Blue Flower

(Lettre du CIDIF n° 38 novembre 2008-  page 155)

 

 

Entretien avec M. Maurice Schumann

sur sa visite à Pondichéry en septembre 1947 par l’équipe d’Auroville International France.

Il y a 19 ans, lorsque le poète Rabindranath Tagore vint à Pondichéry, Sri Aurobindo rompit son silence pour discuter avec le poète immortel indien. Samedi dernier, lorsque Maurice Schumann, chef de la mission culturelle française déléguée par le gouvernement français et M. Baron, Gouverneur français de Pondichéry, ont visité l’Ashram, Sri Aurobindo a rompu à nouveau son silence et les a reçus pendant trois-quarts d’heures. Sri Aurobindo, au cours de la « plaisante conversation » qu’il tint à ses hôtes, leur déclara que la France était le pays qu’il aimait le plus après son propre pays. Il leur suggéra d’ouvrir une université à Pondichéry qui offrirait la possibilité aux étudiants des quatre coins du monde d’étudier les civilisations aryennes et dravidiennes.

Hindustan Standard, Jeudi 2 Octobre 1947

 

Une dette politique

Maurice Schumann a été le porte-parole officiel de la France Libre à Londres et la voix de l’émission « Les Français parlent aux Français ». Après la guerre, il fut Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères de 1951 à 1954, puis ministre des Affaires étrangères de 1969 à 1973. Il a ensuite occupé les fonctions, entre autres, de sénateur, d’administrateur de la Fondation de France, de membre de l’Académie Française, de professeur de philosophie à l’Université de Lille et, enfin, d’écrivain.

En septembre 1947, Maurice Schumann est chargé de mission en Inde par le Chef du Gouvernement Ramadier. La mission n’est pas uniquement culturelle ; elle est en fait proprement politique. Six semaines après l’indépendance de l’Inde, le 15 août, date de la naissance de Sri Aurobindo, la décolonisation n’est pas commencée en ce qui concerne la France. Cette dernière, rêvant d’une transformation de l’Empire en Union française, voudrait obtenir le statut de « villes libres » pour les 5 comptoirs qu’il lui reste en l’Inde : Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé et Yanaon. La mission de M. Schumann consiste donc, selon ce dernier, à « convaincre le premier gouvernement de l’Inde indépendante, non pas de renoncer, naturellement, à l’annexion des cinq comptoirs, mais à ne pas procéder à cette annexion dans l’immédiat et par la force ». Le Président de la République lui-même lui confie, avant son départ : « Je suis navré qu’on vous ait chargé d’une mission dont j’ai bien peur qu’elle ne soit d’ores et déjà une mission désespérée.»

Nous publions ci-contre des extraits d’une interview que M. Schumann a donnée, à propos de cette mission, à quelques membres d’Auroville International France en décembre 1988, et qui a paru pour la première fois, dans la Revue d’Auroville il y a déjà sept ans.

Maurice Schumann: Or, c’est grâce à Sri Aurobindo que cette mission a été miraculeusement réussie (...). Lorsque je suis arrivé à Pondichéry, j’y ai trouvé comme gouverneur François Baron, disciple de Sri Aurobindo, pénétré de mystique hindoue, mais avant tout, ancien volontaire des Forces Françaises Libres, et uni à moi par les liens de solidarité qui, très légitimement, reliaient les uns aux autres à cette époque très proche de la fin de la guerre, ceux qui, dès 1940 – et pas en 1942-43 ou 44 – avaient fait le bon choix. Et François me dit : « Nous allons voir immédiatement la Mère qui veille sur l’Ashram, Mme Alfassa » – femme extraordinaire dont j’ai souvent parlé. (...)

Son patriotisme et son mysticisme faisaient un excellent ménage. Et elle a tout de suite compris que si Sri Aurobindo (traqué à l’époque par la police anglaise et ayant trouvé refuge à Pondichéry, et considéré dans l’Inde entière comme « Sri », comme un homme ayant parcouru tout le chemin qui sépare la vie normale de la sainteté, étant allé dans l’approfondissement du mysticisme au-delà de Gandhi, qui était un Mahatma, une « grande-âme », mais qui n’était que cela – si j’ose dire), si Sri Aurobindo me recevait, lui dont la présence sacralisait la terre pondichérienne, le gouvernement indien renoncerait à toute opération de force. Il fallait commencer par ça.

Et j’ai passé une heure avec Sri Aurobindo qui m’a vivement frappé par le prodigieux rayonnement que dégageait sa personne. J’ai d’ailleurs remarqué tout de suite une chose qui m’a beaucoup frappé dans l’Inde et que j’ai essayé d’expliquer dans le chapitre de mon livre auquel vous vous référiez, à savoir que les penseurs hindous contemporains étaient essentiellement et initialement marqués par l’Occident. Par un choc en retour, ils auront une influence énorme sur l’Occident, mais c’est de l’Occident qu’ils viennent. Cela me frappera au chevet de Gandhi avec lequel je passerai une journée entière. Je verrai en particulier qu’il lit la Bhagavad-Gita dans la version anglaise de Matthew Arnold ; ça m’a beaucoup frappé. Le livre essentiel de Sri Aurobindo, c’est La Vie Divine, The Life Divine.

Il s’exprime d’ailleurs dans un excellent anglais et on a l’impression, si on ferme les yeux, d’être à Oxford plutôt qu’à Pondichéry et que l’on entend un homme qui a découvert la mystique hindoue et qu’il l’a découverte à travers sa culture occidentale. C’est une impression qui, d’abord, était une impression physique ; je n’en fais pas une doctrine, je n’en fais pas une théorie, j’en fais encore moins une trouvaille.

Aucune allusion n’est faite à la menace sur l’appartenance à la France de Pondichéry, aucune... Mais immédiatement le sentiment est créé à travers l’Inde que la partie est gagnée – la partie que nous voulions jouer : nous n’étions pas assez fous pour imaginer qu’en l’an 2000, dans une Inde indépendante depuis 53 ans, Pondichéry serait française.

Faut-il ajouter que l’Ashram qui, comme vous le savez, est une communauté de vie, avait attiré à ce moment-là un certain nombre de personnalités françaises, en particulier Barbier de Saint-Hilaire, un polytechnicien qu’on appelait « Pavitra »1 (...).

En quittant Pondichéry... il y avait deux hommes en moi : l’homme qui était chargé de mission, et l’homme qui, toute sa vie, a pratiqué ou enseigné la philosophie et qui, naturellement, était passionné par La Vie Divine.

Quand je suis arrivé à Chandernagor, je me suis trouvé devant une situation de toute évidence intenable. Essayez d’imaginer que vous sortez par la Porte d’Auteuil, que vous arrivez à l’entrée de Boulogne, que vous voyez un drapeau indien, et on vous dit alors : « Vous êtes en territoire indien ; il y a ici un député qui siège au parlement de Calcutta ». Chandernagor apparaissait, beaucoup plus que Pondichéry qui est une entité, comme un scandale géographique, ou historique, car c’était vraiment une ville de la banlieue industrielle. (...)

Mais ce qu’il faut ajouter tout de suite – cela a été le deuxième facteur bien regrettable et même dramatique du succès de la mission – c’est que l’Inde était déchirée, à ce moment-là, par ce qu’on a appelé les « luttes communales » – charmant euphémisme –, c’est-à-dire ravagée par des massacres (comme d’ailleurs notre siècle en est jalonné, comme il semble s’en produire aujourd’hui encore en Arménie, par exemple, ou dans l’enclave arménienne de l’Azerbaidjan.) Mais là, aucune comparaison : dans l’Inde, tout se multiplie par 10, par 100 ou par 1000. Le spectacle de Calcutta était atroce : les chauffeurs de taxi étaient musulmans et, la veille de mon arrivée, à côté de chaque taxi il y avait un musulman la gorge ouverte. Je ne parle pas de la misère : je venais d’une Europe qui n’était pas remise des désastres de la guerre, mais qui semblait nager dans l’opulence à côté du spectacle qu’offrait l’Inde indépendante.

Comme je le raconte dans le chapitre de mon livre consacré à la mort de Gandhi – Gandhi jeûnait à ce moment-là jusqu’au risque de la mort pour arrêter la guerre intestine ; il était déjà inconsolable du partage de « Mother India », de la Mère Inde – mais que dire des massacres.(...)

Voilà l’atmosphère de l’Inde du moment. Alors, évidemment, cela aurait été un dérivatif trop facile que de s’orienter vers Chandernagor. Gandhi s’est contenté de me dire (c’est la seule allusion qu’il ait faite) devant son entourage pour que cela fût répété : « Alors, vous avez vu Sri Aurobindo !...» ça voulait tout dire dans le langage de l’époque : il ne faut pas toucher à Pondichéry pour le moment.

Et quand j’ai vu Nehru, que je connaissais d’avant-guerre... je connaissais surtout Indira – qui est morte tragiquement à son tour – parce qu’Indira, jeune fille charmante, en 1939, cherchait un Français bilingue, ayant fait des études en Angleterre, pour traduire les Mémoires de son père ; et sans me faire trop d’illusions, je lui avais dit : « Ecoutez, oui, très volontiers, j’ai un roman en lecture chez Gallimard, on m’a demandé de changer un chapitre ; si c’est fini à la fin de 39, au début de 40 je me mettrai à la traduction. » Je m’attendais donc à être très bien accueilli par Nehru. Or, je n’ai pas été bien accueilli. Nehru m’a reçu dans un silence et avec sécheresse... je le plaçais devant le fait accompli. Il n’aurait pas demandé mieux, peut-être que de me dire : « Par égard pour la France qui a été malheureuse... je consens à ne pas... vous pouvez dire à M. Ramadier qu’il ne s’inquiète pas pour le moment...» Mais quand je suis arrivé, la partie était gagnée, et les hommes politiques n’aiment pas ça.

Il avait une puissance de silence qui dépassait l’entendement. L’Ambassadeur de France, à l’époque, était Daniel Lévy, le fils de Sylvain Lévy, et Nehru avait une grande admiration pour lui à cause du respect qu’il devait à la mémoire de son père qui avait été le grand introducteur de la pensée et des études hindoues en France, et qui, comme vous le savez, avait une chaire au Collège de France. Il se retournait tout le temps vers Daniel Lévy, comme pour lui dire :« Je ne sais pas pourquoi on m’envoie ce petit bonhomme – j’avais 35 ans – alors que vous, ambassadeur chevronné, fils de Sylvain Lévy, vous faîtes très bien l’affaire.» Donc, il m’a reçu très sèchement. Plus tard les relations sont devenues extrêmement cordiales, et j’étais l’ami d’Indira.(...)

Voilà l’essentiel de la mission... Donc, j’ai d’abord une dette politique – appelons les choses par leur nom – envers la mémoire de Sri Aurobindo. Mais n’ayant jamais approfondi les connaissances superficielles que j’avais de la pensée ou de la philosophie hindoues, je me suis senti ramené quelques années en arrière dès que j’ai vu Sri Aurobindo. Pourquoi ? Eh bien parce que (...) le Chant du Bienheureux2 [était] devenu pour moi une véritable lecture de chevet (...) Et ce qui m’intéresse beaucoup dans la Bhagavad-Gita, c’est que c’est une exaltation de la résistance au mal et non pas de la non-résistance au mal.

AV.I.F. : C’est l’évangile de l’engagement, justement...

Maurice Schuman : C’est l’évangile de l’engagement... le dialogue d’Arjuna est quelque chose d’absolument extraordinaire.

La conversation avec Sri Aurobindo a été très courte. L’entretien a été long et la conversation a été très courte – il faut connaître l’Inde pour comprendre ce que ça veut dire. On peut rester ensemble pendant je ne sais combien de temps, se regarder et ne rien dire. C’était vrai, sur le plan politique, avec Nehru ; cela a été vrai avec Sri Aurobindo qui vivait de la culture du silence et avait perdu le goût ou le sens de la conversation.

Mais au début s’est produit une scène tout à fait caractéristique : François Baron, qui était son disciple, s’est mis à genoux devant lui, a exprimé l’émotion qu’il avait de le voir pour la première fois presque seul (...) Et ça a commencé par une conversation, chaque interlocuteur ne prononçant que quelques mots, sur la transformation de la vie de François Baron – frère d’un poète surréaliste, parisien de l’entre-deux-guerres (...) ; c’était ça, François Baron... rêvant d’écrire (il a d’ailleurs écrit un roman plus tard) – et, transformé par deux rencontres, devenu homme d’action parce qu’il avait rencontré De Gaulle, et devenu homme de mystique et de pensée parce qu’il avait rencontré Sri Aurobindo, rêvant de prendre sa retraite à Pondichéry et d’y finir sa vie.

AV.I.F.: Et la politique?

Maurice Schuman: La politique ? La politique, c’était le seul fait d’être reçu. Et il fallait même n’en pas parler. Il fallait que les journaux disent : « Monsieur Maurice Schumann, député, délégué en mission dans l’Inde par le gouvernement de M. Paul Ramadier, a eu hier une entrevue directe d’une heure avec Sri Aurobindo ». C’était ça la politique. (...)

Je pense que je dois être le dernier, parmi ceux qui n’étaient pas à l’Ashram, à avoir vu Sri Aurobindo, et surtout à avoir eu avec lui un long entretien, parce qu’il était déjà très vieux... il a fait allusion, d’ailleurs, à son départ prochain de la terre...

AV.I.F.: Est-ce que vous vous souvenez de ce qu’il a dit ?

Maurice Schuman : Non-non... c’était assez banal, mais c’était clair :« Moi qui, déjà, ne suis plus tout à fait d’ici... » (...) AV.I.F. : Est-ce que Mère est intervenue dans la conversation ? Maurice Schuman: Au début, pour faire les présentations, après quoi elle n’a plus ouvert la bouche. En 47 elle devait déjà avoir 70 ans...

AV.I.F.: Elle est née en 1878.

Maurice Schuman: En 78 ?... 1947... Elle avait 70 ans, c’est ça. Pas besoin de vous dire que pour moi, qui aujourd’hui en ai 77, elle m’apparaissait comme une trisaïeule (comment pouvait-on avoir 70 ans ?) Mais elle m’a sidéré parce que, après le frugal repas du soir, elle m’a dit :« Vous n’avez pas envie de faire une partie de ping-pong ? Il paraît que vous savez jouer...» Et je lui ai répondu :« Oui, je jouais même bien quand j’avais dix-huit ans, mais maintenant je m’occupe d’autre chose...» Mais ça ne fait rien, allez ; hop ! Et alors, j’ai vu cette septuagénaire qui volait d’un bout à l’autre de la table... elle m’a bel et bien battu ! (rires)

AV.I.F.: Avez-vous discuté avec elle ?

Maurice Schuman: Elle n’a fait que m’interroger sur la France...

AV.I.F.: Sur la situation politique de la France ?

Maurice Schuman: Sur la situation politique de la France, où en était, après la guerre, l’Alsace, etc. Je lui ai dit : « Vous me faites penser à Marco Polo, n’est-ce pas, qui ne pensait qu’à Venise ; seulement lui, il est revenu...» Eh bien, c’était là l’intérêt de la Mère ; elle était toute entière fondue dans Sri Aurobindo et sa pensée, et en même temps, elle restait, là où elle était, intégralement française. Elle était intégralement... je ne veux pas dire hindoue, mais intégralement plongée dans la mystique hindoue et intégralement liée à son terroir d’origine.

AV.I.F.: Vous avez parlé en anglais lors de votre rencontre ?

Maurice Schuman: Avec Sri Aurobindo, oui, bien sûr.

AV.I.F.: Est-ce que vous avez rencontré Pavitra ?

Maurice Schuman: Barbier de Saint-Hilaire ? Très longuement, oui.

AV.I.F.: Vous souvenez-vous de votre conversation avec lui ?

Maurice Schuman: Non, parce qu’il ne se prêtait pas aux conversations. L’atmosphère de l’Ashram c’était le témoignage, il ne fallait pas se mettre à interviewer ou à interroger. Barbier de Saint Hilaire, avec son intelligence polytechnicienne, m’expliquait longuement la différence qu’il y avait entre une communauté de pensée et une communauté de vie. C’est lui qui m’a expliqué ce qu’était l’Ashram. Il avait peur que je ne confonde ça avec un séminaire de Sorbonne, si vous voyez ce que je veux dire...

AV.I.F.: On pourrait presque dire que c’est cette conversation (avec Sri Aurobindo ) sur la Bhagavad-Gita qui a « sauvé » la France à ce moment-là...

Maurice Schuman: Sauver la France... c’est beaucoup dire, parce que le destin de la France n’était pas lié à ses colonies, d’une part, et encore moins à ses comptoirs. (...) Le but, c’était de maintenir à Pondichéry une sorte de vitrine française sur l’Inde et de vitrine hindoue vers la France... Quelle est la situation actuelle ? Je crois qu’il y a encore une spécificité pondichérienne ?

AV.I.F.: La présence française y est importante : il y a d’abord plusieurs milliers d’Indiens pondichériens de nationalité française, on y trouve un Lycée français, une Alliance Française et un Centre de Formation, un Institut d’Indologie, un Consulat ; de nombreux Français vivent à Pondichéry, il y en a aussi beaucoup à Auroville – le tout faisant une ambiance encore très française.

Maurice Schuman: Eh bien, c’était le but ! Le but, c’était de nous laisser le temps de construire la vitrine qu’à l’époque de la domination coloniale, nous n’avions pas créée du tout, de nous laisser le temps de la créer à la faveur de l’Union française et ensuite, de la conserver par accord avec l’Inde. C’est un modèle de décolonisation intelligente. (...)