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Cheikh Ibrahim, Chef Musulman de Dupleix à Pondichéry: Identité et origine

par J.B.P.More

 

Durant le dix-huitième siècle lors de la pénétration et de l’expansion européenne dans le sous-continent indien, il y avait quelques guerriers, surtout au sud de l’Inde, qui se sont illustrés comme des véritables  chefs de guerres et ont même réussi à fonder des royaumes ou des principautés. Le plus connu d’entre eux est Hyder Ali, qui s’était imposé comme le Sultan de Mysore aux dépens de son roi hindou. Les historiens persans et même anglais et aussi Indiens ont toujours soutenu que Hyder Ali était le descendant illustre des migrants afghans ou du Moyen-Orient.1 Mais dans un récent article intitulé ‘The Origin, Ancestry and Identity of Hyder Ali’, j’ai démontré que Hyder Ali était en effet originaire du pays de Karnataka, avec des preuves tirées de sources françaises. Il est donc certain maintenant que Hyder Ali ou ses ancêtres immédiats avait pour langue maternelle le kannada ou bien même le tamoul, étant donné que selon une source française, son père s’appelait Tillaiappen, qui est un nom purement tamoul.2

S’il n’y avait pas ces sources françaises, il est fort possible que Hyder Ali, serait investit pour toujours, et à tort, d’une origine afghane ou arabe. Au fait, avoir une origine étrangère était toujours considéré comme plus prestigieux parmi les musulmans du sud de l’Inde qu’une origine purement locale.3 Il est à noter que parmi les musulmans de l’Inde en général, les ashrafs d’origine étrangère qui sont souvent des Sayyids, Sheikhs, Mughals et Pathans sont supérieurs aux ajlafs, qui sont des musulmans d’origine indienne, en général de basses castes.4

Il y avait un autre chef musulman illustre de cette période du pays tamoul, qui s’appelait Yusuf Khan. Il avait servi pendant un certain temps à Pondichéry sous les Français. De son nom, on pourrait conclure qu’il était d’origine afghane. Mais en réalité, il était un converti hindou du pays tamoul. Mais comme sa conversion était relativement bien documentée par la tradition locale, il n’y avait vraiment pas lieu de confondre son origine tamoule, bien qu’il portât un nom afghan.5 De la même manière, à Pondichéry même, lorsque Dupleix était gouverneur dans les années 1740, il y avait quelques autres guerriers musulmans qui se sont illustrés. Dans l’article présent, j’aborderai le parcours et la carrière d’un de ces guerriers musulmans et déterminerai sa véritable origine. Mais avant cela, il serait utile de connaître le contexte historique et politique dans lequel ce chef évolue et prospère.

 

Contexte Historique :

 

Avec la mort de l’Empereur Aurangzeb en 1707, qui avait quasiment unifié l’Inde depuis le nord jusqu’au sud pendant son règne, l’empire moghol était entré dans la voie du déclin. Au fil du dix-huitième siècle, plusieurs chefs musulmans et hindous se sont quasiment affranchis du pouvoir central moghol. Ceci favorisait des guerres intestines à travers toute l’Inde. Pendant cette période, de nouvelles puissances européennes étaient en train d’agrandir leur territoire et leur pouvoir en Inde. Les Français et les Anglais étaient des ennemis héréditaires en Europe. Ces deux puissances s’affrontèrent au cours de la première moitié du dix-huitième siècle pour asseoir leur suprématie en Inde, aux dépens des puissances indiennes.

Les Anglais s’établirent en Inde avant même les Français. En 1639, ils fondèrent Madras sur la côte de Coromandel (Cholamandalam). Les Français s’établirent à Pondichéry, sur la même côte de Coromandel, environ 150km au sud de Madras, seulement en 1673-74. Au fait, les Français obtinrent Pondichéry et ses régions avoisinantes d’un chef musulman, d’origine afghane, qui s’appelait Sher Khan Lodi. Il était vassal du Sultan de Bijapur. Pendant le dix-huitième siècle plusieurs musulmans y compris des chefs comme Chanda Sahib, qui s’opposait aux Anglais, et leurs alliés indiens, trouvèrent refuge à Pondichéry.6

En 1701, Pondichéry devint le chef-lieu des possessions françaises en Inde, supplantant Surat, sur la côte ouest de l’Inde. La même année, les Français avaient une loge à Calicut sur la côte de Malabar. En 1721, ils acquièrent Mahé, au nord de Calicut, du Prince de Badagara. Depuis ce temps, Mahé attirait beaucoup de migrants, surtout des hindous, de caste Tiyya et aussi les Mappilas, qui sont les musulmans de Malabar. Certains d’entre eux furent enrôlés dans la police et l’armée locales.7 On peut discerner dans cet enrôlement le début de la formation et de la fondation de la fameuse Compagnie des Cipayes.

Depuis 1718, Benoist Dumas avait occupé des fonctions importantes dans l’administration de Pondichéry et de l’Inde française. En 1735, il devint le Gouverneur de l’Inde française. Pendant sa gouvernance, il tenta d’étendre les possessions françaises en Inde. En 1738-39, il acheta au roi marathe de Tanjore8 Karikal sur la côte de Coromandel au sud de Pondichéry Il tenta la même chose sur la côte de Malabar. En Décembre 1739, le drapeau français fut hissé à Tanur et en Janvier 1740, les Français essayèrent d’occuper Chettuvayi, contre la volonté du Zamorin de Calicut. En Mars 1740, Ezhimala (Mont Dély), au nord de Cannanore, fut cédé aux Français de Mahé. Mais ils ne pouvaient l’occuper à cause des hostilités avec les chefs Nambiars de Iruvalinad et le Prince de Badagara.9 En Octobre 1741, Benoist Dumas cessa d’être le gouverneur de l’Inde française. Joseph François Dupleix originaire du village de Landrecies, en France, lui succéda le 23 Octobre 1742.10

C’était le gouverneur Dumas qui avait levé à Mahé un corps de cipayes composés des Mapillas de Malabar, qui étaient de confession musulmane, pour contrer les princes du Malabar en 1739. Cheikh Ibrahim et son frère cadet Cheikh Assem faisaient partie de ce corps. Mahé de La Bourdonnais était le commandant en chef des troupes françaises et des cipayes sur la côte de Malabar durant cette période. Il avait lui-même constaté la bravoure de ces cipayes en action contre les princes locaux. Plus tard, Dumas fit passer trois compagnies de ces cipayes sur la côte de Coromandel pour assister à la défense de Karikal contre le roi de Tanjore. Deux compagnies furent renvoyées en 1743. Ainsi Cheikh Ibrahim se retrouvait désœuvré pour un temps, alors que son frère Cheikh Assem était toujours au service des Français à Pondichéry avec 100 cipayes, la plupart sans doute originaire de Mahé ou de Malabar.11

 

Le Chef Musulman de Dupleix - Carrière, Identité et Origine :

 

Dupleix poursuivait la politique d’expansion de Dumas. Il employa les méthodes expérimentées par Dumas en intervenant dans les querelles des princes indiens. Ananda Ranga Pillai, de caste Idayar était le diwan de Dupleix durant cette période qui a vu maintes hostilités entre les Français et les Anglais, surtout depuis 1740.

Quand la guerre contre les Anglais éclata en Février 1744, on demanda à Cheikh Assem de faire venir son frère Abd-ul-Rahman, qui était à Malabar. Ce dernier rejoignit Pondichéry avec 500 ou 600 cipayes musulmans Mappila aussitôt. Ils furent promus capitaines de cipayes.12

Dans la guerre contre les Anglais, Dupleix utilisa les cipayes de Malabar, sous l’impulsion de Mahé de La Bourdonnais. Il comptait sur Cheikh Ibrahim, Cheikh Assem qui avaient déjà servi à la guerre de Malabar avec Mahé de La Bourdonnais en 1739-1741 contre les princes du Malabar. Leur concours au service de Dupleix coûtait cher, mais c’était un gros appoint pour la défense. Très attachés à la nation française, les chefs sur les ordres de Dupleix prirent un certain nombre de cipayes qui d’abord n’étaient pas classés pour faire le service avec nos troupes.  Peu à peu les affaires devinrent plus sérieuses. Il fallait augmenter le nombre de cipayes. Les chefs musulmans qui vinrent du dehors n’avaient jamais servi sous les Européens. Mais à Pondichéry tous le corps des bataillons cipayes se trouvaient sous les ordres d’un officier européen. Contrairement aux Anglais, Dupleix laissa le commandement et la discipline des cipayes entièrement aux mains des Indiens, sauf lorsque les cipayes devaient coopérer avec les troupes européennes. Les corps des cipayes à pied et à cheval étaient respectivement13  commandés par Cheik Ibrahim et Cheik Assem.

Quand Dupleix conquiert Madras en 1747, Abd-ul-Rahman et son frère étaient en action contre les Anglais et contre Anwaruddin Khan, prétendant au trône d’Arcot. Ces chefs musulmans confisquèrent des palanquins, éléphants, chevaux etc., pour leur propre compte14.. Pendant le siège de Pondichéry en 1748 par les Anglais, Dupleix n’avait pas d’autre choix que d’avoir recours à la Compagnie de Cipayes, à la tête de laquelle étaient Cheik Ibrahim et son frère cadet Cheik Assem. Cheik Ibrahim, appelé Abd-ul-Rahman à Pondichéry, avait auparavant fait preuve de sa fidélité à la France et de sa bravoure dans la guerre que les Français avaient livrée aux princes du Malabar vers la fin des années 1730 lorsque Dumas était encore gouverneur. Trois cents des cipayes à pied, sous les ordres d’Abd-ul-Rahman combattirent les Anglais et les repoussèrent avec succès à Ariyankuppam. Ainsi, Abd-ul-Rahman joua un rôle capital dans la défense de Pondichéry contre les Anglais et avait rendu les plus grands services à Dupleix. Dupleix fut tellement  impressionné par la vaillance de ces deux frères musulmans lors de la guerre qu’il voulut les garder à Pondichéry même en temps de paix, avec au moins 200 de leurs gens, au service de la France. Il fut d’avis qu’on envoie à Abd-ul-Rahman et à son frère des marques certaines de la gratitude de la nation française.15 Madame Dupleix fit des cadeaux à Abd-ul-Rahman et à son frère à la suite de la guerre de 1748.16 Dupleix lui-même présenta des médailles à Abd-ul-Rahman et son frère et les promut capitaines (Jamedar en hindoustani) des cipayes. Cet attachement d’Abd-ul-Rahman aux Français ne l’a pas empêché pourtant de s’opposer l’intention des missionnaires de se débarrasser d’une mosquée qui se tenait près de l’Eglise de Capucins au bord de la mer.17

Il semble qu’Abd-ul-Rahman, pendant qu’il était à Pondichéry, maîtrisait parfaitement le français et l’hindoustani, la langue principale des chefs musulmans du Décan, qui furent pour la plupart d’origine afghane, persane ou même turque. Selon une source, le père d’Abd-ul Rahman était déjà employé par le gouvernement du Jung à Mazulipatnam et était favorablement disposé envers les Français. Comme il n’avait pas réglé les revenus dus au Jung, il s’enfuit à Pondichéry, où Dupleix le traita bien. C’est là que son fils Abd-ul Rahman avait appris le français, selon cette source.18

Nizam-ul-mulk, d’origine turque, régnait sur le Décan depuis 1721. Sa capitale était Hyderabad. Il meurt en 1748. En 1750, Nazer Jung prit le pouvoir au Décan. Il chassa les Français de Masulipatnam. Muzaffar Jung, le petit-fils de Nizam-ul-Mulk et le neveu de Nazer Jung demanda l’aide de Dupleix contre Nazer Jung. Bussy fut envoyé dans le Décan avec 300 soldats français et 2000 cipayes. Abd-ul-Rahman l’accompagna comme chef des cipayes. Muzaffar Jung l’accompagna aussi. Nazer Jung fut défait. Sa mort permit à Muzaffar Jung de prendre le pouvoir à Hyderabad. En récompense, Muzaffar Jung donna à Dupleix le commandement de toute la côte depuis la Krishna jusqu’au Cap Comorin. Il donna aussi Masulipatnam et ses dépendances comme donation. Bussy devint le véritable maître tout puissant du Décan. Muzaffar Jung décora Dupleix avec le titre de Zafer Jung, Bussy avec Hyder Jung et Abd-ul-Rahman avec le titre de Muzaffar Khan, un nom d’origine afghan.19

Mais très tôt en 1751, Muzaffar Jung fut tué dans le combat contre les Nawabs de Kurnool et Savanour. Son frère, Salabet Jung lui succéda. Abd-ul-Rahman, appelé Muzaffar Khan, chercha à se créer une principauté à lui tout seul aux limites du Décan et des états marattes, apparemment sans grand succès. Il finit par intégrer l’armée de Salabet Jung. Ceci fut un fort utile concours pour ce prince.20  Salabet Jung donna à charge le district de Kurnool au gendre d’Abd-ul Rahman. De son côté, Bussy aida Salabet Jung à engager la partie contre les Maratttes. Muzaffar Khan était à la tête des cipayes dans l’armée du Décan de Bussy. Bussy parvint à défaire les marattes et avait même conclu un traité avec Balaji Rao, le chef des marattes. Salabet Jung devint ainsi le maître incontesté du Décan, avec l’aide de Bussy. Ce dernier devint le commandant en chef de l’armée du Décan. En récompense de cette victoire, Salabet Jung céda les quatre Circars – Chicacole, Ellore, Rajamundry et Mustafanagar aux Français. Bussy ne pouvant venir  lui-même prendre possession des provinces des Circars, envoya à sa place, son lieutenant le plus fidèle, c'est-à-dire Cheik Ibrahim (autrement appelé Muzaffar Khan ou Abd-ul Rahman) à la tête de 2.186 cipayes et 674 cavaliers. Le Français, Dugrez le suivait quelques jours plus tard avec 150 Européens. Cheikh Ibrahim toucha 50.000 roupies par mois pendant six mois pour les services rendus à Bussy. Ce dernier donna à Cheik Ibrahim le gouvernement de la province de Chicacole.21

Moracin, le commandant français de Masulipatnam depuis 1752 avait une grande confiance dans les capacités militaires de Cheik Ibrahim. Il comptait sur lui pour recouvrer les dettes d’un certain Jaffer Ali et de Moutrou Khan pour le compte de Salabet Jung. Il rendait les provinces d’Ellore et de Mustafanagar à Cheik Ibrahim (qui fut alors appelé Ibrahim Khan, un nom à consonance afghane) dès le début en pensant que ce dernier viendrait à son aide. Mais très vite, Cheik Ibrahim fut remplacé par un certain Hasan Ali Baig, d’origine moghole.22

En 1756, Bussy fut destitué de sa fonction de commandant en chef de l’armée du Décan. Mais très tôt la paix fut restaurée entre les Français et Jung.23

Bien que l’on sût que Cheik Ibrahim et son frère cadet ainsi que beaucoup de cipayes qui servaient sous leur commandement étaient des Mappilas, originaire du Malabar, on ne savait toujours pas grand-chose sur leur véritable identité et leurs origines. Mais heureusement au cours de mes recherches dans les archives de la Bibliothèque Nationale de France, je suis tombé complètement par hasard sur une note contenue dans un mémoire sur l’histoire du royaume du Décan et de ses dépendances en 1755. Cette note, remplie certainement par un officiel français établi dans le Décan, donne des éclaircissements sur l’origine de Cheik Ibrahim et l’évolution de sa carrière depuis Mahé et sous Dupleix et Bussy. Voici cette note :

 

Cheik Ibrahim était pécheur à Mahé, ensuite fut domestique portant la pipe de Mousafer Khan, chef d’un petit nombre de cipayes dans ce temps-là. Il fut lui-même cipaye, Caporal puis sergent, il occupait ce poste lorsqu’on le choisit pour être capitaine des cipayes que l’on nommait ‘chiens marrons’ ou Cipayes de Madrasse. C’est Madame Dupleix qui l’a protégé, recommandé à Bussy et fait partir de Masulipatnam où il était pour aller à Golconde.

Après la retraite de Masulipatnam il s’est trouvé chef de tous les cipayes. Il fait une dépense étonnante qu’il ne peut faire qu’aux dépens des cipayes qu’il vole, il disait en 1754 que quelque réforme qu’il mit dans sa maison il ne pouvait pas dépenser moins de 5000 roupies par mois. Quand de Bussy partit d’Hyderabad pour Aurangabad en 1752, il était dans la résolution de lui ôter le commandement des cipayes --- Cependant arrivé à Aurangabad où il était resté, cet homme tout inepte et bête qu’il est a su tellement se retourner auprès de M. de Bussy qu’il l’a changé à son égard et lui a fait tenir des propos tout différents sur son compte ; non seulement M. de Bussy changea de façon de parler, mais encore lui témoigna une confiance entière, et le chargea, comme le meilleur serviteur de la Compagnie, ainsi s’exprimait-il, d’aller prendre possession des 4 provinces nouvellement concédées où il a fait que se faire méprisé et dépenser 91.000 roupies par mois à la Compagnie, sans s’en faire faire payer une seule par les fermiers. La cause de cette dépense étonnante est la cavalerie  qu’il a levé inutilement et qu’on a tout renvoyé ensuite, quoi qu’on connut toute l’inutilité parce qu’on n’avait pas d’argent pour lui payer les arrérages qui étaient dus ; au départ de Bussy il fut établi par lui commandant en chef de la province de Chicacole sans avoir aucun compte à rendre au conseiller régisseur à Rajamundry --- on lui avait donné après la retraite de Mousafer Khan le pays de Kanour qu’il n’a pu conserver ; il s’en est fait chasser.24

 

Cette note semble avoir été écrite par quelqu’un qui n’appréciait guère le rôle joué par Cheikh Ibrahim dans le Décan. Néanmoins il contient certaines vérités sur l’origine et l’identité de Cheikh Ibrahim, qui fut appelé tour à tour Abd-ul Rahman, Muzaffar Khan ou même Ibrahim Khan au cours de sa carrière. D’abord cette note révèle qu’au départ Cheikh Ibrahim était un simple pécheur de Mahé. Soit lui, soit ses ancêtres, se serait converti à l’Islam de la caste hindou des macouas, les pécheurs traditionnels de la côte de Malabar, qui avaient pour langue maternelle, le Malayalam. Je doute fort que son nom d’origine était Cheikh Ibrahim. Il semble très probable qu’il avait adopté ce nom prestigieux lorsqu’il servait les Français à Mahé. Ce nom est prestigieux car il contient le mot ‘Cheikh’, qui indique une origine arabe dans la tradition musulmane indienne, alors qu’on sait à travers la note ci-dessus qu’il était pécheur et avait même servi comme domestique à Mousafer Khan, un chef musulman d’origine afghane. Dans la région de Malabar, le terme ‘Sheikh’ ou ‘Chiekh’ revêt une importance capitale, car il est souvent attribué aux hommes religieux et érudits, voire aux hommes saints comme Sheikh Zainuddin de Ponnani, dont le tombeau se trouve encore aujourd’hui à Kunhipalli, près de Mahé.25 Mais notre Cheikh Ibrahim n’est pas un homme religieux ou un érudit ou un saint. Il était tout simplement au départ un pauvre pécheur. Le hasard des choses le destinait à une carrière militaire, qui l’a poussé a adopté ce nom prestigieux de Cheikh Ibrahim en toute vraisemblance.

A Pondichéry, Cheikh Ibrahim devient Abd-ul-Rahman. Lorsqu’il passe dans le Décan avec Bussy, il devient Muzaffar Khan. Ainsi, l’identité de Cheikh Ibrahim se transforme au cours de sa carrière. Bien qu’on sache qu’il était originaire de Mahé, il n’y avait aucun moyen de deviner sa véritable origine et identité  avec les noms prestigieux qu’il portait au cours de sa carrière, sans la note ci-dessus qui indique clairement qu’il était au départ pécheur de Mahé. Autrement, on courrait le risque de confondre son identité, vu ses noms, avec les Afghans ou même les Arabes, comme c’était le cas avec d’autres chefs musulmans comme Hyder Ali de Mysore.26

Cheikh Ibrahim de Mahé, malgré son origine modeste, brillait par son talent militaire depuis la guerre des années 1739-41 que les Français livrèrent contre les princes du Malabar. Quand il passa à Pondichéry, il brilla encore plus et  gagna l’estime de Dupleix et de sa femme. Plus tard, il avait rendu un grand service à Bussy dans le Décan en battant d’abord les troupes de Nazer Jung et ensuite les Marattes. Mais un bon guerrier ne fait pas un bon administrateur. Très vite, il s’était montré incapable de gérer les territoires qui furent mis à sa charge à la suite de la victoire de Bussy dans le Décan dans les années 1750. C’était un très gros dépensier et faisait souvent des dépenses inutiles. Il n’avait aucune aptitude à gérer ses finances et encore moins celles du pays. Ceci semble avoir contribué largement à son déclin. On n’entend plus parler de Cheik Ibrahim après cette période. D’après une source, il serait passé chez les Peshwas, du pays maratte.27

 

Notes :

1.Voir Meer Hussain Ali Khan, Kirmani, The History of Hydur Naik---(Nishan-i-Haidari), Tr. into English from Persian by Colonel W.Miles, London, 1842; Praxy Fernandes, The Tiger of Mysore – A Biography of Hyder Ali and Tipu Sultan, New Delhi, 1991; Lt.Colonel. Mark Wilks, Historical Sketches of the South of India in an attempt to trace the history of Mysore, 1869; Mohibbul Hasan Khan, History of Tipu Sultan, Calcutta, 1971

2.J.B.P.More, ‘The Origin, Ancestry and Identity of Hyder Ali’ in Religion and Society in South India: Hindus, Muslims and Christians, ed. by J.B.P.More, Nirmalagiri, 2006, pp.11-28; Legoux de Flaix, Essai Historique, Géographique et Politique sur l’Indostan, I, Paris, 1807, pp.51-53

3.Voir Census of India, Madras, 1871: I, pp.173-4, 192

4.Imtiaz Ahmad, ed. Caste and Social Stratification among the Muslims, New Delhi, 1978, p.5; Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Delhi, 1988, pp.207-208

5.J.B.P.More, op.cit., p.25; voir Leena More, English East India Company and the Local Rulers in Kerala: A Case Study of Attingal and Travancore, Tellicherry, 2003, pp.188-190

6.Adrien Launay, Histoire des Missions de l’Inde, I, Paris, 1998, pp.xxix-xxx ; Jacques Weber, Les Etablissements Français en Inde au XIXe siècle (1816-1914), I, Paris, 1988, p.554

7.M.P.Sridharan, Papers on French Colonial Rule in India, Calicut, 1997, p.21 (tirés de la Feuille Volante No.4507, archives d’Outre-mer, Aix en Provence)

8.Alfred Martineau, Lettres et Conventions des Gouverneurs de Pondichéry, 1666 à 1793, Pondichéry, 1911, pp.106-118, 128

9.William Logan, Malabar Manual, I, Madras, 1889, p.372 ; Alfred Martineau, Ibid.; M.P.Sridharan, op.cit., p.32

10.Nouvelle Acqusition Française 9357 – Section Occidentale - Note de la Compagnie, Collections Dupleix, p.6, Bibliothèque Nationale de France

11.C.S.Srinivasachari, Ananda Ranga Pillai : The ‘Pepys’ of French India, New Delhi, 1991, pp.173-174

12.Ibid., pp.174-175, 259n

13.Nouvelle Acquisition Française   9357 – Section Occidentale - Note de la Compagnie, Collections Dupleix, p.232, Bibliothèque Nationale de France ; Marquis de Nazelle, Dupleix et la Défense de Pondichéry 1748, Paris, 1908, pp. 129, 156-157 ; C.S.Srinivasachari, op.cit., p.174

14.C.S.Srinivasachari, Ibid., pp.174-175, 259n

15.Marquis de Nazelle, op.cit., pp.177, 328, 329, 336, 338, 340, 417 ; C.S.Srinivasachari, Ibid., pp.117, 118n, 127 ; Alfred Martineau, Bussy et l’Inde Française, Paris, 1935, p.208 ; Castonnet des Fosses, Dupleix, ses Expéditions et ses projets, Paris, 1898, pp.23-24

16.Julien Vinson, tr. Les Français dans l’Inde – Dupleix et Labourdonnais – Extrait du Journal d’Ananda Rangapoullé---1738-1748, Paris, 1894, p.220 (voir aussi pp.139-339 pour plus d’informations sur les exploits guerrier de Cheikh Ibrahim)

17.Julien Vinson, tr. Ibid., p.206 ; H.Dodwell, tr. The Private Diary of Ananda Ranga Pillai – Dubash to Joseph François Dupleix, Governor of Pondicherry, Pondicherry, 1995, pp.131-132; C.S.Srinivasachari, op.cit., p.173

18.Alfred Martineau, op.cit., p.208; C.S.Srinivasachari, Ibid., p.196

19.C.S.Srinivasachari, Ibid., pp. 194n, 196, 197; Alfred Martineau, Bussy in the Deccan. Tr. by A.Cammiade, Pondicherry, 1941, pp.6, 7, 20, 21, 24, 123, 124, 140-147; Nouvelle Acquisition Française 9359 – Section Occidentale – Mémoires sur les nouvelles concessions de Mazulipatam --- à la Compagnie des Indes, pp.3-8, Bibliothèque Nationale de France

20.Alfred Martineau, Ibid., 1935, p.208

21.Alfred Martineau, op.cit., 1941, pp.22, 23, 34, 53, 107-109, 116, 166; Alfred Martineau, Ibid., 1935, pp.50, 127, 159-160, 220

22.Alfred Martineau, Ibid., 1941, pp. 147, 194; Alfred Martineau, Ibid., 1935, pp.163, 220

23.Alfred Martineau, Ibid., 1941, pp.241, 256, 257, 266

24.Nouvelle Acquisition Française 9359 – Section Occidentale – Histoire du Souba du Décan et de tous les nababs et subas de cette partie de l’Inde en 1755, p.126, Bibliothèque Nationale de France

25.J’ai personnellement visité ce tombeau de Sheikh Zainuddin à Kunhipalli, près de Mahé, l’année dernière

26.Lire J.B.P.More, op.cit.

27.C.S.Srinivasachari, op.cit., pp. 259, 260