Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 148)

 

 

Ces hindous qui posent des bombes

 

Smita Gupta,  Outlook

 

 

 

Les derniers attentats qui ont frappé l’Inde sont dus à des groupes musulmans. Mais il existe également un terrorisme hindou. Retour sur un phénomène trop souvent passé sous silence.

 

Il ne viendrait à personne l’idée de contester l’existence d’extrémistes musulmans actifs en Inde. Surtout pas au Bharatiya Janata Party [Parti du peuple indien, BJP, formation nationaliste hindoue], qui a le plus profité de la récente série d’attaques terroristes dans l’ensemble du pays – Bangalore, Ahmadabad et Delhi [frappées en juillet et en septembre dernier]. Mais, étant donné la complexité du problème, toutes les organisations terroristes, quelles que soient leur dénomination et leur affiliation, doivent être passées au crible. Après tout, les formations terroristes hindoues coexistent avec les musulmanes. En effet, d’après les enquêtes de la police, les membres de groupes comme le Bajrang Dal [Parti du dieu Hanuman, milice nationaliste hindoue] suivent non seulement un entraînement militaire mais sont également de fervents adeptes des mêmes méthodes que les terroristes musulmans.

Prenez par exemple le cas de l’explosion de Nanded, dans l’Etat du Maharashtra, en avril 2006. Elle a tué deux personnes et en a blessé quatre. Tous des militants du Bajrang Dal. L’enquête a révélé qu’il s’agissait de bombes qui avaient explosé accidentellement. Elles devaient être utilisées contre des mosquées, et l’opération avait été conçue pour être imputée à des terroristes musulmans. La police a arrêté seize personnes. Selon les procès-verbaux, elles disposaient de plans, de cartes et de matériel servant à la fabrication et au stockage de bombes. Plusieurs projets d’attentats visant des cibles partout dans le pays ont également été découverts.

Le 4 mai 2006, le dossier a été transféré à l’unité antiterroriste du Maharashtra, l’ATS. Le premier procès-verbal de l’ATS établissait l’existence d’un réseau terroriste lié au nationalisme hindou. Deux des personnes présentes lors de l’explosion de Nanded avaient monté un club de gym afin d’attirer les jeunes hindous et organisaient des conférences ouvertement hostiles aux musulmans. Les jeunes étaient également formés à la fabrication de bombes à Pune, à Goa et à l’école militaire Bhosla de Nagpur. Un camp d’entraînement dans cette école miliaire a ainsi formé 115 participants au karaté, à la course d’obstacles et au tir. Parmi les formateurs se trouvent deux anciens militaires et un ancien agent des services de renseignements. Selon l’ATS, les activistes de Nanded ont perpétré plusieurs attentats dans l’Etat du Maharashtra. D’après les enquêteurs, le Bajrang Dal et d’autres organisations extrémistes hindoues maquillaient leurs forfaits pour faire croire aux musulmans que leurs coreligionnaires s’attaquaient à eux. Leur but était de faire progresser le fanatisme hindou. Faire passer les musulmans pour responsables de tous les attentats perpétrés en Inde aurait fait grandir l’hostilité à l’égard de cette communauté minoritaire [elle représente environ 12 % de la population totale]. L’enquête de l’ATS conclut que l’explosion accidentelle de Nanded n’était que l’un des épisodes d’un complot terroriste impliquant le Bajrang Dal, et plus généralement tout le réseau du Rashtriya Swayamsevak Sangh [Association des volontaires nationaux, RSS, l’organisation mère dont dépendent tous les autres mouvements extrémistes hindous]. Mais le Bureau fédéral d’investigation, qui a repris l’affaire, n’a pas poursuivi cette piste, a minimisé les conclusions de l’ATS et considère l’incident de Nanded comme un cas isolé. L’existence d’un réseau terroriste hindou ne sera ainsi pas évoquée au procès.

Des attentats étaient prévus pendant le Ramadan

Récemment, l’Uttar Pradesh, région d’origine du Bajrang Dal [dans le nord du pays], a été le théâtre d’un drame aux troublantes similitudes avec celui de Nanded. Le 24 août dernier, deux militants du Bajrang Dal ont trouvé la mort en fabriquant des engins explosifs. L’inspecteur de police a fait part aux journalistes de la découverte de“plans pour un attentat de grande ampleur”. Parmi le matériel saisi se trouvaient également des grenades artisanales semblables à celles utilisées par les militaires. Lors des perquisitions, les forces de l’ordre ont trouvé un journal et un plan réalisé à main levée de Firozabad, une importante bourgade où vivent de nombreux musulmans. Les grenades et autres explosifs devaient servir pendant le mois du ramadan.

La Vishwa Hindu Parishad [Con­seil hindou mondial, VHP, affilié au RSS] a créé le Bajrang Dal en 1984 afiin d’encadrer localement un mouvement pour la construction d’un temple dédié au dieu Rama. Mais, en 1993, le mouvement a commencé à jouer un rôle à l’échelle nationale et a officiellement été désigné comme la section des jeunes de la VHP. Au fil des ans, le Bajrang Dal a changé d’orientation pour se consacrer exclusivement à “trouver des solutions aux problèmes”, comme le souligne son dirigeant actuel, Prakash Sharma. Par “problèmes”, il entend le terrorisme dans l’Etat du Jammu-et-Cachemire et dans tout le reste du pays, l’afflux de réfugiés venus du Bangladesh, vécu comme une “infiltration”, et les conversions au christianisme. “Si les autorités ne font rien contre ceux que le Bajrang Dal identifie comme des agents de l’ISI [les services secrets pakistanais, auxquels les extrémistes hindous identifient tous les musulmans indiens] ou qui sont impliqués dans le massacre des vaches sacrées, alors nous les délogerons nous-mêmes de la société”, a déclaré un cadre de la VHP de l’Uttar Pradesh. L’enquête sur l’affaire de Kanpur se poursuit et les militants du Bajrang Dal continuent à se déchaîner et à massacrer les chrétiens dans l’Orissa, le Karnataka et le nord du Kerala [voir CI n° 933, du 18 septembre 2008]. Il est donc vraiment temps que nous nous penchions de plus près sur les troupes de choc du fanatisme hindou.

 

(COURRIER INTERNATIONAL, n° 936, du 9 au 15 octobvre 2008)