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(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 151)

 

 LES COMPTOIRS FRANÇAIS DE L’INDE

Voici un article paru dans la revue Le Semeur début  1952, et donc écrit deux ans avant le transfert de facto. Rédigé par un Pondichérien qui effectuait alors ses études en France, signé d’un pseudonyme, ce texte fait preuve d’une justesse dans l’analyse et d’une vue prospective remarquables.

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Remarques géographiques - Actuellement, ils sont composés de quatre ports : Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon, perdus dans l’immense territoire indien et aussi dispersés que par exemple Venise, Naples, Sète et Calais. Ils sont peuplés respectivement de 225.000 h., 41.000 h., 20.000 h. et 6.000 h. Seuls Pondichéry et Karikal sont maintenant des ports actifs, le premier ouvert au grand commerce, le second au commerce côtier. Le territoire de Pondichéry, de beaucoup le plus vaste, est découpé sur la côte, comme un archipel breton.

Ces ports reçoivent des territoires indiens avoisinants la majeure partie de leur ravitaillement et tous leurs éléments culturels.

Remarques historiques. - On a souvent appelé ces comptoirs un contresens historique, mais l’histoire s’efforce pour sa part de les fortifier.

Petit village de pêcheurs, Pondichéry devint une ville sous l’impulsion vigoureuse de François Martin. Pour un temps rivale heureuse de Madras, elle s’enorgueillissait d’être la capitale de l’immense empire français conquis par Dupleix aux Indes. La politique insouciante de la monarchie décadente le fit crouler, et l’Angleterre laissa à la France, au Traité de Paris, cinq comptoirs et huit « loges ».

À chaque guerre entre la France et l’Angleterre (Révolution et Empire) ils étaient confisqués par les Anglais, puis rendus à la France à la fin des hostilités. Lors de la dernière guerre, le même processus se répéta, sous une autre couleur : les Comptoirs français des Indes ont été les premiers à se rallier au mouvement de Gaulle. Ils n’échappaient qu’à ce prix à l’annexion.

Ces comptoirs à la situation précaire ont la vie dure et ont survécu à chaque crise.`Cependant, depuis que l’Inde est devenue une République indépendante en août 1947, l’expression même des « Comptoirs français dans l’Inde » semble un anachronisme. Français et Indiens sont gênés de le prononcer.

La question, qui a créé un certain malaise dans les relations entre la France et l’Inde, ne semble pas pouvoir recevoir une solution rapide. La situation actuelle peut se résumer ainsi.

Position de la France. - La France qui, au lendemain de l’Indépendance indienne avait cédé sans consultation les huit loges qu’elle avait, a voulu, pour les comptoirs, procéder à un referendum. Selon la constitution aucune cession de territoire de la République ne peut se faire en effet sans l’accord de la population intéressée. Il n’était pas difficile de deviner quel serait le résultat, car dans ces pays les élections sont gagnées avant d’avoir eu lieu.

La France garde donc les quatre ports. Quel est ici son intérêt ?

On peut répondre que c’est une question de prestige. Mais le prestige de la France consiste-t-il à vouloir rester à tout prix, ou à comprendre les besoins et les aspirations du peuple pour y répondre. Dans le premier cas, les peuples d’Outre-Mer finiraient par être convaincus que la seule issue est de chasser la France, dans le second ils auraient l’espoir d’une possible coopération.

La France justifie sa présence dans les comptoirs par le désir des populations, quel est-il ?

Désir de la population intéressée. – La majorité de la population ignore si c’est New-Delhi ou Paris qui la gouverne (quel est ici le sens du referendum ?) Elle connaît Gandhi, Nehru … elle entend d’âpres  critiques sur les gouvernements indiens, mais elle ignore strictement tout du gouvernement français.

Certes, les comptoirs sont mieux ravitaillés que le reste de l’Inde grâce au riz d’Indochine. Et, cependant, cette population (paysans et ouvriers) a intérêt à une intégration dans l’Union indienne, où la réforme agraire prend forme, quoique avec difficulté et où une première loi d’Assurance sociale (qui n’a aucun équivalent à Pondichéry) vient d’entrer en vigueur (à partir de janvier 1953). Mais paysans et ouvriers forment une majorité qui ne compte pas, qui n’est pas instruite et qui n’a aucun moyen de se faire entendre. Le reste de la population a diverses raisons  de ne pas souhaiter une intégration rapide à l’Union indienne.

Il n’y a pour ainsi dire pas de Français proprement dits établis à Pondichéry, par contre, bon nombre de descendants d’Européens qui veulent que la France reste pour conserver les nombreux privilèges que sa présence leur assure.

Les musulmans, qui forment aussi une importante minorité, n’ont pas d’objection à rentrer dans l’Union indienne ; mais ils ne sont pas prêts à faire des sacrifices pour passer d’une République non musulmane à une autre République non musulmane. Parmi les Indiens, la longue présence de la France à Pondichéry a créé une classe de moyens intellectuels de culture française qui, ne trouvant pas de débouchés, vont travailler en Indochine  ou dans d’autres territoires français, où ils sont mieux payés. Même ceux qui ne sont pas instruits peuvent s’engager comme volontaires pour l’Indochine et peuvent envoyer à leur famille plus d’argent qu’ils n’en auraient gagné sur place. Toute cette catégorie de gens trouve dans l’Union Française un bon débouché. (Il existe déjà plus de cinq cents pensionnés civils et militaires de l’Etat, ces derniers craignent de perdre leur pension s’ils passent à l’Union indienne).

D’autre part, un certain nombre d’Indiens, renonçant à leur statut personnel, ont adopté la juridiction française et sont ainsi juridiquement cent pour cent Français. Ils n’aimeraient pas changer à nouveau de statut, tant que le Droit civil hindou n’aura pas été révisé de façon à inclure des dispositions plus libérales, surtout en ce qui concerne la femme.

Les propriétaires agraires qui craignent la disparition du régime agraire dont ils bénéficient s’efforceront de leur côté de retarder la solution du problème.

Mais les soutiens les plus décidés du statu quo sont sans doute les commerçants. Depuis que l’Angleterre, avant la guerre, avait établi un régime de protection douanière pour l’Inde britannique, Pondichéry était devenu un centre de contrebande. Le cordon douanier qui l’entourait - assez étanche pourtant – ne réussissait qu’à limiter le trafic. Mais depuis que Pondichéry est redevenu un port franc après la guerre, le trafic contrebandier s’est largement accru. En effet, la protection du nouveau gouvernement national indien est plus sévère : sur certains produits on a établi des droits prohibitifs et d’autres, les boissons alcooliques par exemple, sont interdits. De nombreuses maisons de commerce, dont plusieurs tenues par des citoyens de l’Union indienne, se sont établies pour drainer vers l’Inde les produits débarqués à Pondichéry. Comme toujours, la douane ne sert qu’à limiter le trafic et à ennuyer les honnêtes gens, comment contrôler par exemple le trafic de l’or et des diamants dans un pays où les femmes ont l’habitude de porter des bijoux de la tête aux pieds ! De nombreux bars et cafés à la française accueillent des citoyens  de l’Union indienne restés fidèles à Bacchus. Certains fervents vont jusqu’à l’extase et se font dépouiller par leurs guides. Tout ce trafic assure à Pondichéry une prospérité, fragile il est vrai, dont profitent toutes les classes de la population. Ce n’est pas la France qui fait le trafic et elle n’en tire même pas grand profit, mais elle en est responsable, car sa seule présence le rend possible : c’est le drapeau français qui couvre le désordre.

Les fonctionnaires des cadres locaux ont une influence presque aussi grande que les commerçants. Ils sont mieux payés que les fonctionnaires de l’Union indienne, d’autre part leur langue actuelle est le français et ils ne savent pas ce qui arriverait dans le cas d’une union avec l’Inde. Surtout, ils ne veulent pas entrer  dans l’Inde en parents pauvres, mais avec ménagements.

Pour résumer, à part les descendants d’Européens, les habitants de l’Inde française désirent le ralliement à l’Union indienne, dont ils reçoivent déjà le ravitaillement culturel et alimentaire, dont ils suivent l’évolution avec le plus grand intérêt … et dont ils critiquent les gouvernements avec vigueur ; c’est bien là au fond leur patrie ! Mais ils ne sont pas prêts à consentir des sacrifices dans l’immédiat et préfèrent jouir au maximum de la situation présente qui leur est favorable.

Position de l’Union indienne. – Elle ne peut admettre l’existence de ces poches étrangères. C’est une question de prestige, de sécurité et aussi d’intérêt fiscal, car la contrebande la prive d’une partie de ses ressources fiscales.

En acceptant le principe du referendum, le gouvernement indien était convaincu qu’il assurait le retour des comptoirs à l’Union  indienne, car il ne pouvait imaginer d’autre sentiment dans la population que le désir enthousiaste de rentrer au bercail. Cet enthousiasme existait en effet au lendemain de l’Indépendance indienne. C’est sous son influence que Chandernagor est passé à l’Union indienne (il est vrai que Chandernagor n’était pas aussi différencié par rapport à l’Union indienne que ne l’est Pondichéry par exemple). Ce même enthousiasme a provoqué les événements du 21 au 27 octobre 1948 à Mahé. Le peuple y avait évincé l’administrateur français et proclamé l’adhésion à l’Union indienne : deux croiseurs  ont repris la ville, sans avoir du reste à tirer un seul coup de canon. Depuis lors, l’enthousiasme s’est évanoui. On s’est en effet rendu compte que la force est du côté de la France : l’Inde n’interviendra jamais militairement. La France fait délibérément traîner la question, tout en s’attachant la population par des intérêts mesquins. Profitons de la situation avec d’autant plus d’avidité qu’elle risque d’être éphémère, tel est l’état d’esprit qui s’est développé chez beaucoup. Et lorsque le gouvernement indien accuse l’administration française, celle-ci peut alléguer les vœux de la population des comptoirs.

Combien de temps ce jeu pourra-t-il durer ? L’Union indienne est certes obligée de considérer les liens culturels et économiques établis par l’histoire. Mais ce n’est pas en s’affublant d’une livrée de garçon de bar ou d’une cape de contrebandier que la France peut indéfiniment jeter un défi à la géographie.