsi que des photos montrant la jeune fille, éclatante d'élégance, vêtue à l'indienne.

Du début à la fin, la vie de Noor est extraordinaire. La princesse était née en 1914, à Moscou, car Hazrat avait été appelé à la cour du tsar, qui prisait les expériences philosophiques les plus exotiques ou les plus douteuses, comme celles prônées par le sinistre moine Raspoutine. Après la révolution de 1917, la famille Anayat Khan s'est retrouvée à Paris, comme beaucoup de Russes exilés.

En 1940, fuyant la France envahie, ces Indiens, disposant de passeports britanniques, réussissent à gagner l'Angleterre. Noor souhaite l'indépendance de l'Inde, mais décide de servir la puissance coloniale, dernier rempart contre la "tyrannie" nazie. Elle s'engage comme auxiliaire des transmissions de la Royal Air Force.

En 1942, le SOE (Special Operations Executive), service secret chargé d'aider les réseaux de résistance en Europe occupée, cherche désespérément des opérateurs radio parlant le français. Noor est recrutée et envoyée en France malgré de mauvaises notes pendant son entraînement. Elle est jugée "émotive" et "maladroite", mais sa "bonne volonté" l'emporte.


En 1943, aucun agent de liaison ne reste plus de six semaines sans être arrêté. Noor fera beaucoup mieux et, repérée, refusera d'être ramenée en Angleterre. Trahie, elle est capturée par la Gestapo. Elle tente deux fois de s'évader. Déportée en Allemagne, elle est exécutée en 1944. Elle a 30 ans. Plus tard, l'agent de la Gestapo qui l'a interrogée tiendra à témoigner de son courage. Elle n'a pas parlé. Le récit d'un tel destin, aussi méconnu qu'admirable, est à ne pas manquer. ("Princesse et espionne", lundi 17 mars à 20 h 50 sur Histoire, rediffusion mercredi 19 à 23 h 25.)

Francis Cornu   (Article paru dans l'édition du journal Le Monde daté du18 mars 2008)