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CHANEMOUGAM, LE “ROI DE L’INDE FRANCAISE” *

Les fondements sociaux et politiques d’un pouvoir absolu sous la Troisième République

Résumé de la conférence donnée par Jacques Weber,

le 21 avril 1989 au

Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du Sud

(M.S.H, bd Raspail)

 

 

La société pondichérienne est dominée par la caste des Vellâja, dont le dynamisme économique et intellectuel est remarquable. C’est dans leur milieu que se recrutent les traditionalistes, hostiles à la France ; mais c’est aussi parmi aux que l’administration trouve ses fonctionnaires les plus compétents et fidèles.

Lorsque, dès 1871, La Troisième République décide Tassimilation politique de ses “vieilles colonies”, dotant notamment les comptoirs d’un député, d’un sénateur et de conseils électifs, les Vellâja se divisent. Sous la conduite de Ponnoutamby–Laporte, les “libéraux” oeuvrent en faveur de la “fusion” : fusion avec la France et fusion des castes. Sous leur impulsion sont signés en 1880 et 1881 des décrets promulguant le Code civil dans la colonie et autorisant les Indiens à renoncer à leur statut personnel.

Ces prémices d’une assimilation ethnique inquiètent les traditionalistes, jusque-là discrets. Leur chef, Chanemougam, hostile au suffrage universel égalitaire, comprend tout le parti qu’il peut tirer de cette institution. Grâce à l’ascendant qu’il exerce en tant que “Nadou” ou chef des hautes castes, au moyen ensuite de fraudes gigantesques, il fait main basse sur les institutions de la colonie, “fabriquant” le député et le sénateur et composant à sa guise les conseils.

De 1881 à 1906, le règne du “Louis XI Noir” est sans partage. Il utilise sans modération les immenses pouvoirs que la République a bien involontairement placés entre ses mains. Maître du conseil général et du budget, il dilapide les fonds publics au profit de l’“oligarchie” des hautes castes, s’oppose à toute action en faveur des parias et sabote les entreprises des industriels et négociants créoles.. Son but est de miner “l’idée française”, représentée par les fonctionnaires et les missionnaires, et de faire triompher l’hindouisme, qui, dans ses diverses manifestations publiques, connaît effectivement un regain.

Face à l’ “Hydre de la théocratie” et à son parti indien, un parti français s’organise peu à peu. Ses chefs, jouant des rivalités qui opposent les castes et les communautés religieuses, détachent de la “forteresse brahmanique” les Vannia et les musulmans. Chaque élection donne lieu, à partir de 1891, à de sanglants affrontements la politique d’assimilation a conduit l’Inde française, jusque-là bien paisible, à la guerre des castes et au “communalisme”.

En 1906, les “bâtonnistes du parti français l’emportent sur ceux du “Machiavel hindou”. le roi déchu s’exile en territoire britannique, où il meurt en 1908. Se doctrine ne disparaît cependant pas avec lui. Dès 1910, un puissant mouvement “néo-chanemougamiste” reprend la lutte.

Chronologie, communiquée à chaque auditeur

Avant Chanemougam

– 6 janvier 1819

Proclamation du comte Dupuy : “Les Indiens, soit chrétiens, soit Maures ou Gentils ; seront jugés comme par le passé, suivant les lois, us et coutumes de leurs castes”

– 1827

Création du Comité consultatif de jurisprudence indienne.

– 1845

Emeute de Karikal, fomentée par la “parti des dissidents”.

28 mars 1848 : l’Inde est appelée à élire un député au suffrage universel.

– Juillet 1848

Sanctions contre des parias ayant porté des babouches.

– Janvier 1849

Lecour député.

15 mars : une loi prive l’Inde de son député.

– 1854-1856

Liberté d’habitation ; liberté de circulation ; fin du dualisme Main droite-Main gauche.

L’Inde assimilée et libérale

– 1er février 1871

Décret accordant un député à l’Inde.

– 28 mai 1871

Election de Desbassayns.

– 13 juin 1872

Décret instituant les conseils locaux et le conseil colonial.

– 24 février 1875

Une loi constitutionnelle donne un sénateur à l’Inde.

– 26 mars 1876

Desbassayns élu sénateur.

– Avril 1876

Jules Godin, élu député ; réélu en octobre 1877.

– 25 janvier 1879

Décret instituant un conseil général an remplacement du Conseil colonial.

– 12 mars 1880

Décret créent dix communes.

– 24 juin 1880

Décret sur l’état-civil.

– 21 septembre 1881

Décret sur la renonciation.

Coalition clérico-brahmanique au pouvoir (1880-1885)

– 25 septembre 1881

Première élection de Pierre Alype

– 30 avril 1882

Jacques Hébrard est élu sénateur

– 26 février 1884

Décret instituant les trois listes

Les années difficiles

– 1885

Rupture de la coalition clérico-brahmanique ; alliance Créoles-Renonçants.

– 1885-1890

Chanemougam minoritaire au conseil général.

– 11 octobre 1885

Alype bet Rouvier

– 22 septembre 1889

Alype bat Textor de Ravisi (le député, “rempart du brahmanisme”).

– Septembre 1890

Affaire Rassendren. Alliance Brahmaniques-Renonçants

1891-1897

Les grandes fraudes. Les “élections sans électeurs”

– 6 février 1892

Tentative d’homicide sur H. Geebelé, chef du “parti français”

– 20 août 1893

4ème élection d’Alype qui bat Bluysen

Nombreuses victimes. Guerre des castes : Vellâja de Chanemougam contre Vannia de Sadassiva alliés à Geebelé.

– 8 mai 1598

Henrique Duluc, nouveau candidat des Brahmaniques bet Bluysen

– 19 septembre 1899

Décret qui supprime la liste des renonçants

– 1899-1906

Apogée de chanemougam

– 1900

Chanemougam fait élire Godin sénateur.

– Octobre 1901

Procès de Chanemougam. Acquittement.

– 27 avril 1902

Henrique est réélu

– 22 avril 1905

Rappel du gouverneur Lemaire, favorable à Geebelé.

– 22 février 1905

Etienne Flandin, à la chambre, dénonce les scandales électoraux et “la politique aristocratique et théocratique du brahmanisme par Chanemougam”.

– Mai 1906

Un événement : le député dans sa circonscription. Henrique et son concurrent, l’ex-gouverneur Lemaire, sont à Pondichéry. Campagne électorale agitée. La commission de recensement ne proclame pas les résultats.

– 2 juin 1906

Mort de Louis Henrique-Duluc.

– 15 mars 1907

La chambre proclame l’élection de Lemaire.

– Mars 1907-décembre 1906

Exil de Chanemougam

– Décembre 1908

Mort de Chanemougam à Valavanur, territoire britannique.

 



* Jacques Weber doit publier un article de vingt pages an anglais sur Chanemougam dans un prochain numéro de la revue de Bombay. Economic and Political Weekly. Il donners de nouveau sa conférence sur Chanemougam pour les adhérents du C.I.D.I.F. et leurs amis, à la rentrée.