Blue Flower


LES GENS DE NULLE PART

Traduction de l’article intitulé “The Nowhere People” (donné en annexe 2) et publié en avril 1989 dans la revue indienne Sunday (6 & 9, Prafulia Sarkar Street Calcutta 700 001), p. 78 et 79.

 

Auteur : Monideepa Banerjie

 

 

Les Tamouls de Pondichéry qui ont opté pour la nationalité française découvrent à présent qu’ils n’appartiennent ni à la France ni à l’Inde

Romains à Rome, dit-on. Mais il n’en est pas ainsi pour le groupe de 14.000 curieux Tamouls à Pondichéry. Une curieuse entorse de l’histoire a fait d’eux, légalement, des citoyens français. Ils peuvent très bien ne s’être jamais rendus en France, par ler au mieux le petit nègre et s’imbiber de vins de Bordeaux avec la même délectation que s’il s’agissait de rasam et de sambhar. Mais adressez-vous à eux en anglais, laissons de côté le hindi, et le haussement des épaules est si éloquent qu’il rendrait honteux un Français blanc.

Bien, pas réellement. Car, autant les Tamouls aimeraient croire qu’ils sont aussi français sinon plus que les Français blancs, ni la véritable population blanche vivant à Pondichéry ni les Indiens ne le pensent. Bien que Pondichéry comporte une forte présence d’environ mille Français blancs, il n’y a pratiquement pas de contact entre eux et leurs compatriotes tamouls au delà d’un minimum, dit Amalor Arago, un Tamoul français de 60 ans qui est l’éditeur d’un mensuel français local, Le Trait-d’Union, et qui enseigne les mathématiques au lycée français, l’école française de Pondichéry. “Je suis très bien avec mes collègues blancs à l’école. Mais une fois que l’école est finie...” il hausse les épaules, “ils ne nous invitent jamais chez eux, nous ne les invitons pas non plus”.

Ce n’est pas que les Français blancs ne sont pas conscients de cette aliénation et de cette tension entre les deux communautés. Mais très peu d’entre eux s’en soucient véritablement. “Les Tamouls français ne sont pas intéressants pour nous” dit Thierry Lepreux, un professeur français blanc, “ni en tant qu’Indiens ni en tant que Français”.

Quand les Français quittèrent définitivement Pondichéry – leur colonie de 300 ans – en 1962, ils abandonnèrent les autochtones – un grand nombre de Soldats [en français dans le texte] qui avaient combattu pour la France durant la deuxième guerre mondiale – un choix curieux. Par le traité de cession signé le 16 août de la même année, les Pondichériens pouvaient choisir de devenir citoyen français ou indien. En tant que part du marché et peut-être pour hâter le départ de la France, le gouvernement indien garantissait à ceux qui choisissaient la nationalité française, la liberté de continuer à vivre en inde aussi librement que n’importe quel Indien. C’était une option que seulement 6000 curieux Pondichériens firent à ce moment. Et à présent, eux et leurs descendants qui ont fait passer cette population tamoule française à 14.000, n’ont pas de regrets.

Car être Français signifie la jouissance des pleins droits de la citoyenneté française, y compris la pension de vieillesse, l’assistance à la pauvreté et au chômage, des subsides pour l’éducation française, et plus récemment, des encouragements et des réductions d’impôts pour ceux qui veulent avoir un grand nombre d’enfants.

Ce qui signifie une vie tout à fait confortable et même luxueuse, une vie que les Tamouls français sont convaincus que leurs frères Indiens leur envient. P. A. Aroquaissamy, le délégué élu des Tamouls français auprès du gouvernement français, va même plus loin. “Si un référendum se tenait à présent à Pondichéry”, dit-il, “tous les Indiens ici demanderaient à devenir des nationaux français”.

On pourrait penser que les Pondichériens ne sont pas remarqués par les Français parce qu’ils constituent seulement un pourcentage minime des 4.000.000 d’immigrants. Mais ce fut avec un certain choc qu’un fonctionnaire du gouvernement français à Paris découvrit, il y a deux ans, que les 14.000 curieux Pondichériens, un peu plus d’un pour cent des 1.500.000 citoyens français vivant outre-mer, recevait plus de 25 pour cent de tout l’argent alloué, outre-mer, aux citoyens français physiquement handicapés.

“La corruption ici,” dit un diplomate français de Pondichéry au journal The Los Angeles, “dépasse tout ce que j’ai vu, par exemple, au Yemen, au Marco, en Syrie et au Moyen Orient en général”. Pour tirer le meilleur parti des incitations à avoir plus d’enfants, par exemple, il a été allégué que les Tamouls français “adoptaient” des enfants errants pour quelques heures, les jours de paye. Pour bénéficier de la pension d’incapacité, il y a des exemples de personnes qui prétandent être aveugles et qui s’arrangent pour avoir de faux certificats médicaux.

Les Tamouls français, bien sûr, dénient fortement ces allégations. En effet, si Antoine Soundiram, le précédent délégué des Tamouls français et à présent président de la fédération nationale des anciens combattants (l’association des anciens combattants de l’armée française) à Pondichéry, avait pu se maintenir, le gouvernement français aurait fait plus qu’il ne le fait déjà pour les Tamouls français. Selon Soundiram, les pensions et les subsides que les Tamouls français perçoivent peuvent sembler énormes pour les Indiens. Mais, Soundiram fait prudemment remarquer que c’est le minimum garanti aux citoyens français par le gouvernement français socialiste.

Amalor Arago est assez honnête pour reconnaître un mépris croissant parmi les Français blancs pour les compatriotes non blancs. “Les Tamouls français à Paris, désespérés de ne pas trouver de travail parce qu’ils n’ont auoune qualification ne trouvent rien de mieux que de gagner leur vie en tant qu’éhomeurs [en français dans le texte], balayeurs qui errent dans les rues”, dit Arago, “métiers que les Français blancs ont toujours méprisés”. Ce qui, traditionnellement, suscitait l’animosité, était la compétition pour les emplois à cols blancs. Mais à présent, avec la raréfaction des emplois, la rémunération d’un Français non-blanc est suffisante pour déclancher l’hostilité.

L. Cadelis, un Tamoul français qui travaillait à l’Alliance française de Calcutta jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite récemment, soutient une vue plus optimiste du problème racial. “Les Français ne sont pas racistes” insiste-t-il, “mais juste réservés”. Le Délégué Aroquaissamy [sic] est plus réaliste. Il reconnaît que les Tamouls français, bien sûr, sont persécutés en France d’une certaine manière, mais il an rejette le faute sur les Tamouls français eux-mêmes. “J’ai été un officiel du gouvernement français pendant des années et je n’ai jamais senti la moindre discrimination parce que je n’étais pas blanc”.

Quoi qu’il en soit, racisme ou pas, un nombre croissant de Tamouls français partent pour la France à la recherche de l’Eldorado. Au delà de la recherche d’une vie meilleure, il y a l’étrange dilemme dont ils souffrent, n’étant ni tout à fait Indiens ni vraiment Français. Et il y a des problèmes pratiques. Leur éducation de base au lycée français de Pondichéry se fait en français et même s’ils sont qualifiés pour des métiers dans le secteur privé indien, le manque de connaissance en anglais fait qu’il leur est impossible d’en avoir un.

Bien sûr, en tant que classe sociale, les Tamouls français créent de curieux problèmes pour le reste des Pondichériens. Par exemple, le fait que les Tamouls français ont beaucoup plus d’argent que l’Indien ordinaire a augmenté le coût de la vie d’une manière anormale. Même les Tamouls français se plaignent que les commerçants augmentent leurs prix lorsqu’ils voient un Tamoul français approcher. Plus grave est le problème de la propriété. Les Tamouls français ont l’autorisation d’acheter librement des propriétés en Inde. Parce qu’ils ont plus d’argent, ils achètent plus. Le résultat est que les Indiens sont repoussés à l’extérieur.

Ce n’est pas encore une guerre ouverte. Mais les tensions triangulaires à la surface tranquille de Pondichéry sont palpables. Voici une minuscule population de Tamouls français, rejetant, au plus haut point, ce qu’ils sont et aspirant à un rêve qui est un ersatz. Ni les Indiens ni les Français blancs ne veulent avoir à faire avec aux. Au mieux, la France les voient comme le fardeau de l’homme blanc. “Il y a quelques années”, a dit le consul général Marcel Fleury, “nous avions besoin de main-d’oeuvre en France, nous voulions des immigrants pour faire des métiers dont les Français ne voulaient pas., tels que creuser les routes, balayer les ordures et devenir coolies. C’était bon d’avoir des immigrés alors. Et maintenant, nous ne pouvons pas tout simplement les abandonner”. Le moindre mouvement du gouvernement français ou indien provoquerait de réels troubles. Bien sûr, ce petit groupe de gens ne pourrait pas faire grand-chose si cela arrivait. En attendent, ils vivent leur vie facile, jouant aux boules sous le ciel ensoleillé en rêvant à la belle France [en français dans le texte].

N.D..L.R.

– Nous apprenons de source sûre que M. Lepreux n’a jamais accordé d’Interview à ce journaliste qui s’avère être une femme, et n’a jamais reçu de réponse à la lettre de protestation qu’il a adressés au Sunday. M. Arago n’a non plus rien dit de ce qui lui est attribué si ce n’est qu’il a donné, à la demande de la journaliste, la définition du terme “éboueur”

– Cet article comporte également trois reproductions de photos.

* La première représente le monument aux morts de Pondichéry, avec la mention “Le monument aux morts de l’armée française, incluant les Tamouls qui ont combattudurant la 1ère guerre mondiale”.

* La seconde représente M. Amalor Arago, avec la mention “Amalor Arago : pas de liens avec les Français”.

* La troisième a pour légende “Une famille tamoule française de Pondichéry : aliénée”.